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Histoire gratuite : Source de jouvence

Par Eguillot

L'histoire gratuite de ce lundi est issue du recueil de space opera (SF) Les Explorateurs, réédité en 2011. Elle restera une semaine sur ce blog avant de disparaître. Vous pouvez vous la procurer sous format ebook sur mon site d'auteur, Amazon, Apple, Kobo et la Fnac, ou vous procurer le recueil complet sous format ebook et papier sur Amazon, ou sous format ebook sur Apple, Kobo et la Fnac. Et si vous habitez dans la région parisienne et que vous souhaitez vous procurer un exemplaire dédicacé du recueil, bien sûr, vous pouvez vous rendre à l'une des séances de dédicace indiquées sur la colonne de droite de ce blog. Bonne lecture!

Histoire gratuite : Source de jouvence

« Tout va bien se passer » assura Iskal Nerdeb d’un ton confiant, adressant un large sourire à sa femme Aljane et son fils Vens. La première le dévisageait les lèvres pincées en tordant de nervosité ses courtes mains, le second portait sur lui de grands yeux aigue-marine qui ne perdaient aucun de ses mouvements. Non pas qu’Iskal eut une chance d’échapper à sa vue dans l’espace confiné du cockpit du Transiter, le vaisseau trapu qui servait à la petite famille de moyen de transport interstellaire, mais Vens, petit garçon de huit ans à la tignasse blonde perpétuellement hirsute, s’intéressait vivement aux différentes phases de pilotage manuel. Et particulièrement à la plus spectaculaire de toutes, la traversée des Relais d’Accélération.

Iskal, quant à lui, était moins optimiste qu’il ne le laissait transparaître. Il en venait presque à se reprocher son perfectionnisme. Ses collègues d’Andro-Max lui avaient fait comprendre qu’il ne déléguait pas suffisamment sa charge de travail, allant jusqu’à mettre en question sa confiance envers le reste de l’équipe. Mais Muta était sa chose, son bébé, l’aboutissement ultime de sa carrière, aussi Iskal avait-il tenu à effectuer lui-même dans les moindres détails les dernières vérifications de fonctionnement de l’androïde, sur le plan logiciel et mécanique. Pour la même raison il avait insisté pour présenter en personne Muta au XXXVIIIème Congrès de Cybernétique Avancée – manifestation qui rassemblerait sur Ezelias 2 les plus grands cerveaux de la galaxie en la matière, et qui serait décisive pour l’avenir du projet.

Son androïde ferait l’unanimité, Iskal en était convaincu. Encore fallait-il arriver à point nommé pour l’ouverture, car ses vérifications avaient entraîné des retards. Pour ce faire il devait à présent emprunter le chemin le plus court mais également le moins sûr vers Ezelias 2. Le Relais d’Accélération éclairé par les faisceaux lumineux du Transiter, composé de deux arcs de cercle de trinocium luisant d’un éclat purpurin, allait en effet les mener dans la région du champ de débris de Keblar. Un secteur censé être protégé par les gardes-frontières de la Confédération des Planètes Unies, mais où des rumeurs persistantes signalaient l’existence de pirates s’en prenant aux convois venus s’approvisionner en métaux précieux et qui repartaient les cales pleines.

Iskal observa à la dérobée le pâle visage bordé de longs flots roux d’Aljane, évitant de croiser ses beaux yeux émeraude. Il réprima un soupir. Pourquoi avait-il donc fallu qu’elle insiste tellement pour l’accompagner avec Vens ? A l’heure qu’il était elle et son fils auraient dû se trouver en sécurité dans leur confortable villa sur Galinean 4. Cependant Aljane n’avait pas voulu en démordre : elle avait pris spécialement des congés pour que tous trois puissent faire le voyage ensemble, ainsi que cela avait été prévu de longue date. Ce n’était pas sa faute à elle s’il avait accumulé du retard et devait suivre un parcours plus dangereux que celui initialement planifié. En l’occurrence si danger il y avait, elle exigeait de le partager : selon elle, leur famille devait rester unie dans l’adversité au même titre que dans le bonheur. Qui plus est elle n’aurait « pu supporter » une absence aussi prolongée de sa part. Devant tant de détermination, Iskal avait dû céder.

A plusieurs reprises il avait constaté que les actes et décisions de sa femme allaient à l’encontre de sa personnalité timide et angoissée : il y avait des principes sur lesquels elle ne transigeait pas, dut-elle forcer sa nature comme c’était le cas en ce moment même. Pour cela il ne l’en aimait et ne l’en respectait que davantage.

Logiquement il ne devrait pas y avoir de problèmes, se répéta-t-il pour la millième fois. En étudiant les banques de données concernant le secteur de Keblar, il avait pris conscience que les vaisseaux pirates impliqués étaient tous des modèles assez vétustes et rafistolés. Aucun ne pouvait rivaliser avec la vitesse du Transiter. « De toute façon ils ne s’en prendront pas à nous », avait-il assuré à sa femme le jour du départ. « Leurs cibles sont des transporteurs de marchandises, pas un minuscule vaisseau tel que le nôtre dont la soute ne fait pas plus de dix mètres cube. » Il empoigna la manette des gaz et le manche à balai. Puis, profonde aspiration : Les dés sont jetés !

Les propulseurs du Transiter s’environnèrent d’un halo bleuté et la navette s’avança vers le centre du Relais. A l’instant précis où elle pénétra dans sa sphère d’influence la lueur pourpre s’intensifia : le Transiter fut propulsé en avant, sa vitesse augmentant exponentiellement. Vens, les yeux écarquillés, le dos calé dans son siège de sécurité gravimétrique, vit des millions de particules de couleur aux nuances différentes déferler sur le panneau de vitriglass du cockpit. Il y avait des choses par-delà ces couleurs, des éléments si complexes que l’esprit humain, bien en peine de les interpréter, les retransmettait sommairement. Sans en avoir conscience Vens béait d’admiration. Le jeune garçon n’était pas coutumier des voyages interstellaires, pour lui ces insaisissables éclats de lumière et de moire n’avaient rien d’anecdotique – ils constituaient même le clou du périple !

Quelques instants s’écoulèrent, puis il se produisit un phénomène d’inversion, en sorte que les photons semblèrent s’éloigner du vaisseau au lieu de s’y écraser. Tout s’obscurcit. Chacun des occupants eut l’impression d’être devenu aveugle.

Pour Iskal, c’était le moment le plus délicat. Si les pirates devaient agir, ce serait maintenant, dans cet intervalle suivant le saut où quelques secondes étaient nécessaires pour reprendre ses esprits. D’ordinaire Iskal dominait ses émotions et affichait un masque de sérénité et de flegme imperturbable, mais pour une fois le sentiment de leur vulnérabilité fut si intense que ses mains se firent moites en étreignant le manche à balai, leurs jointures blanchissant sous l’effort. Peu à peu les formes et lumières de l’environnement immédiat apparurent, tout d’abord floues et vaporeuses, jusqu’à se décider enfin à prendre consistance et réalité. Sur les écrans des détecteurs, distants de dizaines de milliers de kilomètres, plusieurs vaisseaux légers étaient signalés. Une minorité d’entre eux ne possédaient pas d’immatriculation, les autres appartenaient d’après leur matricule aux gardes-frontières de la Confédération.

« Des pirates aux prises avec les gardes-frontières », constata Aljane d’une toute petite voix, comme si parler trop fort risquait d’attirer l’attention sur eux.

« Excellent ! » approuva Iskal avec force et chaleur – Vens le dévisagea d’un air intrigué, peu habitué à voir son père exprimer ses émotions. « Ils ont l’air très occupés. A peine auront-ils réalisé notre existence que nous serons déjà trop loin pour être rattrapés. » Sur ces paroles assurées, Iskal enclencha le pilotage automatique. Le Transiter suivit le plan de vol calculé à l’avance, Iskal et Aljane surveillant les écrans des détecteurs. Comme leur trajectoire les rapprochait de la zone des combats, Aljane crispa ses mains sur ses genoux, ses lèvres formulant de muettes prières. Vens quant à lui avait les yeux brillants et se tortillait pour mieux voir les détecteurs. « Là ! Il y en a un qui vient de disparaître ! s’écria-t-il.

— C’est l’un des pirates… apparemment abattu par les gardes-frontières, constata Iskal après avoir entré des instructions sur la console. On dirait que le combat tourne en leur faveur.

— Et notre présence ne semble pas avoir été remarquée, compléta Aljane d’une voix altérée par l’émotion. Nous commençons à nous éloigner, maintenant.

