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O Globo, le cheval de Troie d’Amérique du Sud

Publié le 05 novembre 2014 par Infoguerre

O Globo, le cheval de Troie d’Amérique du Sud​Dans la course de la télévision numérique, quatre normes se disputent le marché mondial. Face à l’échec de déploiement des normes américaine et chinoise, l ‘Europe a gagné la plupart des marchés d’Asie et d’Afrique. Mais en Amérique du Sud son influence s’est diluée, grâce au lobby indirect d’un groupe multimédia local, qui a poussé la plupart des pays de la région vers la norme japonaise. Depuis la fin des années 90, les US, l’Europe et le Japon, ont tenté de séduire les pays sud-américains en promettant des investissements, et des financements pour l’implantation de leurs normes tout en y déployant un fort lobby diplomatique et corporatif.  Du côté européen, en plus des visites de hauts fonctionnaires de l’UE, l’armée conformée par Siemens, Nokia, Telecom Italia et Telefónica de España, a travaillé en étroite collaboration avec leurs filiales et actionnaires locaux.  Les échos et la sensation de triomphe se sont fait sentir. La norme européenne de TV numérique DVB-T, adoptée par la plupart des pays du monde, était devenue la candidate idéale pour les pays d’Amérique du Sud lesquels, développant une nouvelle tendance anti-américaine, abandonnent la norme ATSC soutenue auparavant.  Toutefois, l’ISDB-T japonaise a réussi à conquérir un marché qui, à présent, regroupe 80% de la population de l’Amérique du Sud. Comment une norme apparemment isolée, implantée dans un seul pays au monde au moment de sa promotion régionale, a été adoptée par le Brésil, l’Argentine, le Chili, le Pérou et le Venezuela ?  De la main des gouvernements brésilien et japonais, O Globo, fière d’être la quatrième entreprise mondiale de télévision en terme d’audience -derrière les trois géants américains NBC, CBS et ABC-, a déployé une stratégie d’implantation de la norme japonaise.

O Globo, o mais grande do Brasil
Ce holding multimédia, né en 1925 avec le journal O Globo, s’est diversifié au fil du temps jusqu’aux années 60 et 70, moment où Roberto Marinho, patriarche de la famille propriétaire et fils du fondateur, a décidé d’orienter le groupe exclusivement vers ses activités primaires de média, communication et distribution.  De ce fait, O Globo détient à présent le plus grand réseau de télévision d’Amérique du Sud déployé sur plus de 90% des municipalités brésiliennes à travers 107 chaînes. En parallèle, il possède aussi le journal le plus important du pays avec une moyenne de 350 mil exemplaires édités par jour et le plus vaste réseau radiophonique, avec 20 émettrices affiliées à Central Brasil de Noticias (CBN). A l’international il déploie son expansion à travers TV Globo Internacional. Son lien avec NEC, société dont il a détenu la majorité des actions de sa filiale brésilienne jusqu’en 1999, est historique et reste d’actualité ; la plupart de sa dotation technique provient de celle-ci.

Plus qu’un média
Surnommé le parti le plus puissant du Brésil, O Globo exerce une influence directe au sein du gouvernement brésilien : Ainsi, au début de son expansion stratégique dans les années 60, il a entamé la recherche de fortes alliances avec des associés internationaux dont le polémique contrat avec TimeLife, autorisé par le gouvernement militaire et qui lui a permis de faire son entrée dans le marché de la télévision. En 1988, pendant la réforme de la Constitution Nationale du Brésil, Roberto Marinho a réussi à faire intégrer dans ses articles une durée de 10 ans pour la concession des licences de radio, et de 15 ans pour la télévision, renouvelables automatiquement et indéfiniment. Et de permettre leur révocation uniquement à travers une votation nominale des 2/5 des Chambres de Députés et Sénateurs. Un an plus tard, O Globo a contribué à la perte des élections de Lula face à Collor de Melo en faisant basculer l’électorat vers ce dernier, grâce à l’édition de débats présidentiels. Le premier n’a pas oublié cet épisode et a littéralement abandonné tout débat pour les élections suivantes, en 2006. Pendant la même année et après avoir gagné les élections, Lula a élu Hélio Costa, responsable de la stratégie de déploiement de la Rede O Globo aux Etats-Unis, comme Ministre de la Communication. Depuis, Costa défend l’adoption de la norme ISDB-T japonaise au Brésil et dans les pays voisins. Mais, que pousse O Globo à promouvoir la norme japonaise, le gouvernement brésilien à l’adopter et la défendre, et les gouvernements régionaux à suivre le Brésil ?

