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Dire les souffrances psychologiques de la crise

Publié le 15 décembre 2014 par Lucie Cauwe @LucieCauwe
Dire les souffrances psychologiques de la criseCrise économique, le mot a bon dos. Et puis? Et puis, rien. On souffre en silence, qu'on soit chômeur ou qu'on craigne le devenir. Pour la première fois, quelqu'un démontre le lien entre crise psychologique et crise économique. Ce quelqu'un, c'est Claude Halmos, psychanalyste française formée par Jacques Lacan et Françoise Dolto. Dans son essai, "Est-ce ainsi que les hommes vivent?" (Fayard, 283 pages), titre emprunté à Aragon, elle met les pieds dans le plat. Et brise une nouvelle loi du silence.
"La vie dans un pays en crise ressemble à la vie dans un pays en guerre", y écrit Claude Halmos. "Même si l'on n'habite pas dans une zone de combat, même si l'on est hors de portée des tirs de snipers et même si l'on est d'un naturel particulièrement équilibré et optimiste, on ne peut se sentir à l'abri ni vivre en paix." La comparaison est évidente, même si on n'y avait pas pensé. Elle explique toutes ces angoisses qui minent jour après jour hommes, femmes et enfants. Car, poursuit la psychanalyste, "la crise économique a enfanté une autre crise: une crise psychologique. Elle n'agit ni sur les porte-monnaie ni sur les comptes en banque, mais elle érode, corrode, lamine les corps, les corps, les têtes."

Dire les souffrances psychologiques de la crise

Claude Halmos. (c) S. Picard.

De cette crise, curieusement, personne ne parle. "Le silence est lié à la méconnaissance du fait que les problèmes psychologiques peuvent venir de la vie sociale et non seulement du privé", analyse Claude Halmos, de passage à Bruxelles. Si le privé et l'intime ne sont aujourd'hui plus tabou, le social l'est devenu. Elle voudrait qu'aujourd'hui on dise publiquement à ceux qui souffrent: "Ce n'est pas vous qui êtes malade, c'est le monde qui l'est. Il vous fait payer sa maladie, c'est pour cela que vous allez mal." Dire à la personne en souffrance qu'elle n'est pas la cause de son problème. Et aussi qu'elle ne doit pas se laisser abattre mais se battre. Cette parole a deux fonctions: prévenir la dépression et permettre de retrouver sa dignité et le sentiment de sa valeur.
"Ce livre a donc un but", écrit encore Claude Halmos, "en finir avec les souffrances tues, les souffrances cachées, les souffrances niées. Dire les souffrances liées au social, les expliquer. Pour que l'on en comprenne le sens et que l'on en reconnaissance, enfin, la légitimité."
Très clairement, la psychanalyste explique ce qui se passe en temps de crise, faisant notamment référence aux crises précédentes. Elle montre comment l'équilibre psychologique de quelqu'un dépend de son histoire personnelle et de la réalité qu'il vit, comment se développe plus ou moins une capacité de résistance. Elle n'hésite pas à rapprocher la crise économique de situations extrêmes. Et qu'est-ce que cela fait du bien de lire ces pages où on est reconnu. De comprendre ce qui se passe autour de nous. Et en nous.
Ce remarquable guide de résistance à la crise s'ouvre quasiment sur un très intéressant chapitre à propos de la construction de l'enfant en être social. Comment le bébé, le jeune enfant, qui n'a qu'une vie privée acquiert une vie sociale à l'école. "C'est la première fois que quelqu'un raconte la construction d'un enfant comme être social", confirme l'auteure. "Cela n'avait jamais été fait." On voit qu'il ne suffit plus alors d'"être", il faut aussi "faire". Dès ce moment, l'enfant entre dans la société et a deux vies, une privée et une sociale. Il a aussi une image double de lui, mi-privée, mi-sociale, et ce, pour toujours. Il va désormais passer d'un monde à l'autre tout en restant "un". Cela dépend de plusieurs facteurs que Claude Halmos détaille, tout en rappelant que l'éducation doit préparer à la vie sociale, au monde de la vie adulte et donc au monde du travail.
Justement, l'obtention d'un emploi n'est plus garanti aujourd'hui et sa recherche génère divers comportements qui sont mis en lumière. Pour les jeunes, la crise fausse le rapport à la réalité. Il est donc diantrement important de les armer pour leur futur combat. Car règne le spectre du chômage, générant peur et angoisse. Du coup, insiste l'essayiste, les jeunes ne font plus des choix mais des non-choix. Sans oublier que le chômage annule l'identité sociale de l'individu. Comment bien faire la différence entre le fait d'avoir un métier et celui de ne pas avoir de travail?
A chaque étape du livre qui examine toutes les étapes suivant un licenciement, Claude Halmos explique ce qui ce passe, le choc de l'annonce, la violence du traumatisme. Elle démonte ce qui s'est inscrit dans les têtes. Elle rétablit les vérités. "Il faudrait que l'école explique aux enfants que les parents sont au chômage non parce qu'ils sont incompétents, mais parce qu'il n'y a pas assez de travail", glisse-t-elle dans la conversation.  Mais elle écrit clairement ce qu'on perd avec son emploi: son identité sociale, la sécurité, des liens, le métier... Et ce qu'on y gagne: la fragilité, la culpabilité, la dévalorisation, le rejet et la honte, l'exclusion. Et le chômeur victime devient coupable.
Elle pointe ensuite les réactions et les conséquences que suscite la pauvreté, qu'on la subisse ou pas, conduisant à des vies invivables, menant à la même détresse psychologique, selon elle, qu'un nourrisson qui attend son biberon. Dans la dernière partie du livre, elle montre comment tous, nous devenons otages de cette crise dont on ne parle pas. Un mur de silence aussi bien chez les politiques que dans les médias ou chez les psys dont elle examine les raisons et qu'elle renverse avec cet ouvrage opportun, extrêmement important et utile. "Est-ce ainsi que les hommes vivent" accompagne ceux qui souffrent, leur donne à comprendre ce qu'ils endurent et leur ouvre des portes pour un avenir à nouveau digne. C'est un livre de psychologie mais c'est surtout un livre politique. "Bien entendu que la vocation de ce livre est politique", confirme Claude Halmos, "car il parle de la vie de la cité. Mon but est de faire entendre les souffrances sur lesquelles se pose un silence sur lequel on ne peut que s’interroger."
Heureusement qu'elle est là!



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