— Déjà ! protesta Vens. On pourrait pas se rapprocher un peu, juste pour regarder la fin ? »

Deux paires d’yeux se braquèrent sur lui, la première le dévisageant avec atterrement et chagrin, la seconde avec un mélange de désapprobation et d’amusement. Il n’eut pas besoin de paroles pour comprendre que sa requête était rejetée.

Iskal lissa sa barbe blonde impeccablement taillée. Il leur restait encore deux portails interstellaires à franchir. Le premier les mènerait dans une zone inhabitée, carrefour de plusieurs Relais d’Accélération. Le second les conduirait au système d’Ezelias. Selon ses calculs, ils devaient arriver cinq unités galactiques avant l’ouverture du Congrès, ce qui leur permettrait de faire un peu de tourisme. Si le plus gros du danger semblait d’ores et déjà évité, il ne se sentirait en sécurité qu’après avoir traversé le dernier Relais.

Un peu plus tard les détecteurs du Transiter, décelant des débris de taille variable sur le parcours – vestiges de stations spatiales abandonnées, cargos à la coque éventrée dérivant au gré des forces de gravitation – ralentirent aussitôt sa course. Vens en profita pour faire pivoter son siège vers l’un des télescopes latéraux compacts dont était équipé le vaisseau. Jouant de deux manettes de guidage, il pointa l’instrument optique vers le plus massif des objets : un satellite artificiel, demi-sphère où se dressaient notamment les reliquats de plates-formes de forage. Eclairés par la lumière blafarde de la double étoile du système, ils projetaient des ombres démesurées et inquiétantes. Vens appuya sur une touche pour que le télescope se verrouille sur sa cible. Il examina avec curiosité le détail du complexe minier apparemment inhabité de longue date, puis prit du champ pour observer l’ensemble. Jusque-là dissimulé par des entrepôts de stockage, ce qui ressemblait à un museau effilé se profila alors dans un angle de l’objectif. Bientôt, l’appareil tout entier s’y engloba. Vens verrouilla le télescope sur le nouveau venu. « Papa regarde ! Un mineur ! » s’exclama-t-il.

Iskal fronça les sourcils. Les détecteurs n’affichaient la signature d’aucun autre vaisseau dans les environs immédiats. Désactivant son siège, il se pencha par-dessus l’épaule de son fils pour scruter l’écran relié au télescope. L’intrus avait viré de bord et s’orientait dans leur direction. Son appareil était de type Exedius 3 – pas aussi rapide que le Transiter mais plus polyvalent. « Agrandissement fois deux » murmura Iskal.

Dorénavant nettement visibles, deux lance-torpilles et plusieurs canons à particules pointaient sous la superstructure des ailes renflées.

Iskal étouffa un juron et se retourna précipitamment vers le poste de pilotage. Sans perdre une seconde, il enclencha les fonctions manuelles. Son cerveau s’était mis à fonctionner à toute allure. Tout d’abord, ils devaient contourner la lune artificielle. Puis franchir une zone parsemée de débris avant de pouvoir reprendre le cap initial à une vitesse qui en principe, leur permettrait d’échapper au pirate – Iskal ne doutait pas que c’en était un. Il poussa les propulseurs au-delà de la limite autorisée par les systèmes de sécurité tout en inclinant le manche à balais. La navette piqua du nez. Les détails des installations du satellite abandonné devinrent discernables à l’œil nu et grossirent.

« Etrangers ! Eteignez vos réacteurs et préparez-vous à être abordés ! Obéissez maintenant ou assumez les conséquences de votre irresponsabilité ! »

La voix bourdonnante appartenait à n’en pas douter à un Udanien d’origine. Aljane lança un regard de détresse à son mari, qui fit mine de ne pas le remarquer.

Le Transiter continua résolument sa course, son poursuivant dans son sillage. S’apercevant que l’Udanien était en train de s’aligner sur leur trajectoire, Iskal lâcha entre ses dents : « Accrochez-vous, ça va secouer ! » Accomplissant de son mieux les rares manœuvres d’évasion qu’il connaissait, il décrivit une succession de virages serrés. En son for intérieur il se félicita de ne pas avoir négligé cette partie de l’apprentissage lorsqu’il avait eu à décrocher son brevet de pilote, il devait y avoir une éternité de cela.

« Je crois que je vais vomir ! » geignit Vens, qui depuis quelques instants trouvait les combats spatiaux beaucoup moins excitants.

Aljane, le visage blême, les lèvres serrées, s’agrippait aux poignées de sûreté avec la force du désespoir, tout en s’abstenant de proférer la moindre plainte.

Comme ils achevaient de contourner la station minière, plusieurs traits mortels les frôlèrent. Iskal réagit en précipitant follement son vaisseau en direction du champ de débris. Une plaque de titanium se rapprocha si vivement qu’Aljane crut leur fin venue, mais Iskal activa les répulseurs au dernier moment et l’évita d’un cheveu. Les nerfs tendus à se rompre, la figure inondée de sueur, il s’employa à esquiver les obstacles à coups de rudes embardées, déclenchant chez Aljane et Vens force haut-le-cœur et grincements de dents. Dans leurs deux heures un antique réacteur rouillé, tout à coup transpercé, se scinda en deux. Ce tir-là était passé si près qu’Aljane ne put retenir un cri perçant. Son regard se voila de larmes.

Iskal refusa de céder à la panique, continuant à se battre furieusement avec les commandes, conscient du miracle d’avoir déjà échappé si longtemps à la collision aussi bien qu’aux faisceaux laser adverses. Lorsqu’il aperçut une trouée dans le champ de débris, il accéléra à fond, sans savoir s’ils en étaient vraiment sortis ou s’il ne venait pas de signer leur arrêt de mort. Je ne peux tenir davantage. Notre vitesse est notre dernier espoir, pensa-t-il.

Les quelques secondes suivantes se prolongèrent hors du temps. Iskal serrait convulsivement les mains sur le manche en attendant l’impact, réduit à se demander s’il surviendrait par l’arrière suite à un tir, ou bien par l’avant quand le Transiter finirait par rencontrer un objet métallique. Ils allaient trop vite maintenant pour qu’une manœuvre d’évitement fût envisageable.

Cependant ses pires craintes ne se réalisèrent pas – il était bel et bien parvenu à maintenir son cap et à traverser l’amas de débris. Un coup d’œil sur les écrans des détecteurs lui permit d’établir qu’ils étaient également hors de portée du pirate. Lentement, il détendit ses muscles. Ses mains, dont les jointures le faisaient souffrir, refusèrent tout d’abord de lui obéir. Il ne réussit à les convaincre de relâcher leur étreinte qu’au prix d’un effort sur lui-même. Fiévreusement il redéfinit le cap vers le prochain Relais d’Accélération, ne s’autorisant qu’ensuite à rejeter la tête en arrière pour échanger un regard prolongé avec Aljane. Les mots furent superflus : la peur et la douleur qu’il lut dans ses yeux verts furent bientôt chassées par l’indécision et l’indécision, par le soulagement. Alors elle lui rendit son sourire, d’abord timidement puis ouvertement. Ils se retrouvèrent au bout du compte tous deux secoués d’un long rire nerveux. Vens les observait avec une perplexité proche de la consternation, se demandant ce qui leur arrivait. Quand il leur posa la question, cela ne fit que redoubler leur hilarité. Celle-ci fut pourtant interrompue par un retentissant signal d’alarme.

« Alerte ! Alerte ! Systèmes de survie en dysfonctionnement. La qualité de l’air de l’habitacle n’est plus garantie ! » La voix métallique du système central n’avait jamais été aussi pressante : le danger devait être imminent. Iskal pianota sur sa console de commande, affichant les relevés structurels de la coque. « Nous n’avons pourtant pas été touchés ! murmura-t-il avec incrédulité.

— Ne te préoccupe pas de ça ! s’exclama Aljane d’une voix perçante en lui lançant sur les genoux un respirateur. Il y a plus urgent ! » Ce disant, elle se tourna vers Vens et lui plaqua d’autorité le masque sur la figure, s’assurant qu’il fût bien en place avant d’enfiler le sien.

Iskal en fit autant, puis se pencha de nouveau vers sa console. « Là ! s'écria-t-il. Il y a bien un élément étranger sur la coque.

— De quoi s’agit-il ? s’enquit Aljane.

— Un instant, je le scanne… C’est un… (Il resta la bouche ouverte une seconde et son visage pâlit.) Un module de contamination nanobactériologique.

— Un quoi ? demanda Vens.

— Cela dérègle le fonctionnement des systèmes de survie et en particulier le recyclage de l’air, tout en introduisant un virus, expliqua Iskal d’une voix blanche.

— Ça veut dire que tu as intérêt à ne pas toucher à ton respirateur à partir de maintenant, sinon tu auras affaire à moi », spécifia Aljane en considérant son fils les sourcils froncés.

