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L’ « Histoire de l’Indochine », de Philippe Héduy, rééditée !

Publié le 12 novembre 2015 par Librattitude

L’ « Histoire de l’Indochine », de Philippe Héduy, rééditée !Réédité en octobre 2015 aux éditions Soukha, sûrement l'un des meilleurs ouvrages sur le sujet.

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Préface d'Éric Miné :

Si en juillet 1954 les accords de Genève scellent la fin de l'Indochine française, les sabres japonais l'auront décapitée dès le mois de mars 1945. La petite décennie qui sépare ces deux événements n'aura été que sa lente agonie : la " guerre d'Indochine " c'est " l'Indo ", ce n'est déjà plus l'Indochine, et c'est le premier message que nous transmet ici Philippe Héduy qui distingue nettement les deux périodes. Et pourtant, en dépit de sa désagrégation finale, l'engouement fut grand - et pas seulement du côté français - pour cette " Perle de l'Empire ", tant lors de son éclosion que quand elle éblouirait de tous ses feux. Mais tout au long du livre, les prémices funestes du conflit à venir viendront percuter cette Histoire de l'Indochine de leurs analogies troublantes, comme si ce qui s'apparenta pour certains à un rêve éveillé nourrissait à l'aune de sa progression les germes d'un réveil brutal et tragique.

Car cette mise en perspective historique est le second message que l'auteur entend dès son introduction nous faire partager. Quand la France édifie " son " Indochine - qu'elle écrit d'abord " Indo-Chine " -, elle étaye de ses valeurs et de ses règles des fondations millénaires qu'elle situe en des terres reculées, aux confins de l'Inde et de la Chine, parsemées de royaumes exotiques qu'elle cherchera d'abord à évangéliser, puis à " civiliser ".

L'Indochine est ainsi une construction française qui va assembler sous sa houlette " un ensemble de pays qui se sont interpénétrés au cours de l'histoire : les "Trois Ky", la Cochinchine ou Nam Ky, l'Annam ou Trung Ky, le Tonkin ou Bac Ky, plus le Cambodge et le Laos. " Quand la France abandonnera, défaite, son empire d'Asie, l'Indochine - en tant qu'entité politique et territoriale - aura cessé d'exister.

Ces deux mises en garde de l'auteur ne sauraient occulter l'extraordinaire aventure humaine que cette épopée hors du commun engendra et que Philippe Héduy nous rapporte ici. Pour l'illustrer, ce fin érudit, travailleur acharné, a su collecter les sources les plus diverses sur le sujet, depuis les grandes relations des ambassades, des missions et des guerres, jusqu'aux épisodes les plus méconnus et les plus intimes de ce que fut la rencontre singulière - à la fois violente et ardente - de deux civilisations qui allaient se jauger, s'affronter, mais aussi se comprendre et s'aimer, avant de se séparer.

Sous une plume déliée et non dénuée d'humour, Philippe Héduy nous restitue ici avec talent et clarté l'enchaînement originel des événements de cette destinée partagée pour nous en donner la clef. Caractérisé par Benoît Mancheron dans le portrait qu'il nous en donne, ce " grand publiciste [qui éprouve] l'amour d'un texte, de son style, de sa trame, de sa texture, de son message " nous fait revivre avec la précision de l'historien et la liberté de ton du narrateur les personnages illustres qui participèrent pendant près de trois siècles de notre roman national au-delà des mers.

