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Ces signes-là

Publié le 13 mai 2008 par Mani


Voilà quelques temps que j'ai découvert les livres de Paul Auster. Grâce à une amie qui m'a conseillé "L'invention de la solitude", j'ai pu entrer dans le monde de cet auteur dont les livres, en tout cas ceux que j'ai lus, ne se lisent pas, mais se laissent carrément dévorer. Ses livres me donnent toujours l'envie irrésistible d'écrire quelque chose parce qu'ils me poussent à réfléchir aux choses simples de la vie.
Je lisais donc "Pourquoi écrire ?" de Paul Auster quand j'ai eu une réflexion : ces signes existent-ils vraiment ? Peut-on y croire tout en prétendant la rationalité la plus totale et tout en restant loin des terrains glissants de la superstition ?
De quoi je parle, vous demandez-vous ? Eh bien je parle de ces signes-là. Quand vous interrompez un film à cause d'une défaillance du lecteur DVD et que, cinq ans plus tard, vous allumez la télé pour tomber sur le même film, au même moment où vous l'avez quitté, et bien moi j'appelle ça un signe (ça m'est arrivé il y a 2 jours, le film en question est Pearl Harbor). C'est de ces signes-là que je parle. Paul Auster en a compilé quelques unes dans "Pourquoi Ecrire ?". Il en parle aussi un peu dans "Le livre de la mémoire" (deuxième partie de "L'invention de la solitude"). Il raconte par exemple l'histoire d'une amie qui a été enceinte deux fois et que pendant les deux fois, elle était en train de regarder le même film quand elle a commencé à sentir les douleurs de l'accouchement (encore une histoire de film à la télé, pur hasard !).

Mais cet émerveillement presque naïf devant ces signes-là me gêne un peu. Car derrière tout ça on veut chasser le hasard, l'interdire, le masquer. Spécialité de toutes les philosophies traditionnelles, religions en tête. "Chassez ce hasard que je ne saurais comprendre !" aurait-on l'impression d'entendre de la bouche des gardiens des temples anciens. Il faut attendre celui qui a tué le dieu de la nécessité pour prôner la "nécessité du hasard" (il s'agit de Nietzsche bien sûr) pour que la superstition devienne un vestige du passé. Pas uniquement lui, mais toute la civilisation moderne font de ces signes un sujet indigne d’intérêt. Le fétichisme des signes est lui légué au rang des croyances populaires absurdes et néfastes au progrès.
Je lisais donc "Pourquoi écrire ?" dans le métro. En sortant je pensais à ces signes-là. Quelques minutes plus tard je me suis installé dans un théâtre et j'ai abandonné mon bouquin pour un magazine qu'on m'a distribué à mon entrée dans la salle. Puis, je me suis rendu compte de la présence dans la salle de quelqu'un que je connais. Je me suis levé, je l'ai salué, nous avons discuté quelques minutes, puis je suis revenu à ma place. En cherchant des yeux l'endroit où j'ai quitté mon magazine je commençais à lire quelques lignes. C'était peut-être un paragraphe ou deux plus bas que l'endroit où je devais reprendre. Mes yeux se sont fixés sur un mot en particulier... C'était exactement le nom de l'entreprise où travaillait cet ami. A peine dix secondes plus tôt mon ami était en train de m'épeler le nom de l'entreprise où il venait de décrocher un poste. Et je me suis dit que c'est un sacré hasard que je tombe nez à nez avec ce nom-là que je ne connaissais pas avant et ce en l'espace de quelques instants. J’ai entouré le nom de l’entreprise avec mon crayon tout en cachant mon étonnement.


Je ne sais pas pourquoi ce signe devait se produire à ce moment précis où justement je pensais aux signes de Paul Auster. Je me suis rappelé d'autres anecdotes semblables. Par exemple, une fois je discutais du nom de la voiture dans laquelle Kennedy s'est fait assassiné. Je faisais remarquer à mon interlocuteur que je n'ai jamais vu de Lincoln à Paris. Le lendemain matin un beau 4x4 Lincoln était garé devant la bouche de métro d'où je sortais tous les jours. Il y en a eu d'autres de ces signes-là. Mais ce n'est pas le sujet ici. Ce que je veux vous exposer c'est plutôt cette réflexion :
Aussitôt apparu, un signe nous pose un problème des plus embêtants : comment l'interpréter ? Et c'est cette question là qui gâche tout, parce qu'elle suppose qu'un signe doit être interprété et pas n'importe comment. Est-ce dieu qui veut me dire quelque chose ? Est-ce une force surnaturelle ? Une volonté ? Un ange gardien ? Veut-on me prévenir de quelque évènement qui va m'arriver ? etc etc... Toute la panoplie des superstitions ordinaires que nos grands-mères connaissent bien et contre lesquelles elles savent bien se prémunir.
Personnellement, je crois que ces signes-là ne demandent pas à être interprétés. Une des idées du penseur indien Krishnamurti était qu'il faut échapper à cette tension née de notre questionnement : pourquoi ? pourquoi moi ? pourquoi maintenant ? Il ne parlait pas des signes, mais parlait de la difficulté que les gens éprouvent à vivre le moment pour soi.

Un moment comme celui que je viens de vivre au théâtre devrait être vécu, à mon avis, pour lui-même. Ce signe-là existe (le nier serait se mentir à soi) et tout ce qu'on a à faire c'est de ne pas chercher à le dépasser. Il ne s’agit pas d’un signe, à vrai dire, il s’agit tout juste d’un moment où la réalité nous offre quelque chose d’extraordinaire. Quelque chose qui échappe à nos référentiels habituels d’interprétation de la réalité. Mais ce quelque chose ne demande qu’à être contemplé sans supposer qu'il exige une interprétation immédiate. Nous n'avons qu'à nous contenter de la beauté de l'évènement et de son harmonie, car il y a beaucoup d’harmonie et d’élégance dans pareil évènement. Auster compare ça à une rime qui se répète, comme si le monde autour de nous se mettait à composer de la poésie...


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