Plus que tout avertissement, ce fut le regard que sa mère échangea ensuite avec Iskal qui persuada Vens de la gravité de la situation.

En utilisant l’assistant biomédical pour procéder à une analyse de l’air ambiant, Aljane découvrit l’identité du virus. Aussi ne fut-elle pas surprise – terrifiée, mais pas surprise – de déceler chez chacun d’eux l’apparition des premiers symptômes. Le Mal Gris avait pour propriétés de se diffuser de manière foudroyante, rien d’étonnant à ce qu’ils aient été contaminés avant même d’avoir pu enfiler leur respirateur. Contaminés ! Un frisson glacé se répandit dans tout son corps, lui traversant la moelle épinière Le Mal Gris était une arme de guerre bactériologique mortelle, prohibée depuis des lustres. On pouvait en guérir, mais en l’absence des moyens de traitement adéquats, les medkits du Transiter ne feraient que retarder l’échéance. Autant dire que s’ils ne trouvaient pas dans les heures qui venaient un vaisseau ou une installation médicale correctement équipée, leur sort était scellé. Elle examina les plaques anthracites sur ses mains et sur la face d’Iskal. Les escarres n’avaient pour l’instant que la taille d’un médaillon mais s’agrandiraient peu à peu. « C’est donc ainsi que nous allons périr ! Quelle horreur sans nom.

— Tout n’est pas perdu, répondit Iskal d’une voix devenue rauque. La polarisation de la coque a bien fonctionné et m’a permis de désactiver le module de contamination ainsi que le mouchard qu’il contenait. Le pirate ne devrait pas retrouver notre trace.

— La belle affaire ! Nous sommes loin de tout ici. »

Le ton était exaspéré, voire acerbe. Elle était à bout de nerfs, une humeur qu’Iskal ne se sentait aucunement enclin à lui reprocher compte tenu des circonstances.

« Comment ferons-nous pour découvrir des secours ? demanda-t-elle.

— Nous en trouverons, mais pas dans ce système. Nous ne sommes plus qu’à un kronitron du prochain Relais. Le secteur suivant sera mieux fréquenté.

— Mieux fréquenté ? D’après les bases de données c’est un no man’s land ! Pas même une planète pour nous accueillir !

— D’accord, mais c’est un lieu de passage. Nous détecterons forcément un vaisseau qui nous viendra en aide.

— J’espère que tu dis vrai, répliqua-t-elle non sans rancœur. Et j’espère que nous tiendrons jusque-là. »

Pour Iskal et Aljane, les phases de conscience aiguë succédèrent à des périodes de somnolence et de dérive. Au moment où le Transiter approchait du Relais, Iskal dodelinait de la tête tandis qu’Aljane tentait désespérément de ranimer un Vens méconnaissable. Le visage de l’enfant devenu gris sous son masque lui prêtait l’improbable apparence d’un vieillard à la peau hideusement desséchée. Il tressauta quand elle lui injecta une dose d’anticorps génétiquement modifiés, sans pour autant se réveiller. Aljane hoqueta et se détourna, ne supportant plus de le regarder. Elle aurait voulu crier mais n’en avait plus la force. Rassemblant ce qui lui restait d’énergie, elle pointa l’injecteur sur le bras de son mari et pressa la détente.

Iskal eut un soubresaut et se ressaisit péniblement. Reprenant le contrôle manuel du vaisseau, il appliqua laborieusement la procédure de franchissement des Relais. Jamais il ne s’était senti aussi vieux. Son œil gauche s’était fermé et il ne pouvait plus utiliser que le pouce et l’index de chaque main. Dans un état de décrépitude généralisé, à peine était-il capable d’aligner deux ou trois pensées cohérentes à la suite. Je sais maintenant ce qu’on éprouve à cent soixante ans.

Les couleurs qui apparurent quand le vaisseau fut propulsé à une vitesse incommensurable par les particules de trinocium du Relais lui semblèrent floues. Le traditionnel retour à une réalité tangible ne donna pas davantage à Iskal l’impression d’émerger de son rêve. Ou plutôt de son cauchemar, réalisa-t-il en tentant de bouger. Chaque mouvement était devenu un supplice.

Le système central avait détecté l’état de faiblesse avancée des occupants et Iskal n’eut qu’à appuyer à deux reprises sur un bouton pour enclencher la procédure de détresse de niveau trois. Ensuite, il eut un dernier spasme et sombra à son tour dans l’inconscience.

***

L’amalgame de structures sphériques interdépendantes était irradié de rayons verdâtres en provenance de l’étoile la plus proche, lui conférant un aspect mystérieux et sinistre. Par endroits son revêtement de titanium paraissait érodé, comme si plusieurs décennies s’étaient écoulées depuis son dernier entretien. L’un des assemblages circulaires, constellé d’impacts de petits astéroïdes, n’avait jamais été remis en l’état.

Guidé par ses détecteurs, le Transiter s’approcha de la station spatiale et tenta d’entrer en contact. Contre toute attente, le communicateur obtint une réponse. Débuta alors un protocole de négociations entre machines qui ne dura que quelques secondes, mais où des centaines d’informations furent échangées.

Le droïde de garde de la station autorisa le Transiter à s’apponter et déclencha l’ouverture de l’un des trois derniers hangars – sur une quinzaine au total – encore opérationnels. Le temps que l’appareil des Nerdeb se pose, les données pertinentes avaient été transmises à l’infirmerie. Trois robots-civières d’un modèle assez ancien, équipés de jambes télescopiques s’avancèrent à vive allure sur leurs roues. Le cockpit de vitriglass coulissa et les robots installèrent en grinçant des rouages chacun des membres de la petite famille sur le brancard fixé dans leur dos, les reliant par microperfusion à leur stabilisateur vital incorporé. Sur ce, ils les conduisirent diligemment à l’infirmerie où un grand droïde médical à la coque argentée, au crâne triangulaire soutenu par un cou extensible et dont les quatre bras cylindriques ondulaient de manière hypnotique s’occupa de leur administrer l’antidote et les soins appropriés, en commençant par Vens.

***

Iskal ouvrit une à une ses paupières, qui lui semblèrent peser une tonne. Le simple fait de revenir à l’état de conscience, cependant, lui apporta un regain d’énergie : ses jugulaires se mirent à pulser, l’air afflua dans ses poumons et il parvint même à étirer bras et jambes. Un résonateur phasique était pointé vers lui : aucune des cellules de son corps ne devait plus avoir de secrets pour ceux qui l’avaient sauvé. Il attendit que son rythme cardiaque se fût apaisé avant de se redresser sur son séant en prenant appui sur un coude. Les taches grises avaient disparu de ses mains et ses yeux fonctionnaient de façon satisfaisante. Allongée dans un lit contigu du sien, Aljane commençait également à se réveiller. Elle aussi avait recouvré son apparence habituelle, excepté cette longue mèche blanche apparue dans sa chevelure rousse. Le Mal Gris laisse toujours des traces, pensa Iskal.

« Papa, on est où ? »

Iskal fit volte-face pour apercevoir son fils Vens, debout devant un autre lit. On l’avait revêtu d’une blouse blanche aseptisée – il en portait aussi une, réalisa-t-il – et il avait au poignet une sorte de bracelet nanoélectronique remarquablement mince. Son front se déparait désormais d’une ride peu profonde, ce qui faillit provoquer une grimace chez Iskal.

« Dans une infirmerie, mon fils. Où se trouve cette infirmerie, c’est une question à laquelle je n’ai pas de réponse pour l’instant.

— Pourquoi as-tu des cheveux blancs sur ta tête ?

— Nous avons tous été gravement malades, et cette maladie a laissé des traces. Chez ta maman aussi, tu vois. » Il désigna Aljane qui venait de se lever.

Elle l’interrogea du regard avant de se livrer à un examen de sa frange de cheveux. Apercevant la mèche blanche, elle eut une moue dépitée. Puis elle s’approcha de Vens et haussa le sourcil en découvrant la ride sur son front. Elle acheva d’un œil attentif son inspection et se tourna vers Iskal. « Quel est ce bracelet à son bras ?

— Je n’ai aucune idée de sa fonction exacte », répondit-il.

Un glissement accompagné d’un cliquetis métallique attira leur attention vers un grand droïde argenté qui venait d’apparaître dans l’embrasure d’une porte. Sa face triangulaire dominée par une mince fente optique laissant transparaître un éclat blanc vigilant lui donnait une allure inquisitrice. Ses quatre bras étaient souples comme des lassos. Quand il parla, ce fut d’une voix féminine aux inflexions très sèches, qui n’admettait aucune réplique. « Il s’agit d’un bracelet de supervision biologique, expliqua-t-il en s’adressant à Vens. Il nous permettra d’anticiper toute rechute éventuelle le temps que vous soyez remis sur pied.

