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La nuit des Six-Jours

Publié le 24 septembre 2015 par Philostrate

Paru en 1922, Ouvert la nuit est un recueil de nouvelles de Paul Morand. Dans l'un d'elles, La  nuit des Six-Jours, l'écrivain entraîne le lecteur dans les entrailles du Vel d'hiv, temple parisien du cyclisme sur piste, où le narrateur en mal d'aventure suit la compagne d'un des champions en lice…


   "À mi-chemin, ce fut un tonnerre sur nos têtes. Les lattes gémirent. Puis, apparurent le cirque de bois et son couvercle de verre unis par un brouillard divisé en lumineuses sections coniques. Sous les ombrelles émaillées, les lampes voltaïques suivaient la piste; Léa se dressa sur la pointe des pieds, impériale.
- Vous voyez : jaune et noir… Les Guêpes… l'équipe des as. C'est Van den Hoven qui est en course. On va réveiller Petitmathieu pour les primes de deux heures.


   Des sifflets effilés coupèrent le ciel. Puis il y eut quatre mille clameurs, de ces clameurs parisiennes, du fond de la gorge. L'Australien tentait un lâchage. Les sprints commençaient. Plus haut que les placards de publicité, je vis les traits tirés, les yeux ardents des populaires.  Un orchestre éclata. Latriche chantait. On reprit en chœur "Hardi coco !" ce qui anima le train. Les seize coureurs repassaient, sans un écart, toutes les vingt secondes, se surveillaient, en peloton compact.


   Le pesage occupait le fond du vélodrome. À chaque extrémité les virages debout comme des murs, que les coureurs dans leur élan escaladaient jusqu'aux mots La plus homogène des essences. Le tableau de pointage s'anima. Des chiffres descendirent. D'autres montèrent.
- Quatrième nuit. 85e heure. 2300 km 650 (…)


   Le quartier des coureurs avait poussé au bout de la piste, au petit virage. Chaque homme disposait d'une niche en planches avec un lit de camp fermé de rideaux. On lisait en lettres au pochoir : Stand Velox. Équipe Petitmathieu Van den Hoven. Un projecteur éclairait jusqu'au fond des cabines, permettant à la foule de ne perdre aucun des gestes de ses favoris, même au repos. Les soigneurs allaient et venaient en blouse blanche d'hôpital, avec des bruits d'assiettes, parmi les taches de pétrole et de graisse, composant des embrocations sur des chaises de jardin, avec des œufs et du camphre. Roulements démontés, cadres, rondelles de caoutchouc, ouates noires noyées dans des cuvettes (…) Les mécaniciens souillés, avec une barbe de cinq jours, en chemise kaki, bandaient les guidons au fil poissé, mettaient en faisceaux les roues à vérifier, serraient un écrou."

Extrait d'Ouvert la nuit de Paul Morand. Edition Gallimard 1922, renouvelé en 1950.
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