Du missionnaire Alexandre de Rhodes, l'inventeur du Quoc-Ngu qui posa les bases de la langue annamite moderne, à Mgr Pigneau de Béhaine, précepteur du prince Cahn promu évêque d'Adran, mais aussi diplomate et stratège militaire, l'auteur nous révèle comment l' " alliance de la croix et de l'épée " va se conforter des intérêts du commerce pour fonder ce qui allait devenir l'Indochine. Des promoteurs intéressés de la Compagnie des Indes aux autodidactes équivoques et intrépides, tel Jean Dupuis qui allait ouvrir la voie du Tonkin, se joignent au fil des pages des militaires flamboyants et un brin baroudeurs dont Francis Garnier sera le héros incontesté dans sa lutte tragique contre les " Pavillons Noirs ". Avec Auguste Pavie, Doudart de Lagrée, le Dr Harmand et bien d'autres aussi, sans oublier Henri Mouhot, le " découvreur " d'Angkor, nous revivons le temps des grandes explorations qui allait donner naissance à cette passion française pour ces horizons envoûtants. Avec Courbet, Lyautey et les " amiraux-gouverneurs " vient le temps des faits d'armes et de l'édification de " l'Union indochinoise ", terminologie officielle pour désigner la réunion des " petites patries " qui la composent sous l'aile protectrice de la " mère patrie ", la France.

Mais en contrepoint et tout au long du récit, de l'empereur Gia-Long aux chefs rebelles coupeurs de têtes jusqu'à Ho Chi Minh, les faiblesses de " l'entreprise " Indochine se révéleront au rythme de sa construction. Elles effondreront finalement la patiente jonction des sentiments et des intérêts dont la France avait voulu faire son ciment. Quand l'amiral Decoux, dernier Gouverneur général de l'Indochine et premier homme d'État français à parler du " Vietnam ", envisagea une " indépendance-association " avec la métropole (1), anticipant la chute inévitable de l'ouvrage tel qu'il avait été conçu, il était déjà trop tard. Jean Decoux aura beau lancer dès le tournant des années 1940 des travaux d'envergure, mobiliser la jeunesse, associer pleinement les Indochinois à l'administration, à l'enseignement supérieur et aux activités de la colonie, les amarres qui reliaient encore l'Indochine à la puissance tutélaire seront coupées par l'effroyable tsunami de la Seconde Guerre mondiale, désolidarisant de fait leur devenir réciproque.

À la fin du conflit, apparemment indemne et fièrement pavoisée des couleurs d'une époque révolue, l'Indochine ne sera plus qu'un navire échappé du temps. Libre d'attaches, elle ira se briser sur le coup de force japonais du 9 mars 1945. Avec l'avènement du nouvel ordre planétaire qui allait s'établir sur les ruines de l'Europe et la capitulation nippone, elle se verra dépossédée de sa dernière légitimité. Son pavillon de complaisance battu dès lors par les vents adverses de l'histoire, écrasée sous la pression toujours plus grande des blocs de l'Ouest et de l'Est, toutes les tentatives pour la renflouer seront vouées à l'échec : l'Indochine ne pouvait survivre dans le monde qui s'annonçait.

Déroulée comme une grande fresque romanesque, cette somme de références qu'est l' Histoire de l'Indochine de Philippe Héduy est indispensable à qui se passionne pour l'Extrême-Orient, la colonisation et l'histoire. Mais elle l'est aussi pour tous ceux - dont l'auteur de ces lignes - que les rapports subtils des hommes et des civilisations interpellent. Elle l'est d'autant plus quand ceux-ci, déclinés à bien des égards dans l'antagonisme, se soldent par une curieuse impression d'inachevé, empreinte pour beaucoup, et de part et d'autre selon nous, du sentiment diffus d'un regret qui ne saurait se ramener à une simple nostalgie. Car, et c'est bien là peut-être le message essentiel du livre, des premières implantations à l'épopée de la conquête et jusqu'au naufrage idéologique et militaire de la France, rien en effet n'y fut comparable à nos entreprises coloniales des autres continents. L'Indochine ne fut pas seulement la perle d'un empire aujourd'hui perdu, elle en fut le joyau unique, la grande singularité : elle vit naître un enthousiasme inconnu jusqu'alors - et inégalé dans le temps et l'espace - chez nos compatriotes pour cette Asie lointaine, suscitant en retour des sentiments complexes : du rejet sûrement, mais aussi des liens très forts, faits d'estime et d'affection, qui perdurent sur l'écume des souvenirs et qui révèlent aujourd'hui notre indéfectible complémentarité.

