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une fête des rois pas comme les autres

Publié le 11 juin 2015 par Dubruel

~~d'après LES ROIS, de Maupassant

Le commandant de Linières nous rappela ce souvenir :

" Ah ! Ce fameux souper des Rois, Pendant la guerre ! Une semaine auparavant, Nous avions défait Un détachement allemand. Et nous campions près de Brou. J'étais alors sous-officier. Ce jour-là, Pour fêter les Rois entre nous, Notre capitaine m'avait ordonné De trouver, dans ce village pilonné, Une demeure vide de tout propriétaire Où nous pourrions faire la fête et souper. Je repérai un petit hospice, un presbytère Et une vaste maison Où j'avais trouvé toutes les provisions Nécessaires à notre diner : Un jambon, des fromages et du vin.

En rentrant au campement , Le capitaine m'entreprit :

-" Mon cher ami, J'entends respecter la tradition. Je tiens à insérer une fève... dans le jambon. ...Mais il nous faut une Reine ce soir... Il doit bien rester deux ou trois femmes Dans ce pays. Va voir ! "

-" Où voulez-vous que je trouve des femmes ? "

-" Va voir le curé. Il aura bien une idée. Invite-le au souper Et prie-le d'amener des femmes. "

-" Ah ! Ah ! Le curé... des femmes ! "

-" Dis-lui que nous sommes des aristocrates et pas des sauvages. Décide-le. Sois diplomate. " Une demi-heure après, J'étais reçu par le curé. Je me nommais :

-" Comte Jean de Launay. Nous sommes ici, monsieur l'abbé, Deux sous-officiers et cinq officiers Qui sont Le baron Pierre de Vasseur, Le comte Ludovic de Gendron, Karl Massouligny, le fils du sculpteur, Le marquis d'Estulien et Joseph Servance, un jeune musicien. Je viens En leurs noms et au mien Vous prier de nous faire l'honneur De souper avec nous à vingt heures.

Le curé cria :

-" Pétronille ! "

Une vieille paysanne apparut et demanda :

-" Qué qui a ? "

-" Ce soir, je ne dîne pas ici, ma fille. "

-" Où donc allez-vous ? "

-" Avec messieurs les officiers. "

J'ajoutai :

-" Nous avons une fève. Pour respecter la tradition, Il serait souhaitable d'avoir une Reine. "

-" Je serais bien en peine De vous la trouver car les dames sont parties. Il n'y en a plus aucune dans le village. "

-" Voyons, monsieur le curé, Cherchez bien" !

Tout à coup le curé s'est exclamé :

-" Ah ! Ah ! J'ai votre affaire ; Oui, Jésus, Marie, j'ai votre affaire ! Je viens d'y penser. Ah ! Ah ! Nous allons rire. Ah ! Mes enfants, que nous allons rire ! Et elles seront contentes, Bien contentes... Où gîtez-vous ? "

Je décrivais la demeure.

-" Je vois. C'est l'ancienne propriété des Berthoux J'y serai dans deux heures... Avec quatre femmes !! Ah ! Ah ! Quatre charmantes dames !! "

Je rentrai vite. Le commandant, En m'apercevant, Me demanda :

-" Alors, combien de couverts ? "

-" J'ai votre affaire : Plus cinq ! Le curé et quatre dames. "

-" Tu dis bien : quatre dames ? De vraies femmes ? "

-" De vraies femmes. "

-" Bigre ! Linières, mes compliments ! "

Et le commandant Applaudit. Soudain on frappa à l'huis. Une petite bonne-sœur apparut. Elle était ridée, timide, poilue. Trois vieilles têtes en bonnet La suivaient. Deux venaient en se balançant Avec des mouvements différents. L'une chavirait à droite, l'autre penchait À gauche, toutes deux déformées, Estropiées par les maladies. La troisième, une maigrelette Avait l'air profondément bête. C'étaient les pensionnaires de l'infirmerie Dirigée par sœur Myriam. Quand celle-ci vit le commandant, elle lui dit :

-" Je vous remercie D'avoir pensé à ces pauvres femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie. C'est pour elles un grand bonheur Et un grand honneur Que vous leur faites aujourd'hui. "

-" Asseyez-vous, ma sœur, dit Gendron, Nous sommes fiers que vous ayez accepté Notre modeste invitation. "

Je regardais le curé : il riait, il riait ! Sœur Myriam reprit :

-" Celle-ci est la mère Paumelle dont le mari S'est tué en tombant d'un toit. Elle a soixante-dix-neuf ans. Celle-là est la mère Jandois. Elle a quatre-vingts ans. La troisième s'appelle Marie Parente. C'est une innocente. Elle n'a que soixante-six ans. "

Nous les avons saluées Comme si elles eussent été Des altesses royales. Puis le commandant S'est tourné vers le curé :

-" Vous êtes, monsieur l'abbé, Un homme précieux. Nous vous devons toute notre reconnaissance. "

Tout le monde riait. Et bientôt, Massouligny S'écria :

-" Sœur Myriam est servie ! "


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