— Pourquoi seul Vens en porte-t-il un ? » demanda Aljane.

Le robot la scruta de son regard sans vie. « Il est celui d’entre vous qui a le plus profondément été infecté par le Mal Gris. S’il doit y avoir rechute, il sera touché en tout premier chef. C’est pourquoi nous le garderons en observation à distance au cours des deux prochaines unités de temps galactique.

— Mais nous devons assister à un congrès d’une importance capitale sur Ezelias 2 ! » intervint Iskal.

En guise de réponse le droïde se contenta de le toiser de toute sa hauteur.

« Tout d’abord, depuis combien de temps sommes-nous ici ? reprit Iskal sans se démonter. Et où nous trouvons-nous exactement ?

— Votre présence en ces lieux a été enregistrée il y a deux unités de temps galactique, trois kronitrons, seize minutes et trois centièmes de seconde. Vous êtes sur la station Nodulan. »

En un glissement rapide, le droïde médical s’effaça devant un autre robot au design et à la conception nettement plus rudimentaire, revêtu d’une livrée grise aussi rigide que son armature de métal. « Madame, messieurs, dit-il en s’inclinant, bienvenue sur Nodulan. Le propriétaire des lieux vous convie à sa table. Veuillez vous changer avant de me suivre, je vous prie. » L’intonation se voulait une imitation de voix humaine affable et distinguée, malheureusement l’effet était gâché par un bruit de fond qui parasitait chaque mot.

En voilà un qui aurait bien besoin d’une révision de ses circuits vocaux, pensa Iskal.

Se mettant de profil, le robot adopta une posture d’attente sur le seuil de l’infirmerie.

« Vos effets personnels sont dans la pièce voisine », précisa le droïde médical en désignant l’endroit de l’un de ses interminables index argentés.

Iskal parut sur le point de poser une nouvelle question mais se ravisa et donna l’exemple en se dirigeant le premier vers l’annexe. Il fut bientôt rejoint par sa femme et son fils.

« Il n’y a que des robots, ici ? s’enquit Vens en achevant de s’habiller.

— Cela m’étonnerait, répondit Iskal. Nous aurons certainement la réponse à nos questions en suivant le droïde de réception. » Du moins, je l’espère.

Ils progressèrent le long de couloirs vétustes et chichement éclairés. Sur les côtés, certaines issues avaient été condamnées. L’air sentait le renfermé, comme si les recycleurs avaient été réglés pour n’assurer que le minimum vital. Aljane avait empoigné les mains de Vens et d’Iskal et ne les lâchait plus. Nul ne disait mot. Iskal vérifia la date affichée par sa montre, ce qui le fit soupirer d’aise : même s’ils ne devaient prendre congé que deux unités galactiques plus tard, ils arriveraient malgré tout juste à temps pour l’ouverture du Congrès de Cybernétique Avancée sur Ezelias 2. Les choses semblaient enfin vouloir s’arranger, malgré tout.

Aucune des plates-formes de stase qu’ils dépassèrent n’était en état de marche, et le chemin parut d’autant plus long que leur estomac leur signifia en grondant que les efforts déployés méritaient rétribution. En fin de compte ils empruntèrent un ascenseur et s’aperçurent dès qu’il se fut immobilisé qu’ils touchaient au but : une odeur de nourriture vaguement écœurante, sur laquelle ils n’auraient su mettre un nom flottait dans l’air. Bien qu’elle fut médiocrement appétissante, Iskal ne put s’empêcher de s’humecter les lèvres et d’avaler sa salive. Le robot d’accueil déclencha l’ouverture d’une dernière porte.

La pièce, jugea Aljane, était spacieuse et au premier abord confortablement meublée. Un deuxième regard révéla la présence de couches de poussière sur tous les fauteuils, à l’exception d’un modèle antique dont le cuir patiné était complètement décoloré, en face d’un pupitre de commande en veille. Vers le fond, une table avait été dressée sur une estrade à proximité d’un vaste hublot circulaire par-delà lequel scintillaient quelques étoiles éparses. Un homme qui aurait dû être large d’épaules si sa silhouette n’avait été à ce point voûtée s’y restaurait. En approchant, ils le virent engloutir bruyamment une grande cuillérée, à la suite de quoi il s’interrompit en se rendant compte de leur arrivée. Le haut de son crâne était recouvert d’une sorte de prothèse multicellulaire.

Iskal reconnut le disgracieux couvre-chef anthracite, une calotte cybernétique de stimulation neuronale. Le dispositif était utilisé principalement par des scientifiques désireux de contrer les effets indésirables du vieillissement sur leurs capacités intellectuelles et en particulier mémorielles. L’homme avait le teint mat, les traits parcheminés, le nez épaté et une barbe rectangulaire grise. Il les dévisageait de son regard noir et ses lèvres charnues s’étirèrent en un sourire qui se voulait accueillant.

« Bienvenue ! Bienvenue dans ma modeste station ! (D’un geste autoritaire, il congédia le droïde d’accueil.) Firmin, tu peux nous laisser. (Il fit signe aux Nerdeb.) Venez donc ! Joignez-vous à moi et venez partager mon repas. Comme vous le voyez, le couvert est mis pour chacun d’entre vous. »

Ils s’assirent, Aljane et Vens côte à côte, Iskal en face d’eux à la gauche de leur hôte.

« Je vous en prie, servez-vous, vous devez mourir de faim après toutes ces épreuves ! » Joignant le geste à la parole, le corpulent personnage les servit généreusement.

Iskal contempla le contenu de son assiette. Il y avait là une sorte de ragoût d’un brun tirant sur le verdâtre assez peu appétissant à première vue. Les cuillérées initiales suffirent à établir que la saveur du plat s’accordait avec son aspect : le goût en était saumâtre et, quoique la nourriture ne fût vraisemblablement pas toxique, Iskal dut se forcer pour continuer à manger comme si de rien n’était. Vens grimaçant de manière par trop démonstrative, il lui adressa un haussement de sourcil sévère, à la suite de quoi son fils se contenta d’absorber de toutes petites quantités à la fois, les paupières baissées. La mine d’Aljane était tout aussi maussade.

« Vous avez là un enfant remarquablement sage et bien élevé ! s’exclama le vieil homme après avoir terminé son assiette. (Il s’essuya du revers de la manche et, les traits redevenus graves, les examina tour à tour.) Réalisez-vous quelle chance vous avez eue de vous en sortir en vie ? Les modules de contamination ne pardonnent guère en général. Vous avez eu maille à partir avec des pirates n’est-ce pas ?

— Précisément, répondit Iskal. L’un d’entre eux nous a pris en chasse dans le champ de débris de Keblar.

— S’attaquer ainsi à une innocente famille ! Quelle forfaiture indigne ! Il est vrai que votre vaisseau est d’un type tout nouveau et peut susciter des convoitises, mais tout de même…

— En effet, il est difficile d’en trouver de cette catégorie plus rapide de ce côté-ci de la galaxie. C’est grâce à lui que nous devons d’avoir distancé notre poursuivant. Trop tard, hélas, pour éviter le module de contamination. Heureusement que nous avons eu la chance de tomber sur votre station ! Ahem… à ce sujet pourrions-nous connaître l’identité de celui qui nous a sauvé la vie ? »

Un tic nerveux fit tressaillir l’un des sourcils de leur hôte. « Oh ! Bien sûr bien sûr, bredouilla-t-il. Je manque à tous mes devoirs. Triphanol Galam, à votre…euh… service. Je suis… résident permanent de Nodulan et administrateur principal, pour ainsi dire.

— Enchanté. Nous ne saurions vous témoigner suffisamment de gratitude…

— Oh, laissez donc cela. Si les Humains en difficulté ne se portaient plus assistance, la galaxie ne tournerait plus rond, n’est pas ?

— Bien sûr, quoiqu’il devrait exister davantage de personnes telles que vous. Je suis Iskal Nerdeb et voici…

— Aljane et Vens Nerdeb, le coupa-t-il derechef. Le communicateur de votre vaisseau a déjà communiqué au mien les informations standard vous concernant. Vous êtes cybernéticien, n’est-ce pas ? (Iskal opina du chef.) Nous allons bien nous entendre ! Je suis moi-même cybernéticien… entre autres fonctions que j’exerce, bien entendu. Même assisté de mes droïdes, il me faut accomplir des tâches très différentes pour maintenir cette station opérationnelle.

