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Communication, dialogue, expression ou traduire "C'est presque la même chose"

Publié le 26 février 2015 par Lifeproof @CcilLifeproof

Au sein d’un ancien quartier industriel de Mulhouse – site de production de la compagnie d’André Koechlin dès 1826 connue plus tard sous le nom de Société Alsacienne de Constructions Mécaniques (SACM) -, la Fonderie est actuellement aménagée en extension de l’Université de Haut-Alsace et en centre d’arts contemporains, la Kunsthalle. Jusqu’au 10 mai prochain, s’y tient l’exposition intitulée Presque la même chose, en référence à l’ouvrage d’Umberto Eco Dire presque la même chose - Expériences de traduction publié en 2006.

L’entrée de la Kunsthalle © Caroline Megel

L’entrée de la Kunsthalle. Crédit photo: Caroline Megel

Une dizaine d’artistes, de tous horizons, sont ici mis en valeur au sein d’un lieu épuré et spacieux, permettant à chacune des œuvres d’exister sans interférence entre elles. Il s’agit d’une exposition interarts, où se mêlent installation, vidéos, graphisme, gravure, peinture, performances, et même art premier, agrémentée de plusieurs conférences. Cette réunion d’artistes a été conçue autour d’un thème précis : la traduction. D’ailleurs, Sandrine Wymann, directrice du centre d’arts, justifie son choix en ces termes : « la traduction est partout, sous toutes les formes, elle n’est ni une science, ni un instinct, elle communique la pensée, elle fait voyager ». Dans ce contexte, il ne s’agit pas simplement de transposer dans une autre langue, mais c’est davantage l’expression de quelque chose de semblable dans une représentation, qui est autre. L’art est en effet intrinsèquement lié au langage. Tous deux réunissent les peuples, témoignent l’identité d’une nation et transmettent un héritage. Bref…l’art et le langage provoquent une unicité dans la compréhension.

Vue d’ensemble de l’exposition © Caroline Megel

Vue d’ensemble de l’exposition. Crédit photo: Caroline Megel

Est-ce si évident en visitant cette exposition ? Personnellement, j’ai trouvé que la présence d’art premier est, de prime abord, incongrue et l’effet est assez surprenant, il faut le dire ! Placées au fond de la salle, derrière un mur, les pièces – le masque de l’ethnie Nalu/Baga et le plateau de divination – nous transportent au beau milieu d’un musée anthropologique ; c’est sans doute, les deux œuvres les plus évocatrices d’une transmission.

En outre, la diversité des supports rend l’ensemble de l’exposition bien trop hétérogène, tout en touchant un public plus large. Cependant, je dois reconnaître, qu’en lisant le prospectus remis à l’entrée, dans lequel les œuvres et l’exposition y sont décrites, clarifie en un instant les liens entre les œuvres et le propos souhaité. D’ailleurs, les réalisations sont en corrélation avec les chapitres de l’essai d’Umberto Eco, tel les synonymes d’Altavista, du système au texte, référence et sens profond, quand change la substance…

Les œuvres, illustrant les chapitres 8 et 12, m’ont particulièrement plu. Parlons-en un peu ! Chapitre 8, Faire Voir : « On part du double principe que (1) si le lecteur naïf ne connaît pas l’œuvre visuelle dont s’inspire l’auteur, il doit pouvoir en quelque sorte la découvrir en imagination, comme s’il la voyait pour la première fois ; mais aussi que (2) si le lecteur cultivé a déjà vu l’œuvre visuelle inspiratrice, le discours verbal doit être en mesure de la lui faire reconnaître 1». La représentation, ici choisie, est celle de l’artiste espagnol, Ignasi Aballi. Intitulée Translation of painting of Saint Jerome by C. Massys (2014), cette impression sur verre désigne, par des mots, la composition de trois peintures, datant du XVIe siècle, à l’effigie de Saint Jérôme. Traduis en six langues, les mots permettent de représenter, par l’imagination, les éléments des tableaux sélectionnés.

Chapitre 12, Le Remaniement Radical : « Il est des circonstances de remaniement plus radical, qui se placent sur une échelle de libertés, jusqu’à franchir ce seuil au-delà duquel il n’y a plus aucune réversibilité. De sorte que, si une machine traductrice traduisait à nouveau, fût-ce de manière imparfaite, le texte de destination en un autre texte de la langue source, il serait difficile de reconnaître l’original 2». L’installation de Thu Van Tran, née au Vietnam et travaillant actuellement à Paris, en est un bon exemple. Datant de 2013, Au plus profond du noir est une traduction en français, libre et subjective, de l’ouvrage de Joseph Conrad, Heart of Darkness. Disposés sur une palette en bois d’hévéa, 2000 livres – composés des deux versions – sont empilés, donnant l’effet d’un grand cube. À première vue, nous pensons à une installation conventionnelle, dont le sens peut échapper à certains visiteurs. Toute fois, nous apprenons, grâce à l’agent d’accueil, que les livres sont proposés gratuitement au public. Finalement, le cube n’est pas l’œuvre, mais c’est le contenu de l’ouvrage en lui-même, qui fait figure de réalisation artistique. Je n’ai pu m’empêcher de prendre un exemplaire ; j’ai eu l’impression de ramener un bout de l’œuvre chez moi. C’est une sensation assez singulière ! L’interdiction de toucher une œuvre est assez ancrée en moi et lorsque j’ai pris un livre, j’ai soudain eu un doute : avais-je bien entendu ce qu’il m’a dit ? J’ai très rapidement mis le livre dans mon sac, puis en rentrant chez moi, j’ai vérifié plusieurs fois, que l’ouvrage était bien placer à la disposition de tous. Et je vous confirme, que c’est bien le cas !

Sous la verrière © Caroline Megel

Sous la verrière. Crédit photo: Caroline Megel

Chaque œuvre est différente et questionne un autre aspect de la traduction. Ce qui émane de cette exposition, c’est qu’une traduction est, avant tout, une interprétation, à travers les filtres de notre subjectivité. Et nous nous accordons sur le fait, qu’il « est difficile de dire presque la même chose », pour reprendre une citation de Sandrine Wymann. 

Caroline.

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La Kunsthalle – 16, rue de la Fonderie 68093 Mulhouse Cedex – 03 69 77 66 47

www.kunsthallemulhouse.com

Entrée libre

Horaires d’ouverture : du mercredi au vendredi 12h-18h/samedi et dimanche 14h-18h/jeudi jusqu’à 20h/ouverture exceptionnelle le dimanche 15 mars 11h-18h/fermé les lundi, mardi, les 3 et 5 avril, les 1er et 8 mai

Visites guidée de l’exposition : gratuites les dimanches 15h/réservation sur rendez-vous

1 ECO, Umberto, Dire presque la même chose - Expériences de traduction, 2006, éditions Grasset&Fasquelle

2 ECO, Umberto, Dire presque la même chose - Expériences de traduction, 2006, éditions Grasset&Fasquelle


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