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Mode et feminisme, les liaisons dangereuses

Par Aelezig
Article de Lexpress.com - mars 2015 Longtemps antinomiques, les notions de mode et de féminisme s'entremêlent aujourd'hui constamment... et clashent souvent. L'heure est venue de les réconcilier

"Ladies first", "He for she", "History is her story": les slogans sont radicaux lors de la manif ultramédiatique menée, le 30 septembre, par une Cara Delevingne armée d'un haut-parleur et épaulée par Karl Lagerfeld. Avec le finale de son dernier défilé Chanel - qui s'est déroulé dans un faux boulevard haussmannien construit à l'intérieur du Grand Palais -, le créateur a réussi, une énième fois, à faire parler de lui pendant toute la Fashion Week. 

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Bien entendu, les réactions ne se font pas attendre. Les activistes se demandent si le débat sur le féminisme peut se faire dans le contexte de la mode, et accusent le Kaiser de banaliser la cause en mettant sur le même plan les droits des femmes et la lubie des bermudas midi ce printemps. Il s'en fiche. "Que les gens soient pour ou contre ma manifestation ne m'intéresse pas. C'était ma vision du mouvement. J'aime l'idée d'un féminisme gai et accessible. Et puis, ça me semblait le bon moment pour aborder le sujet", confiait-il au site Fashionista après le show. 

"Le choix de faire de sa collection un manifeste suffragiste est loin d'être un caprice de Karl, explique Valerie Steele, historienne de la mode et directrice du musée du Fashion Institute of Technology à New York. La mode est une expression esthétique de l'air du temps. Aujourd'hui, toute une génération parle de Lena Dunham et de sa série Girls; d'Emma Watson et de son projet He for She, des jeunes filles violées en Inde ou dans les campus universitaires américains. Soudain, on se rend compte que la situation des femmes dans le monde a régressé. Et le féminisme, longtemps relégué au second plan, revient finalement sur le devant de la scène. La mode est un reflet de cette situation." 

La seule industrie où les femmes gagnent plus d'argent que les hommes

Une idée que beaucoup de féministes autoproclamées ne partagent pas. En commençant par les Femen qui, en 2013, ont pris d'assaut un défilé Nina Ricci. Vêtues de jeans déchirés (ultratendance), les slogans "Fashion dictaterror" et "Model don't go to brothel" ("Mannequin, ne va pas au bordel") peints sur leurs torses nus, elles essaient d'entraîner le top Hollie-May Saker loin du podium. Celle-ci continue à marcher, imperturbable, et commente, après le show: "Pourquoi s'attaquer, avec des prétextes prétendument féministes, à la seule industrie où les femmes gagnent plus d'argent que les hommes ?" 

Pourtant, les cris des Femen ne font que refléter l'opinion généralisée que la mode est antiféministe. Mannequins impossiblement maigres (et scandaleusement jeunes), images sexualisées des filles dans les magazines et tendances vestimentaires dictatoriales : voilà, à en croire les fréquentes explosions d'indignation médiatique, les bases d'une industrie créée essentiellement pour manipuler le sexe faible. "De nombreuses personnes voient encore la mode comme une énorme conspiration destinée à opprimer le genre féminin, explique Valerie Steele, mais elle n'est que le résultat collectif de chacun de nos choix vestimentaires. L'industrie n'est pas un monstre qui domine le monde." 

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"Opposer la mode au féminisme ne fait qu'aliéner et perturber les femmes. Particulièrement les plus jeunes, qui se sentent souvent exclues du mouvement. La plupart d'entre elles pensent que, si elles n'ont pas lu Germaine Greer ou Marilyn French (ou, dans le cas français, Laure Adler ou Isabelle Alonso), elles ne s'y connaissent pas suffisamment pour s'appeler féministes", ajoute Lorraine Candy, rédactrice en chef de la version anglaise du magazine Elle qui, l'année dernière, lançait une campagne à travers les réseaux sociaux pour demander si le terme nécessitait un rebranding. "On a eu 135 millions de réponses sur Twitter ; j'en étais stupéfaite. Cela nous a montré que si aujourd'hui beaucoup de filles refusent de se définir comme féministes, c'est parce qu'elles associent le mouvement à des images d'aisselles poilues et de soutiens-gorge brûlés. D'où le besoin de trouver de nouveaux porte-drapeaux", conclut-elle. 