— Vous voulez dire que… vous êtes le seul être humain ici ? intervint Aljane, interloquée. Cela paraît incroyable ! »

Triphanol pivota dans sa direction – il eut un nouveau tic – et la détailla comme une créature alien dont il aurait cherché à déterminer la nature exacte. Puis son regard s’adoucit et il sourit : « Et pourquoi pas ? La station n’est pas si grande. J’envisage bien entendu de faire appel à une aide extérieure, car le poids des années finit par me courber l’échine.

— Puis-je vous demander quelle fonction remplit cette station ? dit Iskal. En dehors de secourir des individus en détresse, bien entendu…

— Bien entendu. Nodulan est une centrale de fabrication de droïdes. Il nous est possible de pratiquer des réparations de robots et même de vaisseaux, mais c’est une activité annexe.

— "Nous ?" interrogea Aljane.

— Je me suis accoutumé à considérer mes droïdes comme des auxiliaires indispensables, c’est pourquoi j’utilise le "nous". Une vieille habitude dont j’ai du mal à me défaire.

— Ne craignez-vous pas les pirates ?

— Tranquillisez-vous, madame, ils évitent le secteur. Depuis la victoire de la Confédération dans le système d’Ezelias, les gardes-frontières ont renforcé leurs patrouilles ici. Elles sont désormais suffisamment fréquentes pour dissuader toute intrusion. »

Ils discutèrent quelques instants de la situation politique – les connaissances de Triphanol en la matière se révélèrent pour le moins fragmentaires – puis leur hôte rappela le droïde Firmin, auquel il enjoignit de les conduire dans leurs quartiers provisoires. Avant de prendre congé, Iskal tint à mentionner son Congrès qui allait débuter très prochainement. Une fois encore, Triphanol se montra rassurant : le droïde médical leur permettrait de partir à temps, il en était convaincu. Le bracelet n’était qu’une mesure de sécurité sanitaire temporaire et serait retiré dans les quarante-huit kronitrons.

Guidés par Firmin, les Nerdeb gagnèrent leur logement. Vens, qui se voyait déjà occuper une chambre individuelle tout confort, déchanta vite : au seuil d’un vaste entrepôt une lumière tamisée laissait deviner d’immenses réservoirs s’étalant sur plusieurs centaines de mètres. La température était acceptable mais les régulateurs thermiques des réservoirs produisaient un bourdonnement discontinu agaçant. Dans un recoin trois couchettes avaient été installées sur un sol à la propreté douteuse. C’est donc sans enthousiasme excessif qu’Iskal, Aljane et Vens prirent leurs dispositions pour la nuit. Maigre motif de consolation, bien que n’étant pas de facture récente les matelas auto-modulables s’avérèrent suffisamment confortables pour compenser la dureté du plancher.

Ne voulant pas effrayer Vens, Aljane et Iskal avaient décidé d’attendre qu’il s’endorme pour discuter de la situation. C’était sous-estimer leur propre fatigue, car ils s’assoupirent avant d’avoir pu échanger une seule phrase.

Le lendemain, Iskal, réalisant qu’il avait oublié de s’enquérir de l’état du Transiter – qu’il n’ait pas évoqué le sujet au dîner de la veille était révélateur de son degré d’épuisement et de confusion à ce moment-là – profita de l’irruption du droïde Firmin venu leur apporter des plateaux-repas pour demander l’autorisation d’inspecter son vaisseau. Firmin relaya la requête et après un bref intervalle signifia l’agrément de son maître.

Ils petit-déjeunèrent d’œufs brouillés reconstitués accompagnés d’autres aliments tout aussi fades. Cette fois, Vens ne se gêna pas pour se plaindre à haute voix de la nourriture.

« Nous avons beaucoup de chance d’être encore en vie pour manger, rétorqua vertement Aljane. Plutôt que de te plaindre tu devrais remercier notre hôte de nous avoir recueillis et de s’être occupé de nous quand nous en avions le plus grand besoin. »

Vens haussa les épaules et acheva à contrecœur son plat. Lorsqu’il s’éloigna pour se dégourdir les jambes, Iskal se pencha vers son épouse et l’embrassa tendrement. « Je récupérerai tout de même quelques rations de survie dans le Transiter » murmura-t-il. Ce à quoi elle acquiesça.

Plusieurs droïdes s’activaient auprès du vaisseau quand ils s’en approchèrent. Le module de contamination indirectement responsable de leur présence ici avait été retiré et le trou qu’il avait occasionné en faisant fondre une minuscule partie de la coque était en voie d’être résorbé.

Un droïde lourdement chargé sortit de la soute. Il passa près d’Iskal qui lui enjoignit aussitôt de s’arrêter. En inspectant de plus près le container transporté, Iskal eut confirmation de ce qu’il lui semblait avoir remarqué : le container était empli de capsules de denorium, combustible indispensable à la propulsion du Transiter. Scandalisé par le vol, il s’apprêtait à ordonner au robot de tout remettre en place lorsqu’il perçut un pas empressé derrière lui.

« Vous avez… arrêté… l’un de mes droïdes de chargement », constata en ahanant Triphanol Galam.

Iskal se retourna en fronçant les sourcils. Le vieil homme avait le front luisant de sueur. Il s’était arrêté et, les mains sur les hanches, oscillait sur ses jambes en tentant de reprendre son souffle, comme menaçant de s’effondrer à tout moment. « Je suis désolé, poursuivit-il en se redressant péniblement, j’ai omis de mentionner ce détail hier soir. Les réparations de votre vaisseau et les soins prodigués entraînent des frais, aussi en compensation ai-je demandé à mes droïdes de vous délester de ces quelques capsules.

— Quelques capsules ! C’est ce qui s’appelle se servir sur la bête ! Il y en a pour des dizaines de milliers de crédits !

— Euh… oui. A ce que je vois, mes droïdes ont légèrement… outrepassé mes ordres. Je les ai programmés afin qu’ils me procurent une satisfaction maximale et ils font parfois preuve d’un excès de zèle. » Il pivota vers le droïde qui attendait toujours. « Remets ces capsules en place ! » Le robot avait à peine fait demi-tour que Triphanol se ravisa. « Non attends ! Remets plutôt la moitié d’entre elles. » Il adressa un sourire embarrassé à Iskal. « Les temps sont durs, vous savez. Toutefois avec le combustible que vous conservez, vous avez très largement de quoi terminer votre voyage jusqu’à Ezelias 2.

— C’est ce que je vais vérifier sur-le-champ. Aljane, peux-tu surveiller les droïdes en attendant ? »

Elle hocha la tête. Iskal suivi de Vens pénétra dans le vaisseau où il se livra à une inspection minutieuse, inventoriant à l’aide du système central son contenu et procédant à une analyse structurelle. Son visage se détendit peu à peu : Muta, l’androïde de dernière génération mis au point par sa firme Andro-Max était toujours à l’abri dans la soute hermétiquement fermée et l’intégrité du Transiter – excepté la partie de la coque en réparation – n’avait aucunement été altérée. Et le carburant qui subsistait suffirait en effet à rejoindre leur destination.

« Vous pouvez garder les capsules, mais une fois les réparations achevées je ne veux plus qu’on s’approche de mon vaisseau, exigea Iskal en fixant Triphanol dans les yeux. Me suis-je bien fait comprendre ?

— Mais bien entendu ! Nous n’allons pas nous fâcher pour un simple malentendu n’est-ce pas ? Pour compenser ce petit désagrément, permettez-moi de vous inviter à déjeuner.

— Merci, mais nous préférons nous en tenir à nos réserves de rations alimentaires pour le moment. Nous mangerons dans le Transiter.

— En êtes-vous vraiment sûrs ? Comme c’est triste. Bien, je n’insisterai pas sur ce point. Puis-je néanmoins me proposer pour servir de guide après votre repas ? Les visites ne sont pas si fréquentes, et je serais honoré qu’un expert tel que vous me confie son point de vue sur certaines de mes installations. »

Triphanol semblait désirer si ardemment sa présence qu’Iskal n’eut pas le cœur de refuser. Il posa pour seule condition d’être accompagné de sa femme et de son fils, ce qui fut accepté sans difficulté. Le déjeuner pris, Triphanol conduisit donc les Nerdeb au travers de longs corridors à l’aspect désaffecté, où traînaient parfois des câbles multifibres dénudés. Il leur fit les honneurs d’une fabrique de droïdes. Iskal fut désappointé : par elle-même, elle n’avait rien d’impressionnant, s’apparentant plutôt à une station de recyclage et de maintenance. La plupart des modèles finis étaient vieux et dépassés quand ils n’étaient pas victimes de la corrosion ou de défaillances techniques. Comparé à quelques-uns de ces droïdes, Firmin symbolise le dernier cri de la technologie, pensa Iskal. Et pourtant ce Triphanol Galam continue à me les présenter avec la fierté d’un grand couturier ses dernières créations. Dans quel univers évolue-t-il ?

