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LEMONADE : Portrait d'une Beyoncé 2.0

Par Lewis_ @LewisCritique

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Le 23 avril dernier, c’est la date à laquelle Beyoncé a une fois de plus frappé la planète à la manière employée pour la parution de son album précédent, Beyoncé. Arrivant comme un cheveu sur la soupe, la Lemonade de Beyoncé, est disponible, après sa sortie en avant-première sur Tidal, depuis le 25 avril en téléchargement, et désormais au format physique depuis le 6 mai (soit aujourd’hui). Un opus qui réunit déjà plusieurs records à son actif, puisqu’il est le 6ème album de la chanteuse à se hisser en première place des charts aux États-Unis, ce qui fait donc de Beyoncé la seule artiste américaine à cumuler six albums d’affilée en tête des classements. De plus, les 12 titres de son album figurent au Billboard Hot 100, ce qui constitue un autre record pour l’interprète de Crazy In Love

Deux semaines seulement après sa parution ainsi que le lancement de la tournée mondiale The Formation World Tour, Lemonade a déjà fait couler beaucoup d’encre – et continue de le faire -, d’une part, parce qu’il semblerait que ce soit la 1ère fois que Beyoncé aborde ses racines et l’histoire déchirante de sa communauté aussi ouvertement, et de l’autre, car l’opus réveille avec virulence les rumeurs qui voudraient que Jay-Z ait trompé Queen B. C’est en février dernier qu’à la surprise générale, Beyoncé dévoile le clip d’un nouveau morceau intitulé Formation, à l’aube de sa seconde contribution au Super Bowl. Un titre où elle évoque notamment la communauté afro-américaine, ou encore les violences policières tragiques ayant frappé son pays, et qu’elle interprète lors du si convoité Super Bowl, pour sa cinquantième édition. Et lors du fameux show tant attendu, ce n’est pas un simple body sexy au diable, ainsi que des talons interminables que choisit de porter Beyoncé, mais une tenue digne de celle portée par Janet Jackson dans Rhythm Nation, qui rappelle facilement celles des Black Panther, membres du célèbre mouvement révolutionnaire afro-américain des années 60. À la suite de cette prestation, les médias s’enflamment, reprochant presqu’à Beyoncé l’absurde : d’avoir osé aborder ouvertement ses racines, l’histoire particulièrement bouleversante de sa communauté, et peut-être même plus largement sa couleur de peau. Ce qu’un sketch de génie du Saturday Night Live parodiera à merveille, s’intitulant avec sarcasme : Le jour où Beyoncé est devenue noire.

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Beyoncé rendant hommage à Stevie Wonder lors du Stevie Wonder: Songs In The Key Of Life — An All-Star GRAMMY Salute en février 2015 / Beyoncé sur scène au Super Bowl en 2013, entourée de Michelle Williams et Kelly Rowland, puis en 2016, aux côtés de Bruno Mars et Chris Martin

Toutefois, outre le discours parfois tiré par les cheveux de certains médias de bas-étage, il est vrai que nous n’avons pas en tête pour la plupart, l’image d’une Beyoncé militante – du moins vis-à-vis de la cause des noirs aux Etats-Unis, puisqu’un tube comme Run the World (Girls) ou certains morceaux de l’opus pré-Lemonade à l’instar de Flawless portaient une dimension féministe, et Pretty Hurts par exemple, dénonçait les dictats de beauté de notre époque. Nous avons tous quelque part en mémoire, des souvenirs des chorégraphies spectaculaires de Bey, de ses clips cultes – de Single Ladies (Put a Ring on It) à Run the World (Girls) en passant par Beautiful Liar avec sa consœur Shakira -, ses envolées vocales acrobatiques ou son corps plantureux. Depuis la fin des années 90, avec ses débuts dans les Destiny's Child aux côtés de Kelly Rowland et Michelle Williams, Beyoncé est devenue une icône incontournable et planétaire, et ce en à peine 20 ans. À seulement 34 ans, elle a déjà pu partager la scène avec les plus grands, de Tina Turner au défunt Prince, s’est attirée le respect de monuments comme Michael Jackson. Très tôt, sa gloire internationale la hisse tellement haut, qu’elle arrive même à se dénicher un rôle dans l’adaptation cinématographique de Dreamgirls, comédie musicale de Broadway, avec Eddie Murphy et Jamie Foxx. Pendant longtemps, le nom de la chanteuse n’était pas directement associé à un quelconque caractère militant quant à la cause noire en Amérique, dans la mesure où elle ne renvoyait pas spécifiquement l’image d’une artiste mentionnant ses racines. Elle a même longtemps arboré un look peu éloigné de celui de ses consœurs blanches comme Britney Spears ou Christina Aguilera, comme Shakira a débarqué blonde à sa conquête américaine. En effet, Beyoncé a rapidement adopté les codes des midinettes blanches de sa génération : lace wigs, teintures, pattes d’eph, ou encore hauts talons étaient alors au rendez-vous. Ce qui n’a hélas, pas empêché les polémiques. On se souvient des photos d’elle un peu trop blanche pour sa campagne avec L’Oréal en 2008, ou du shooting livrant des photos d’elle, de nouveau fort blanchie pour le lancement de sa tournée mondiale The Mrs. Carter Show World Tour en 2013, par exemple. Ce tournant ouvertement militant et politique amorcé en février dernier, et désormais flagrant au beau milieu de ce printemps 2016, nous amène à nous demander si Beyoncé n’a pas souhaité, ne souhaite pas, devenir plus que cette chanteuse de RnB, un tantinet mythifiée, certes, au talent et au charisme ravageurs et déments, qui voudrait dorénavant inspirer une dimension plus profonde. 

