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Histoire : L’Amérique à la chasse aux cerveaux

Publié le 26 mai 2008 par Bigmac
Le journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis dresse dans les colonnes du journal Libération un historique de la fuite des cerveaux vers les Etats-Unis :
« Il y a quarante ans, une entreprise d’outre-Atlantique recrute des scientifiques en Europe. L’Angleterre perd 700 chercheuurs, l’Allemagne fait barrage, la France gaulliste ricane.La fuite des cerveaux provoque aujourd’hui une «inquiétante hémorragie», déclarait la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Valérie Pécresse en juillet dernier, en annonçant le lancement de son «chantier jeunes chercheurs». Il y a quarante ans, son prédécesseur Maurice Schumann était loin de partager ces inquiétudes. «Nos chercheurs demeureront en France parce que, je l’espère et je le crois, la France se montrera digne d’eux», répondait-il en janvier 1968 à un journaliste inquiet de l’arrivée en France de la Careers Incoported. Cette société annonçait crûment venir «acheter des cerveaux».
Credo. A la tête de la firme américaine, un jeune diplômé de Yale, William Angus Douglass. Son credo : «Le brain drain est la conséquence de la mobilité des talents à l’échelle mondiale. Il est le signe de la suprématie de l’esprit sur la matière.» Avec sa trentaine de collaborateurs, il a entrepris, dès 1966, de démarcher ingénieurs et scientifiques britanniques pour le compte de grandes firmes américaines de l’aéronautique, de l’électronique et du nucléaire. Logement, frais d’installation, visas : les chasseurs de têtes de la Careers Inc se chargent de tout. Avec un succès impressionnant : en dix-huit mois, la firme se targue d’avoir approché 1400 personnes et débauché la moitié.
Le gouvernement britannique, échaudé par le départ aux Etats-Unis du numéro 2 de sa recherche nucléaire, renonce cependant à contrôler les activités de Careers Inc. «Toute mesure du type "mur de Berlin" ne peut constituer une solution viable» au brain drain (un terme qui apparaît dans un texte de la Royal Society en 1963), relève ainsi un rapport officiel britannique de 1967, qui privilégie la contre-offensive en incitant les entreprises nationales à aller recruter aux Etats-Unis.
Encouragé par son succès britannique, Douglass part donc, à la mi-1967, faire son marché sur le Vieux Continent, y compris pour recruter des compétences… dont l’Angleterre a besoin. L’accueil est frisquet. L’Allemagne interdit tout bonnement à Careers Inc de prospecter sur son territoire. En France, les annonces parues en anglais dans le Monde annonçant une première série d’entretiens pour les candidats à l’immigration à Londres pour février 1968 suscitent un feu roulant de critiques souvent goguenardes. «Trois raisons essentielles retiennent en France nos chercheurs : la langue, la cuisine, et les femmes», affirme l’ambassadeur de France à Londres.
«Si vous êtes chercheur en médecine, vous avez une chance à saisir : celle de vous intégrer à l’immense National Institute of Health où votre bien-être a si bien été prévu, conditionné, aseptisé, que c’est actuellement le lieu du monde qui connaît le plus fort taux de suicide !» ironise Maurice Schumann, ministre de la Recherche scientifique en janvier 1968, raillant le pouvoir d’attraction du grand institut américain.
Atomiques. La France gaulliste de l’avant-mai se moque bien des yankees, qui, comme l’affirme un député lors du débat parlementaire sur la recherche en janvier 1967 «épluchent» nos comptes rendus de l’Académie des sciences, «y trouvent leur miel et en tirent leur fortune». Au cours de la dernière décennie, le pays a investi dans la recherche. Le budget du CNRS a quintuplé depuis le retour de De Gaulle au pouvoir en 1958. Des nouveaux instituts (ancêtres de l’Inserm, de l’Inria et de l’Ifremer actuels) ont été créés pour la recherche médicale, l’informatique et l’exploration des océans. La physique nucléaire se développe et les premières centrales atomiques sont mises en chantier.
Bref, le pays n’a rien à craindre des sergents recruteurs de la Careers Inc. Tout juste Maurice Schumann leur reconnaît-il «peut-être un effet bénéfique» : «aider les pouvoirs publics à prendre conscience des difficultés de carrière et de débouchés qui se présentent à nos jeunes savants». Au moins une préoccupation commune avec Valérie Pécresse… »
Source : libération http://www.liberation.fr/transversales/futur/retrovision/325960.FR.php

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