Aljane se souvenait avoir remarqué des issues non encore explorées au cours du trajet. Trouvant que la présentation tirait en longueur, elle demanda à visiter d’autres secteurs de la station.

« Ce ne serait pas une bonne idée », la dissuada Triphanol, sa figure agitée de son tic nerveux. « J’ai malheureusement essuyé quelques… déboires dernièrement, et diverses parties de la station sont vétustes, voire dangereuses. Il est fortement déconseillé de s’y aventurer, c’est pourquoi j’ai condamné la plupart des accès.

— Est-ce que vous avez des holofilms ? s’enquit sans fard un Vens trépignant d’impatience.

— Dois-je en déduire que tu n’aimes pas mes robots ? Allons, je plaisante. Oui, j’ai une salle holo. (Il se tourna vers Iskal et Aljane.) Cela vous intéresserait peut-être d’assister à une projection ? Oui ? Allons-y, dans ce cas. »

De sa démarche lourde et chaloupée, Triphanol les mena à la salle de projection. Avec ses sièges reluisants et ses holoprojecteurs en parfait état de fonctionnement, l’endroit était certes mieux entretenu que le reste de la station. Le holofilm qu’ils découvrirent, quoiqu’ancien, se révéla techniquement irréprochable et distrayant, si bien qu’ils passèrent un agréable moment.

Cette nuit-là, allongés dans leur couchette, Iskal et Aljane échangèrent un regard de connivence en entendant la respiration de Vens devenir régulière et profonde. Ils se glissèrent silencieusement en dehors de la couverture chauffante pour s’éloigner hors de portée de voix. Le sujet de la conversation s’orienta sans préambule sur la tentative de vol et ce qu’Iskal appelait le « caractère excentrique » de Triphanol.

« Quand il dévisage Vens, il a parfois des regards un peu fous, dit Aljane avec gravité. As-tu remarqué son spasme nerveux ? J’avoue qu’il me fait un peu peur. Je n’ai qu’une hâte : que nous soyons loin d’ici.

— Allons, inutile de monter sur nos grands chevaux. Il est cupide et bizarre, c’est entendu, mais il nous a tout de même sauvé la vie.

— Mais dans quel but ? L’épisode des capsules de denorium prouve sans l’ombre d’un doute que nous ne pouvons lui faire confiance. »

Iskal la fixa un instant en pesant le pour et le contre. « Mmm… dans quel but, la question mérite d’être posée, reconnut-il. Tu as peut-être raison, mieux vaut nous montrer prudents. Parmi les droïdes qu’il possède, au moins l’un d’eux est de type Protector. Triphanol lui-même me semble inoffensif mais s’il voulait se rendre maître de nous, il pourrait employer ce robot. Il nous serait alors difficile de lui échapper. Toutefois, il y aurait peut-être un moyen… »

Un peu plus tard, une ombre se glissa hors du hangar. Iskal avait mémorisé le trajet jusqu’au Transiter, aussi n’eut-il pas de peine à trouver son chemin. Aucun des droïdes qu’il croisa n’avait été programmé pour poser de question ou s’interposer : il parvint sans encombre à son vaisseau, désactiva le code de sécurité et ouvrit la soute arrière où il farfouilla quelques instants. Puis il remit tout en place et verrouilla soigneusement. Avant de s’en retourner il alla s’assurer que les réserves de denorium étaient intactes.

Leur petit déjeuner leur fut servi par Firmin comme la veille mais c’est à peine s’ils y touchèrent, se contentant d’absorber des pilules nutritives. Après cela les kronitrons s’écoulèrent sans que leur hôte ne donne signe de vie. Ne pouvant réprimer davantage leur curiosité Iskal, Vens et Aljane partirent en exploration. Cependant les couloirs de plusieurs centaines de mètres, déprimants, ne menaient qu’à des portes refusant obstinément de s’ouvrir. Lassés et désappointés, ils finirent par revenir sur leurs pas. Le repas correspondant au déjeuner à leur horloge biologique fut pris sans enthousiasme. Il fut décidé de quitter les lieux le soir même, avis médical favorable ou non.

« Ce Triphanol nous laissera-t-il partir à ton avis ? demanda Aljane à son mari. Il faut qu’il débarrasse Vens de son bracelet.

— N’aie aucune crainte, je me chargerai de le convaincre. »

Firmin survint peu après. Il était porteur d’une nouvelle invitation de son maître, sollicitant cette fois leur présence dans son jardin botanique. Iskal consulta Aljane du regard avant d’y consentir. « Nous vous suivons » dit-il.

Firmin leur fit traverser une partie de la station à laquelle ils n’avaient pas eu accès jusqu’alors. Les parois avaient le même aspect défraîchi que partout ailleurs et nulle part ils ne notèrent le moindre signe d’activité. Firmin les laissa devant l’entrée d’un arboretum où régnait une chaleur suffocante provenant de projecteurs simulant différentes lumières stellaires. Des arbres, plantes et fleurs de toutes formes et tailles poussaient dans le désordre, apparemment livrés à eux-mêmes. Là où certains projecteurs s’étaient éteints ne subsistaient qu’écorces pourries ou bien feuilles et rameaux en décomposition. Vens fronçait le nez en reniflant les odeurs âcres qui par endroits, vous prenaient à la gorge. « Ça pue, ici. » marmonna-t-il.

Au détour d’un massif de cheveux-de-Vénus ils aperçurent Triphanol. Le vieil homme contemplait un parterre d’orchidées de Nova Prime dont les pétales jaune citron s’ornaient de brillants petits émaux y dessinant des arabesques. « Merveilleux, n’est-ce pas ? dit-il en voyant s’approcher les Nerdeb. Cette variété d’orchidées est d’une grande robustesse. Hélas, toutes mes plantes n’ont pas une telle santé. Je n’ai pas le temps de m’en occuper en personne et aucun de mes droïdes n’a véritablement la main verte, si je puis dire.

— Avez-vous songé à engager une personne… vivante ? s’enquit Aljane. J’entends par là un Humain ou un représentant de n’importe laquelle des espèces pacifiques.

— Mon budget actuel de fonctionnement ne me permet pas d’envisager d’embauche, à court terme. Si vous aviez décidé de demeurer ici quelque temps votre aide aurait été la bienvenue, mais je crois que vous avez d’autres projets.

— En effet, intervint Iskal. Nous pensons repartir dès ce soir. »

Triphanol acquiesça avec résignation. « Il me reste à vous montrer l’observatoire de Nodulan, puis nous pourrons nous faire nos adieux. »

A la sortie du jardin, un droïde courtaud et rondelet, aux yeux jaunes à facettes dont les pupilles artificielles roulaient par intermittence dans leur orbite se dirigea vers Vens qui l’observa, interloqué. Triphanol s’immobilisa. « C’est NJ 120, mon droïde de divertissement. Je n’ai pas toujours vécu seul ici et c’est un bon compagnon de jeu.

— Vous voulez dire que vous avez eu des enfants ? interrogea Aljane.

— Euh oui… ils sont partis depuis. (Son sourcil tressauta.) S’il le souhaite, votre fils peut jouer avec NJ pendant que nous poursuivons.

— Je connais un jeu très ancien qui devrait t’amuser, affirma NJ 120 d’une voix flûtée. Cela s’appelle "ping-pong". Je vais faire apparaître un hologramme d’une table pourvue d’un filet, deux raquettes et une balle… »

Il lui expliqua les règles et Vens, d’abord hésitant puis de plus en plus intéressé, se mit à échanger des balles. Iskal et Aljane sourirent de le voir s’amuser avec tant d’insouciance. Il paraissait doué.

« Il est en de bonnes mains avec NJ 120, assura Triphanol. Vous me suivez ? Nous serons de retour très bientôt. »

Aljane hésita. Devait-elle abandonner son fils ? NJ 120 semblait tout à fait amical et inoffensif. Sa présence n’était certes pas due au hasard, car Triphanol était apparemment résolu à leur faire oublier leur petit différend de la veille et à laisser une bonne impression avant leur départ. Elle se sentit ridicule de se montrer aussi protectrice. « A tout de suite, Vens. » Absorbé par le jeu, c’est à peine si ce dernier eut un geste d’approbation.

Aljane suivit Iskal et Triphanol à quelques pas de distance. Les corridors se succédèrent, interminables. Un doute s’insinua en elle. Iskal lui avait maintes fois reproché d’être une personne trop angoissée, mais elle ne pouvait s’en empêcher. Quand ils atteignirent la double porte d’un ascenseur, elle n’y tint plus. « Je pars rejoindre Vens, dit-elle en un souffle.