S'il fallait citer un témoignage abondant dans ce sens, celui de Jacques Decoux (2), petit-neveu de l'amiral précité, avec lequel nous participâmes à quelques manifestations et émissions radiodiffusées littéraires, serait à ce titre exemplaire. Ainsi nous rappela-t-il sur Radio-Courtoisie (3) l'accueil qu'il reçut des autorités vietnamiennes quand, venu en touriste visiter le pays, il se présenta aux grilles du palais Puginier - ancienne résidence à Hanoï du Gouverneur général et actuel siège du gouvernement - et y déposa sa carte, le bâtiment n'étant pas accessible au public. Sur l'unique mention de son nom, toutes les portes s'ouvrirent alors, et il put aussi se rendre, avec force attentions de ses hôtes flattés de cette démarche inopinée, dans la villa de Dalat d'où son grand-oncle exerçait son gouvernorat pendant les fortes chaleurs. Partout, les officiels du régime communiste eurent à cœur de lui montrer le grand respect dans lequel ils tenaient les lieux, conservant quasi religieusement intacts la plupart des objets qui entourèrent le " dernier gouverneur de l'Indochine française ". Dans le même temps, les mêmes responsables politiques bannissent de leur vocabulaire toute formulation pouvant rappeler la période " coloniale ".

Mais ne pourrait-on pas affirmer aussi, en parfait parallélisme des formes, que cette schizophrénie très symbolique de notre ère touche aussi nos dirigeants, toujours prompts à se " repentir " d'une colonisation dont ils glorifient concomitamment et constamment les effets, à savoir le rayonnement de la France et la présence francophone dans le monde ?

Assurément, les pays qui formèrent jadis l'Indochine ne sauraient se départir aujourd'hui de cette part d'âme française qu'elle instilla alors en eux ; de même nos compatriotes ont-ils durablement modifié la perception qu'ils avaient de leur propre mode de vie et de pensée en intégrant dans leur imaginaire collectif des beautés, des mœurs et des tournures d'idées qui leur étaient jusqu'alors absconses et qui s'y imprimèrent profondément.

Ainsi, cette interaction contemporaine agrège aussi bien des populations d'Extrême-Orient soucieuses de conserver leurs valeurs traditionnelles dans leur ouverture au monde que tous ceux qui, chez nous, révoltés par la perte de leurs repères, voudraient soulever la chape de plomb qui leur semble être tombée sur leur civilisation. L'Indochine réunit enfin inconsciemment dans son mythe un nombre croissant de nos expatriés qui choisissent aujourd'hui des terres étrangères plus hospitalières pour s'affranchir d'une société dépourvue de perspective.

Tels ces vieux couples séparés qui ont goûté des attraits de la liberté mais réalisent sur le tard que leur commerce intime n'avait pas été sans joie et qu'il pourrait bien reprendre à la faveur des attaches retrouvées du cœur et de l'esprit, l'improbable ménage que forma la France avec ses lointaines possessions d'Asie pourrait bien en renaître transcendé. Dans Goupi mains rouges (4), " Tonkin ", joué par Robert Le Vigan, déclamait : " Mais qu'est-ce que c'est que Paris, monsieur, la France, l'Europe ? Ce sont des gens tristes sous un ciel gris. Là-bas il y a le soleil, la lumière monsieur, la couleur, toutes les couleurs, l'orange, le rouge, le vert, le jaune, le bleu pâle, l'outremer... là-bas, ah l'outremer ! "

Et si cette Indochine d'antan, contée ici si magistralement par Philippe Héduy, c'était désormais l'outremer, c'était la couleur, c'était l'espoir ?

3. Chronique Au fil des pages, animée par Benoît Mancheron, des 3 juillet 2013 et 3 juin 2015.

4. Jacques Becker, Paris, 1943.


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