L’effet domino des enjeux
Des nombreux arguments sont énoncés en défense de chacune des normes, essayant de présenter les avantages tout en exposant, souvent, les mêmes raisons que leurs concurrents. Que la norme américaine est trop ancienne, que l’européenne ne pourrait pas bien marcher en Amérique du Sud car elle agit sur 8 Mhz et la région sur 6 Mhz, à différence de la japonaise qui, elle, est préparée. Que les dispositifs japonais coûtent dix fois plus que les européens… Au delà de l’information technique et de  l’intox concernant les vertus et défauts de chaque norme, quelques faits permettent de mieux comprendre les enjeux qu’elles entraînent, tel qu’un domino :

O Globo
Concentré exclusivement sur l’activité médiatique, le risque d’une perte du marché pourrait compromettre sérieusement l’influence d’O Globo et, encore plus, son avenir. O Globo gagne pour plusieurs raisons : d’une part, avec la migration à la télévision numérique il multipliera la quantité de chaînes en gardant la même tranche de fréquence,  la loi brésilienne lui permettant de garder le spectre aujourd’hui détenu. D’une autre part, la norme japonaise promeut un business model pro opérateurs de télévision puisqu’elle agrée de fournir le service Internet à haut débit et d’émettre le signal de TV vers des téléphones mobiles sans passer par le réseau des opérateurs télécom et par conséquent, empêchant ceux-ci d’accéder au marché. La norme commune lui ouvrira aussi la possibilité de commercialiser ses contenus parmi les marchés régionaux. De cette façon, O Globo conservera son rôle de leader auprès du marché brésilien et accroîtra son marché et son influence médiatique et étatique.

Les gouvernements
D’un point de vue régional, à travers l’imposition d’une norme exclusivement adaptée, l’ISDB-Tb, le Brésil développera et monopolisera l’industrie de la télévision numérique pour les pays adhérents, en association avec les entreprises japonaises, et détiendra la plupart d’un marché qui s’avère milliardaire, tout en augmentant son influence sur les pays voisins. Actuellement l’Argentine, le Chili, le Pérou et le Venezuela ont déjà accordé d’adopter la norme. Reste à voir la décision de l’Equateur et de la Bolivie, pays ou les normes sont en phase d’étude. Au niveau national, et au delà du discours, l’ISDB-Tb permettrait à Lula de neutraliser l’opposition d’O Globo, et d’éliminer un nouveau risque d’opposition pour les prochaines élections.  Un cas similaire et celui du gouvernement argentin, en actuelle réforme de sa controversée «Ley de Radiodifusión » qui fait l’objet de multiples critiques de la part de différents secteurs de la société. Le Groupe Clarin, tel qu’O Globo, exerce une forte influence médiatique qui fait basculer l’opinion publique argentine et trembler les politiciens argentins. Le couple présidentiel, caché derrière son discours publique d’apparente opposition et conscient de l’influence du Groupe Multimédia Clarin, lui octroiera  le tant souhaité monopole du triple-play en dépit des opérateurs télécom. Pour les pays de la région, l’adoption de la norme japonaise est associée au discours de démocratisation des médias, car l’ISDB-Tb permettrait d’offrir une télévision gratuite et ouverte. Ceci sera confronté à la volatilité des politiques instaurées par les pays sud-américains, et les régulations qui seront mises en place.

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