"Le féminisme pour moi, c'est l'égalité des sexes"

Pas étonnant que l'on cite alors Beyoncé, Rihanna ou même (horreur!) Miley Cyrus comme les icônes actuelles du mouvement. Aux Etats-Unis, elles sont même des sujets d'étude dans les cursus de gender studies. Toutes trois proches de l'industrie de la mode, elles sont complexes et, surtout, controversées : Rihanna s'est fait battre par son ex-copain Chris Brown. Miley, elle, vêtue de ses maillots multicolores, transmet une image ultra-sexualisée et se fait accuser d'être une femme objet. Mais, lors d'une interview pour Elle avec Tavi Gevinson - féministe et blogueuse de mode -, elle explique: "Le féminisme pour moi, c'est l'égalité des sexes. Pourtant, lorsqu'un rappeur prend des poses sexuelles, on dit que c'est un gros macho. Quand c'est moi qui le fais, on trouve cela dégradant pour les femmes. N'est-il pas plutôt paternaliste de mesurer les choses avec deux échelles de valeurs différentes ?" 

Cependant, même au sein du mouvement, l'union sacrée des débuts s'effrite. "Il n'y a plus d'accord sur ce qu'il symbolise, observe Reni Eddo-Lodge, rédactrice du site web Feminist Times. Cela vient sans doute du fait d'avoir brandi le mot "féminisme" comme une accroche passe-partout et superficielle. Du coup, le terme perd tout son sens politique." Pour les créateurs, il est plus facile de piocher dans la bourse d'éléments esthétiques vaguement liés au courant. Epaules structurées, talons aiguilles, clous, zips ou jupes pinceau sont souvent associés à des idées de "power dressing". "Il y a des gens qui pensent que le féminisme équivaut à monter les échelons professionnels façon Sheryl Sandberg, ajoute Reni. Pour moi, il s'agit plutôt de se libérer des structures de pouvoir dominantes." Beaucoup plus difficile d'exprimer ce concept à travers un tailleur. 

La mode est une industrie, le féminisme un mouvement politique

Evidemment, la mode est une industrie alors que le féminisme est un mouvement politique. Deux domaines différents, certes ; dissonants, même, pour certains. Mais qui nierait la contribution de Coco Chanel à la libération des femmes lorsqu'elle a commencé à les habiller de pantalons ? Ou la révolution que Mary Quant a initiée avec sa minijupe ? Ou, plus récemment, l'engouement de toute une nouvelle génération pour Joan Didion grâce à la dernière campagne Céline ? "C'est rare de voir un créateur s'impliquer directement dans des sujets socioculturels et politiques, s'enflamme Valerie Steele. C'est le cas avec Phoebe Philo. Ses vêtements sont extrêmement séduisants aux yeux des filles car ils sont faciles à porter. Au point qu'ils ont eu un effet sur la mode en général, leur simplicité et leur pragmatisme rendant, en comparaison, beaucoup d'autres marques démodées." 

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Qualifier la mode de sujet frivole ou la boycotter sous prétexte qu'elle est contraire au féminisme serait donc une aberration. "L'une des bases du mouvement est l'idée que les femmes ont le droit d'effectuer leurs propres choix, dit Valerie Steele. Par rapport à la reproduction, mais aussi par rapport à ce qu'elles décident de porter sur leurs corps." Reni Eddo-Lodge va encore plus loin : "L'argument que la mode est peu digne de respect parce qu'elle séduit les femmes est finalement profondément machiste. En ce sens-là, rien n'est plus libérateur que de l'accepter comme une alliée potentielle." Une vision très XXIe siècle du féminisme: "J'étais une militante pendant les Sixties, déclarait Miuccia Prada en 2012. Vous pouvez imaginer que la pire des trahisons envers le mouvement était de travailler dans la mode !" Plus maintenant. 


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