— Comme vous voudrez, mais vous allez manquer un spectacle étonnant » la prévint Triphanol.

Aljane n’avait écouté que la première partie de la phrase et avait déjà fait demi-tour, s’éloignant à grandes enjambées. Iskal la regarda en haussant les sourcils, mais ne fit rien pour la retenir.

Taraudée par un sombre pressentiment, Aljane s’était mise à courir sitôt hors de vue. Les couloirs semblaient s’allonger à mesure qu’elle avançait. Haletante, elle s’engouffra enfin dans le vaste hall donnant sur le jardin botanique.

Aucune trace de Vens.

Un instant elle crut défaillir : ses pires prémonitions se concrétisaient. Et leur fils n’avait pas même de P-com qui lui aurait permis de le joindre ! Depuis qu’il s’était débrouillé pour l’égarer six mois auparavant ils ne le lui avaient pas remplacé, jugeant la dépense superflue.

Tendant l’oreille, elle perçut au loin des cliquetis de pas métalliques. Elle se rua dans leur direction, dépassant dans sa précipitation une ouverture à demi masquée par des conduits qu’elle n’avait pas remarqués jusque-là. Réalisant son erreur elle stoppa net et fit demi-tour pour inspecter cette nouvelle issue.

A l’extrémité d’un couloir beaucoup plus spacieux qu’elle ne s’y serait attendue, reconnaissable entre toutes elle aperçut la silhouette filiforme du droïde médical. Dans ses bras gisait un corps inanimé d’enfant. Son enfant !

« Rendez-le-moi ! » rugit-elle.

Ignorant son cri, le droïde venait d’obliquer sur la droite au moment où elle s’élança. Il disparut à sa vue. Moins d’une minute après, elle atteignit à son tour le fond du corridor. Elle pénétra dans une pièce immense, où des séries de cuves translucides d’un vert sombre s’alignaient sur des centaines de mètres. Aljane ne chercha même pas à comprendre de quoi il retournait : au pied d’une des cuves avait été disposée une table d’opération, table sur laquelle le droïde médical avait installé Vens. Furieuse, elle fonça dans cette direction.

Deux des bras onduleux du droïde jaillirent et s’enroulèrent autour d’elle en claquant comme des fouets, la clouant sur place. Avec ses deux autres membres supérieurs, le robot avait retiré le bracelet de Vens et, sans plus se préoccuper d’Aljane qu’il maintenait à distance, entreprit de le dévêtir – il s’y prenait avec une certaine délicatesse, ce qui la calma quelque peu.

Aljane respira profondément. Il fallait oublier un instant ce tourbillon d’émotions, par-dessus tout cette terreur glacée qui l’étreignait au moins autant que les bras du droïde et réfléchir aussi posément que possible. Elle réalisa qu’elle pouvait encore bouger les poignets. Lentement, elle rapprocha ses doigts de la poche qui contenait son P-com et frôlant le boîtier, se mit à tâtonner pour l’allumer.

La présence d’un droïde de type Protector en état de veille dans le poste d’observation stellaire de la station avait d’emblée parut incongrue à Iskal, aussi ne fut-il guère surpris quand la voix alarmée d’Aljane retentit dans son P-com. Il fixa Triphanol en serrant les poings de colère. « Ainsi donc vous avez choisi de nous trahir… »

Le droïde Protector était programmé pour déceler toute intention belliqueuse et agir préventivement. Il fondit aussitôt sur Iskal et de ses membres surpuissants, lui enserra les poignets. Iskal, sachant la vanité de toute résistance, n’en opposa aucune.

« Trahison ? Quelle trahison ? » demanda Triphanol. Il y avait de la déception dans sa voix. « Si votre épouse n’était pas d’une nature tellement inquiète et soupçonneuse, tout se serait déroulé sans heurts et vous ne vous seriez probablement aperçu de rien. »

Il fit un signe au Protector et celui-ci passa les mains d’Iskal dans son dos. « En route pour la salle 3. »

Iskal, résigné, n’eut d’autre option que d’avancer – c’était cela ou bien être porté par le droïde en position pour le moins inconfortable.

Vens était toujours inconscient lorsque Triphanol, Iskal et le Protector firent irruption dans la salle. Il était nu comme un ver, le droïde médical lui appliquait consciencieusement sur la peau une série de capteurs-transmetteurs reliés par des filaments opalescents au socle de la cuve jouxtant la table d’opération.

Aljane contempla craintivement le colossal droïde à la coque orange et à la visière noire qui enserrait les poignets de son mari. Elle lut dans le regard de ce dernier une étrange confiance en soi. Comment diable pouvait-il être aussi calme en pareille situation ?

« Voici donc ma salle de clonage nº 3, dédiée à l’espèce humaine. (D’un geste théâtral, Triphanol embrassa les centaines de cuves.) Vilma – le droïde qui vous a soigné à votre arrivée ici – accomplit les dernières procédures préliminaires à la genèse d’un embryon dont les caractéristiques seront semblables à 99,8 % à celles de l’embryon de votre fils au même stade de développement.

— Alors, c’est là votre but, dit Iskal. Cloner Vens ! En combien d’exemplaires ?

— Rassurez-vous, il n’y aura qu’un unique sujet destiné à mon usage personnel.

— Pourquoi ne pas avoir agi pendant que nous étions inconscients ?

— Le Mal Gris affecte certaines cellules de l’organisme et peut même modifier l’ADN. Il nous fallait nous assurer de la disparition totale de toute trace du virus et identifier les altérations cellulaires subséquentes.

— D’où l’idée de faire porter à Vens un bracelet de supervision.

— Exact. Vous avez l’esprit vif, M. Nerdeb. J’avoue que j’étais également curieux de faire votre connaissance et celle de votre fils, c’est pourquoi je n’ai pas souhaité que vous demeuriez endormis. (Il tourna la tête vers la table d’opération.) Ah ! Nous atteignons la phase cruciale ! Vilma va effectuer la série de prélèvements qui permettra d’obtenir une adéquation optimale entre les deux embryons. Pour ce faire, ses quatre bras ne seront pas de trop. XJ 2 ! Lâche l’un des bras d’Iskal et empoigne Aljane ! » Le Protector s’exécuta. « Je suis désolé pour le désagrément madame, mais je ne veux courir aucun risque. Là… A présent Vilma, tu peux utiliser tes quatre mains pour les prélèvements. »

L’extrémité des doigts de Vilma se transforma en aiguilles extrêmement effilées. Aljane poussa un cri d’horreur et se tordit sur elle-même, cherchant vainement à échapper à la poigne de titanium d’XJ 2.

Le moment était venu pour Iskal d’agir. Il fourra sa main libre dans sa poche, déverrouilla la sécurité de la grenade à impulsion électromagnétique qui s’y trouvait et appuya sur le détonateur. Il y eut un son mat et étouffé, puis toute lumière s’éteignit. Privée d’énergie, Vilma s’effondra comme un pantin désarticulé. L’étreinte du Protector se relâcha et le robot massif vacilla sur place. Aljane et Iskal en profitèrent pour se dégager, juste avant que le droïde de protection ne s’écroule à son tour en faisant trembler le plancher. Les systèmes de secours de la station se mirent en route et l’éclairage fut rétabli.

Aljane se rua vers Vens, l’entourant de ses bras et lui couvrant le visage de baisers pour le réveiller. Triphanol contemplait la scène d’un œil incrédule. « Mes droïdes… » bredouilla-t-il. Son regard s’arrêta sur l’écran de monitoring de la cuve, désormais éteint. « Mon nouveau clone… Tout est perdu… tout est fini. »

Iskal le cueillit d’un direct dans la mâchoire qui l’expédia au sol. Puis il alla s’enquérir de Vens auprès d’une Aljane en pleurs.

« Il est endormi mais refuse de se réveiller, sanglota sa femme.

— Logiquement, on a pratiqué sur lui une anesthésie générale en vue d’effectuer les prélèvements. Ne t’inquiète pas, nous allons nous rendre à l’infirmerie pour le tirer de son sommeil. » Il reporta son attention sur leur hôte. Le vieillard s’était assis à même le sol et se frottait le menton en grimaçant.

« Que s’est-il passé ? articula-t-il avec difficulté. Comment avez-vous désactivé mes droïdes ? »

Iskal le toisa de toute sa hauteur. Le vieil homme n’était plus une menace, sa figure hagarde et ses yeux fous inspiraient presque la pitié. « Il se trouve que j’ai pris part à la conception d’un androïde de dernière génération, capable de résister aux impulsions électromagnétiques. Afin d’en faire la démonstration aux membres du Congrès de Cybernétique Avancée, je m’étais muni de cette grenade (il exhiba l’objet). Selon toute évidence vos droïdes n’étaient pas protégés, pour leur part. »

Accablé, Triphanol rentra la tête dans les épaules et baissa les paupières en gémissant. « Vous avez tout gâché… tout gâché…

— Pourquoi ? Que comptiez-vous faire avec un clone de mon fils ?

