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Toujours plus de mercure dans les poissons

Publié le 27 février 2015 par Blanchemanche
#Consommation #santé #Pollutions
Denis Delbecq
Dans le Pacifique, le taux de mercure contenu dans les thons augmente de 4% chaque année. Si rien n’est fait, la contamination des eaux pourrait grimper de 50% d’ici à 2050, préviennent les experts. (Jorge Silva/Reuters)
Dans le Pacifique, le taux de mercure contenu dans les thons augmente de 4% chaque année. Si rien n’est fait, la contamination des eaux pourrait grimper de 50% d’ici à 2050, préviennent les experts. (Jorge Silva/Reuters)
Océans, lacs, rivières: aucun milieu aquatique n’échappe au mercure, métal toxique pour la nature et la santé humaine. Contaminée, la chair de certains poissons dépasse déjà les normes en vigueurDans les années 1960, le mercure avait provoqué de terribles dommages à la population dans la région de Minamata, à l’extrême sud de l’archipel japonais. Plusieurs milliers de personnes en sont décédées. Toutes avaient consommé quotidiennement du poisson de la baie, polluée par les rejets de méthylmercure d’une usine.Ce cas extrême, et heureusement unique, ne doit pas faire oublier que le mercure est, dans sa forme organique – le méthylmercure –, un redoutable poison à de très faibles concentrations. Il s’attaque au cerveau, aux reins et au système hormonal. Le mercure est si toxique que l’Organisation mondiale de la santé a recommandé de ne pas consommer de poisson en contenant plus de 0,5 milligramme par kilogramme de chair, soit 0,5 parties pour million (ppm). Aux Etats-Unis, la norme est de 0,3 ppm. «Un niveau qui serait déjà dépassé pour le thon d’Hawaii», selon Paul Drevnick, qui cosigne une étude parue dans la revue Environmental Toxicology and Chemistry .En réanalysant des données collectées en 1971, 1998 et 2008, le chercheur américain et ses collègues observent que le thon pêché près d’Hawaii contenait en moyenne 0,34 ppm de mercure en 2008, avec un rythme d’augmentation annuel d’environ 4%. Depuis le XIXe siècle, les rejets dans l’environnement se sont envolés. Ils proviennent d’abord de la combustion du charbon, qui rejette du mercure gazeux, lessivé ensuite par les pluies, mais aussi de rejets industriels et de l’orpaillage artisanal: les chercheurs d’or déversent du mercure dans l’eau pour amalgamer les paillettes d’or.«Le mercure existe d’abord à l’état naturel», rappelle Lars-Eric Heimbürger, du Département de géochimie et hydrogéologie de l’Université de Brême. En 2014, celui-ci a cosigné le premier état des lieux global du mercure dans les océans. Il provient notamment des volcans terrestres, ainsi que des sources hydrothermales sous-marines. «Les concentrations que l’on mesure dans l’eau de mer sont extraordinairement faibles: on parle de nanogrammes, voire de picogrammes par litre», c’est-à-dire des milliardièmes de grammes par litre et jusqu’à mille fois moins. De plus, rien ne permet de distinguer pour le moment, dans un prélèvement, l’origine naturelle ou humaine du mercure. Lars-Eric Heimbürger et ses collègues ont donc étudié des eaux anciennes, enfouies depuis un millier d’années au fond des océans, pour quantifier le mercure présent avant que les activités humaines ne viennent modifier l’équilibre naturel. Le groupe a ainsi pu établir que les océans contiennent 600 000 à 800 000 tonnes de mercure, dont 10% ont été rejetés par l’humanité.«Cela peut sembler peu, reconnaît Lars-Eric Heimbürger, mais le mercure anthropique est fortement concentré dans les eaux de surface, là justement où vivent la majeure partie des poissons que l’on pêche.» Là, la teneur en mercure aurait triplé depuis mille ans! Transformé en méthylmercure toxique par des bactéries dans des conditions encore mal connues, il s’accumule ensuite dans la chaîne alimentaire. «Certains animaux peuvent en contenir 10 millions de fois plus que l’eau dans laquelle ils vivent.» Des travaux récents estiment que la contamination des eaux du Pacifique Nord pourrait encore grimper de 50% d’ici à 2050 si rien n’est fait pour freiner les rejets.Paul Drevnick reconnaît les limites de son étude: «Nous disposions de données de taille et de teneur en mercure des thons. Mais hélas, aucune indication d’âge ou de niveau trophique n’était disponible.» Ce niveau est caractérisé par le type d’alimentation du poisson, une donnée importante pour évaluer la contamination de la chaîne alimentaire. Quand à l’âge, il est lui aussi essentiel, car il permet d’évaluer la vitesse de croissance des poissons, qui tend à diluer les contaminants quand elle est élevée. «En dépit de ses insuffisances, l’étude de mes collègues est un premier pas important qui va stimuler les études scientifiques sur la contamination au mercure des animaux du grand large. Mais elle ne signifie pas qu’il faut arrêter de manger du poisson, dont la consommation modérée est largement bénéfique aux humains», analyse Lars-Eric Heimbürger.Fin janvier, d’autres travaux ont rappelé que la pollution au mercure touche aussi les rivières, lacs et étangs. Ils montrent que la situation est globalement satisfaisante sur le continent africain, avec une concentration dans la chair de poisson de 0,15 ppm en moyenne, avec des sites où elle ne dépasse pas 0,005 ppm. «Ces taux peu élevés s’expliquent notamment parce qu’il y a moins de niveaux dans l’échelle alimentaire, ce qui freine la bio-accumulation du mercure», observe Paul Drevnick. «De plus, les écosystèmes terrestres fonctionnent différemment, notamment en termes de transformation du mercure en méthylmercure par les bactéries», ajoute Lars-Eric Heimbürger. Mais quand les sources de pollution sont importantes et localisées, la contamination est spectaculaire: des taux de 1,33 et 1,87 ppm ont été relevés dans la chair de poissons d’étangs de Tanzanie utilisés par des orpailleurs!Pour protéger l’humanité et l’environnement des effets délétères du mercure, 139 pays ont adopté à Genève, en 1993, une convention dite de Minamata, en hommage aux victimes de cette tragédie. Un texte à l’initiative de la Suisse et de la Norvège qui vise à encadrer l’usage, les rejets et le commerce du mercure. 128 pays l’ont déjà signé, et dix l’ont ratifié, dont un seul grand pays industriel, les Etats-Unis. L’Union européenne, qui a interdit pratiquement toute exportation de mercure dès 2011, se prépare à la ratification. De même que la Suisse, même si les autorités n’entendent pas suivre l’exemple européen en matière d’exportation. Le texte doit prochainement être voté par le parlement dans un contexte motivant: en Valais, les travaux de construction de l’autoroute A9 ont récemment dévoilé des sols fortement pollués par du mercure près de Viège et dans la région de Steineye.
http://www.letemps.ch/Page/Uuid/8be81822-bdd0-11e4-b1aa-59105399a835

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