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[note de lecture] Fabienne Raphoz, "Terre sentinelle", par Florence Trocmé

Par Florence Trocmé

Terre-sentinelle-de-fabienne-raphozHymne aux oiseaux, aux abeilles, hymne aux noms des êtres vivants, leur nom courant, leur nom latin, il y a dans Terre sentinelle un emmêlement très subtil d’une recension du monde et de moments de la sphère privée, une articulation, un peu comme celle d’une aile, une articulation qui crée le mouvement et donne son envol au texte.  
 
Car on est pris, happé par ce livre, on le suit des yeux un peu comme un vol d’oiseau ou de libellule. On se délecte aussi de ces grandes énumérations de myriades d’oiseaux, de poissons, de coquillages, d’insectes…. 
 
La plupart des pages proposent une sorte de montage entre un poème bref, mis en regard d’une note de nature encyclopédique sur telle ou telle espèce. Avec toujours le souci de précision et de rattachement de chaque espèce à son genre. Articulation ici encore, entre l’instant présent, celui du relevé des perceptions et sensations, qui va aboutir au poème et le fonds commun, l’immense savoir encyclopédique sur le monde accumulé depuis des millénaires. Une présence dans le tableau très réelle, mais un peu à la manière des donateurs dans les tableaux flamands. Je suis là, je suis là pour voir, et pour attester que cela existe, encore. 
 
Car bien que très discrète il y a une vraie préoccupation écologique dans le texte de Fabienne Raphoz. Elle rend compte d’un monde dont elle sait qu’il est gravement menacé (voir cet extrait dans Poezibao). Or elle se sait liée de façon essentielle à tout cela. 
 
Sans doute pas un hasard si le lien filial est aussi en filigrane ici. Filigrane serait bien le mot, tant est discrète et pudique l’allusion à la perte d’une mère. Rapprochée de celle d’un cerf et d’un chat. Nous participons tous de la même histoire, de génération en génération, semble-t-elle nous dire.  
 
Fabienne Raphoz est une observatrice hors-pair et elle sait traduire ses observations non pas en langage encyclopédique, elle laisse cela aux spécialistes qu’elle cite largement, mais en présences. Ainsi, à titre d’exemple, de la raie léopard : « l’aile impose / son tempo / d’oiseau-comète ///tête et ventre / sublimés / qu’un long brin / attache / encore / au nuage. » En bas de page « Raie léopard, Aetobatus narinari, Poissons cartilagineux (Chondrichtyes), Myliobatiformes, Myliobatidés » (p. 55)  
 
Pointe parfois, toute aussi discrète une note d’ironie ou d’humour, très humanisante.  
Il m’est arrivé de penser à du Bouchet, la lisant et cette impression trouve confirmation dans une liste à la fin du livre, où se côtoient Nicolas Pesquès, George Oppen, Robert Duncan, du Bouchet, Guillevic et Cole Swensen. Tous ces noms semblent emblématiques de l’approche de Fabienne Raphoz, de sa manière.  
 
Il reste à espérer que ce livre ne soit pas une arche de Noé, bâtie pour recueillir toutes les espèces menacées par quelque désastre affectant la Terre sentinelle.  
 
 
[Florence Trocmé]  
 
 
Trois apartés ou additifs non toxiques (on l’espère !) 
 
1. page 59, à verser au dossier des polémiques en cours :  
« père est mère »  
 
2. page 70, cela qui ressemble à une poétique :  
The Old Man Beard is a tree ; le mimbo une forêt ; le Bagadais casqué un oiseau ; Chimchambane une rivière / je parle Mozambique 
 
3. Et cet extrait d’un poème du tout dernier livre de Marie-Claire Bancquart en étrange résonance avec la lecture du livre de Fabienne Raphoz :  
 
Si je pouvais saisir un petit rien 
un morceau du rien 
toutes choses viendraient à moi 
elles qui dansent  
dans son étoffe 
(le poème complet, ici
 
 
Fabienne Raphoz, Terre sentinelle, Éditions Héros-Limite, 18€


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