— Ce que je comptais faire ? sourit amèrement Triphanol en relevant le menton. Vivre, tout simplement. Terminer ma misérable vie en l’élevant, et non plus dans cette solitude qui m’est devenue insupportable. Je le voulais le plus parfait des compagnons, un enfant auquel j’aurais inculqué tout ce que je sais, et auquel j’aurais prodigué toute la tendresse que mon vieux cœur usé peut encore contenir. Mais pour lui comme pour tout le reste, j’ai échoué. Ma vie entière n’est qu’un échec. Et c’est l’ambition qui m’a perdu.

— Que voulez-vous dire ? »

Triphanol scruta son interlocuteur de son trouble regard noir. Il déglutit et son tic nerveux réapparut. « J’étais encore jeune, alors. J’étais un scientifique connu et respecté, dont les connaissances pointues en cybernétique n’étaient rien au regard de sa maîtrise de la biologie et de l’exobiologie. Je voulais gagner de l’argent, beaucoup d’argent. Avec plusieurs associés, nous avons obtenu les financements pour cette station. Une station de clonage. Je croyais maîtriser tous les processus de duplication, car les résultats de mes expériences en la matière avaient été spectaculaires. Comme je me trompais ! Pourtant quand nous avons lancé Nodulan, le succès est survenu immédiatement. Les clients affluaient, à tel point que nous avons pu nous agrandir et adjoindre un pôle consacré aux Kual’Thars et un autre aux Nal’Quans. Eh oui ! Vous êtes loin d’avoir fait le tour de mes installations… Vous n’auriez pas pu, d’ailleurs. Je n’ai pas menti quand je vous disais que certaines zones étaient devenues insalubres.

« Où en étais-je ? Ah oui, nous avions de nombreux contrats et menions grand train. Hélas, un jour, les premières plaintes nous sont parvenues : les humains clonés mourraient trop jeunes. Et quand ils n’expiraient pas bien avant la date prévue, ils ne s’intégraient pas aux familles qui les avaient commandés. Pour une raison inconnue, ils réagissaient de manière imprévisible et souvent inadéquate à leur environnement. Ils changeaient trop vite. Le même problème est survenu avec les Nal’Quans, de sorte que des campagnes de presse ont été orchestrées contre Nodulan. Ça a été le début de la fin : les commandes se sont taries et nous nous sommes endettés. Un à un, mes associés se sont désengagés. Le coup de grâce est venu des Kual’Thars : pendant longtemps, leurs clones ont semblé convenir, mais les insectoïdes se sont aperçus que les nouveaux venus se regroupaient en structures sociales et réseaux souterrains, mettant en péril l’équilibre de leur civilisation. Du jour au lendemain ils ont rompu leurs contrats et exilé leurs clones sur des mondes inhospitaliers. J’étais définitivement ruiné.

— Pourquoi n’être pas retourné vivre en société ? s’enquit Aljane.

— C’était impossible. Ici, mes créanciers n’ont aucune prise sur moi et grâce aux réserves de nourriture et d’énergie que j’ai amassées je peux subsister de façon autonome. Voyez-vous, je n’ai pas toujours fait appel aux financiers les plus recommandables. Surtout vers la fin. Si j’avais tenté de réapparaître au grand jour, ils m’auraient incarcéré et fait de moi leur esclave.

— Alors vous avez préféré vous emprisonner vous-même, murmura-t-elle.

— Pour moi Nodulan n’était pas une prison ! se récria-t-il. Pas tant que j’avais l’espoir de réussir enfin un clone parfait. Mais je n’avais plus aucun sujet sous la main, et ma solitude est devenue telle qu’en désespoir de cause, j’ai choisi de me cloner. A trois reprises. Le premier de mes doubles s’est enfui à bord de ma navette, et je ne l’ai jamais revu. Le deuxième est décédé au bout d’un an à peine. Le troisième me ressemblait trop. J’avais le sentiment de contempler à travers lui le reflet de ma propre déchéance. Il s’est éteint naturellement dix ans après sa création, avec les traits et le corps que j’avais à cinquante ans.

« C’est pourquoi j’ai voulu cloner votre fils : il me fallait un compagnon différent, avec un cycle de vie plus proche des nôtres, au travers duquel je puisse me sentir rajeunir. Ma vie n’aurait pas été inutile si j’avais pu lui transmettre mon savoir et s’il m’avait survécu. Mais à présent tout est fini. Fini !

— Tout n’est pas terminé, corrigea Iskal d’un ton sévère. Vous pouvez encore vous rendre utile. Nous allons passer par l’infirmerie, puis nous irons en salle de commande. Là-bas vous nous ouvrirez les portes du hangar et nous laisserez partir. De la sorte votre existence n’aura pas été vaine, car vous nous aurez sauvé la vie et rendu la liberté. »

Ainsi fut-il fait, Iskal portant son fils jusqu’à ce qu’il fut réveillé et Aljane aidée de Firmin soutenant tout du long le vieillard à bout de force. Dans la salle des commandes, Iskal modifia certains paramètres du système central sans que Triphanol ne fasse rien pour l’en empêcher. Avachi dans un fauteuil, il paraissait abattu au dernier degré, se souciant comme d’une guigne de ce qui pouvait arriver.

Guidés par Firmin les Nerdeb s’en allèrent, sans le moindre regard en arrière. Triphanol ruminait son amertume. Il ne fut tiré de son apathie qu’en remarquant un détail suspect : la station recevait un étonnant flux de données. Depuis combien de temps ? Impossible de le savoir. Le vieil homme haussa un sourcil et examina les écrans des détecteurs. Loin d’être parti, le Transiter s’était positionné en orbite rapprochée. Sans nul doute c’était lui qui transmettait ces données. Telle est donc ma punition : un virus informatique qui aura tôt fait d’infecter toutes les données, rendant les systèmes de survie inopérants. Un moyen de tuer propre et efficace. Triphanol eut un rire sans joie. Cela lui était bien égal de mourir ! Au contraire, ce serait une véritable délivrance.

Un signal d’appel se mit à clignoter. Voilà qui est déconcertant ! Non content de s’être vengé, cet Iskal entend maintenant me narguer. Je ne l’aurais pas cru à ce point sadique. Eh bien pourquoi pas ! Buvons le calice jusqu’à la lie. Il ouvrit le canal de communication. Le message fut laconique : « Une surprise vous attend en salle holographique. »

Sur ce, le Transiter quitta son orbite et s’en fut au loin à vitesse maximale.

Triphanol émit un sifflement entre ses dents tout en rassemblant ses pensées. Qu’avait donc manigancé Iskal ? Il lança la procédure de vérification des systèmes informatiques. A son étonnement, les circuits vitaux étaient toujours en bon état de fonctionnement… à la notable exception des ressources de la salle de clonage nº 3, lesquelles avaient en totalité été dérivées vers l’espace holographique. Les banques mémorielles de la nº 3 étaient presque saturées.

Curieux d’apprendre quel programme pouvait bien prendre autant de place, Triphanol fit l’effort de se lever, et d’un pas de plus en plus empressé, parcourut le dédale de couloirs menant à la salle holo. Il entra sans la moindre hésitation. « Lancement du dernier programme enregistré » articula-t-il d’une voix tremblante.

La pièce fut plongée dans l’obscurité. Un rayon de lumière apparut en son centre, illuminant un bébé de deux ans aux cheveux blonds comme les blés, à la peau rose et veloutée. Il se tourna vers Triphanol et sourit en disant : « Papa ! »

Les jambes du vieil homme se dérobèrent et il tomba à genoux. Une larme roula sur sa joue.

***

« Tu crois que tu as bien fait de lui télécharger l’intégralité du programme holo de simulation de l’intelligence artificielle de Muta ? demanda Aljane à son mari. Tu ne cesses de répéter que c’est l’œuvre de ta vie. Il pourrait en faire mésusage.

— Je ne crois pas. Et de toute façon, je conserve l’original (du pouce, il désigna la soute). Quand Triphanol s’apercevra que le programme réagit et assimile ses propres capacités cognitives en fonction de l’amour et de la tendresse qu’il reçoit, il ne voudra plus s’en séparer, ni encore moins le modifier ou l’altérer de quelque manière que ce soit. (Iskal lui fit un clin d’œil complice.) Je sais, je suis machiavélique. »


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