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(note de lecture) "Senlin : une biographie" de Conrad Aiken, par Cyril Anton

Par Florence Trocmé

"Cependant, il y eut de nombreux automnes avant ma venue, 
Et de nombreux printemps. Et d’autres viendront bien après,  
Avec moi ni corne, ni chanson, ni rire."  
 

Aiken
Cette voix dont nous nous sentons immédiatement solidaires nous vient de 1918, elle est de Conrad Aiken et la main amie est celle de Philippe Blanchon. Après " La venue au jour d’Osiris Jones " (auquel il faut ajouter " Neige silencieuse, neige secrète " et " La chanson du matin de Lord Zéro" publiés récemment chez La Barque), c’est la collection La petite classique de La Nerthe qui accueille pour la première fois en France la poésie de Conrad Aiken.(1)
Le destin du poète fut tôt marqué de deux croix noires : le même jour, sa mère fut assassinée par son père qui se donna la mort en retour. Si Freud après avoir lu Aiken poursuivit le désir de psychanalyser l’écrivain, Erich Fromm, un des disciples du maitre de la psychanalyse, émit quelques réserves qui en dissuadèrent l’écrivain. Une lecture psychologisante d’Aiken doit en rester là : dans ce refus. Refus d’obéir à tout langage qui ne serait pas entièrement sien. Le poète aurait pu faire sienne cette phrase de Kurt Schwitters : " L’art est une histoire qui exige tout de l’artiste ". Proche de William Carlos Williams et de Malcolm Lowry, Aiken ne connut que la solitude de ses déserts intimes et de ses dépressions.  
 
Mais l’histoire littéraire s’accommode mal des poètes qui écrivent en marge des modes, et si Conrad Aiken écrivit toujours aux côtés des avant-gardes américaines du début du XXe siècle dont il fut l’éclaireur, il composa toujours à côté d'elles. Loin de l’imagisme et du vorticisme de Pound, de la vision historique de T.S. Eliot (l’ami rencontré à Harvard et qu’il présenta à l’auteur des " Cantos ") ou des aventures syntaxiques et typographiques de e. e. cummings, Aiken lança une voix nouvelle, à la croisée du symbolisme (dont l’origine est à rechercher parmi la musicalité de Verlaine ou l’influence d’Albert Samain), de l’objectivisme d’un Reznikoff (dans « La venue au jour d’Osiris Jones »), ou de l’autobiographie anxieuse, de la musique et du lyrisme présents dans "Senlin". 
Or c'est précisément ce lyrisme qui le tint à l’écart d’une reconnaissance immédiate. L’avant-gardisme de ses pairs - qui ne cessèrent pourtant de le prendre en très haute admiration -  l’exclut de la scène. Grâce à cette édition l’histoire est en voie de réparation, car nulle anthologie ou presque ne mentionne son nom.  
Senlin est un sujet indéterminé sur la crête d'un " je " évoluant dans un lieu en ruine. Et c'est dans ce monde chaotique que se déroule un haut lyrisme prégnant :  
" Ne me rappelle pas ma faiblesse, musique sauvage !  
Laisse les couteaux tranquilles ! 
Impersonnelle, dure, la musique tourne et brille,  
Et les notes comme des poignards percent mon sein,  
Et je me souviens d’ombre de toiles sur des pierres,  
Et le bruit de la pluie sur l’herbe rabougrie,  
Et un triste visage qui regarde sans espoir  
Son image dans le miroir." (p. 53).  
Sentiment d’abandon, Danse macabre, de légères allitérations et répétitions sauvent Senlin du naufrage.  Si nous devions trouver une correspondance picturale, les processions de Roland Devolder s'imposeraient aussitôt.    
 
Si « Osiris » portait la marque de la mort, Senlin est tel que décrit dans la préface : une question à laquelle le poème répond avec des cassures dans la voix, des mouvementés d’identité. L'ouvrage est divisé en trois parties, et ce nom propre, masque porté par la première personne du singulier porte également le verbe comme instrument de mesure du monde. Est-il une " forêt ", " une petite chambre ", une " ville " ? Senlin peut être perçu comme un " je " nous dit Aiken, " le poème est simplement le développement et l’analyse (…) de l’identité personnelle qui déconcerte chacun d’entre nous tout au long de notre vie (...) qui est que suis-je, comment se fait-il que je sois moi, Senlin, et pas quelqu’un d’autre ? " (p.3). Senlin est un "I", mais aussi une " forêt ", en chinois, un caractère qui se compose de plusieurs idéogrammes représentant un arbre (2). Interprétation toute personnelle, mais qui renvoie à l'idée de départ : Senlin est le nom d'une polyphonie perdue à la recherche d'une ligne mélodique, et la poésie d'Aiken, une multitude de questions dont les phrases sont autant de signes et d'indices qui relancent une symphonie dont les mouvements sont dirigés par un chef d'orchestre fantôme qui apparaît et disparaît selon la décision prise - finalement - par la musique seule. 
 
Pour cette traduction Philippe Blanchon a pris le parti du sens, ce qui permet de suivre la circonvolution du poème tout en restituant pleinement son expressivité.  
Celui qui joua un rôle prédominant dans l’édition des "Selected Poems" d’Emily Dickinson doit aujourd’hui être lu sous le simple signe de son écriture et non plus pour son rôle de passeur de savoirs et d’inspirateur des poètes de son époque. 
La question que porte "Senlin" (qui sommes-nous ?) sous-entend quelque chose de plus puissant encore : qu’est-ce que l’être ? Ce poème est une réponse, qui, sous forme de variation, la pose avec une justesse inédite.
 
Cyril Anton
 
  
(1) "Senlin : une biographie" fut édité par Léonard et Virginia Woolf chez Hogarth Press en deuxième édition (1925), il fit par la suite partie d’un volume comprenant six poèmes : "The Divine Pilgrim". 
(2) Traduction de "senlin" («forêt") : 森林  
 
Conrad Aiken, Senlin : une biographie, traduction Philippe Blanchon, La Nerthe, 2015, 10 €
 
Bio-bibliographie de Conrad Aiken (avec plusieurs liens) et choix de trois poèmes 


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