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Beyoncé et Prince sur scène aux Grammy Awards en 2004 / Beyoncé remet l'Humanitarian Award à Michael Jackson, aux Radio Music Awards en 2003 / Beyoncé lors de l'émission Good Morning America en 2011 / Beyoncé et Tina Turner sur la scène des Grammy Awards en 2008

Avec sa Lemonade, qui est également un film, un « album-visuel » comme elle la qualifie, diffusé sur HBO le 23 avril au pays de l’Oncle Sam, simultanément avec la sortie de l’album en avant-première sur Tidal, Beyoncé nous laisse porter sur elle un regard neuf, et justement plus profond. Son film ne porte pas de réelle trame narrative, même si l’on peut, en l’interprétant, en déceler une dans sa première partie. Dans cette séquence qui succède à celle où l’on découvre une Beyoncé sans fards, ainsi que d’autres portraits de femmes afro-américaines, et où la chanteuse se jette du haut d’un immeuble pour atterrir dans une pièce plutôt kitsch et inondée, avant de quitter l’endroit, et d’en ressortir vêtue d’une robe jaune lumineuse, pour arpenter une rue sur des percussions et sonorités reggae. On peut donc imaginer que symboliquement, cette scène illustrerait cette intention de la part de Beyoncé de replonger – et c’est le cas de le dire - dans ses racines et dans l’histoire de sa communauté. Avant de nous embarquer pendant une heure, dans cette ode à la femme noire afro-américaine, cet hommage fervent à une page d’Histoire haute en douleurs et ces quelques minutes langoureuses avec Jay-Z. Malgré ses longueurs, le film brille d’abord de par une esthétique soignée et réellement belle, puisqu’il s’apparenterait presqu’à un Yann Arthus-Bertrand à ses heures perdues, et arrive à être touchant, car y est palpable l’exaltation avec laquelle Beyoncé semble s’y être impliquée. Elle s’entoure d’ailleurs des mères de certaines des victimes abattues par la police lors des récentes tragédies qui ont frappée l’Amérique, amène à elle des grands noms du paysage culturel afro-américain : de l’inimitable championne de tennis Serena Williams, de Zendaya – « idole des jeunes » -, de la jeune prodige oscarisée Quvenzhané Wallis, du mannequin Winnie Harlow (canadienne, en revanche), ou encore de sa fille Blue Ivy.

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 Serena Williams et Winnie Harlow dans Lemonade

Lemonade, le film, s’assimile donc comme l’album lui-même à un diptyque, qui d’un côté évoque une cause davantage politique et historique, et de l’autre un aspect plus « gossip », plus Perez Hilton : une histoire fantôme (ou pas) de tromperie. Un ragot qui fait déjà les choux gras de la presse, qui s’affole à savoir si les lubies volages évoquées dans l’album sont celles de Jay-Z, oui ou non. Cette double projection dans la tête de Beyoncé Knowles donne alors lieu à un disque très éclectique, et dont la large diversité sonore amènera probablement certains à dire de l’album qu’il passe du coq à l’âne. Lemonade, l’album – sans les images -, s’ouvre sur une ballade très sobre intitulée Pray You Catch Me, aux cordes d’abord suggérées. Nous immisçant d’une manière épurée et intimiste au cœur de ce disque à cette large palette sonore. La force qui se dégage du titre en fait l’un des plus poignants, des plus puissants de l’album, garantissant ainsi une entrée en matière particulièrement captivante, ce qui se renforce en réécoutant la chanson, après l’avoir vu illustrée dans le film, séquence où Bey apparaît sans maquillage, les traits vrais, introduisant ces portraits frappants de femmes noires toutes aussi sublimes les unes que les autres, commençant ainsi son ode, d’emblée, sur un ton percutant. La partie instrumentale de ce Pray You Catch Me est tellement saisissante qu’elle se confondrait presqu’avec un extrait de la bande originale d’un film du « tear-jerker » Lee Daniels. Lui succède subitement, mais sans faire grimacer, le jubilatoire Hold Up. Un hymne entêtant aux airs reggae, solaire, et qu’on aurait envie d’entonner en chœur en arpentant des rues ensoleillées, une batte de baseball à la main à l’image de Queen B dans son film, vêtue d’une estivale robe jaune, à débiter les refrains incommensurablement enivrants de ce Hold Up, enragée, s’acharnant sur les pare-brises d’une ribambelle de voitures et même de la caméra qui la filme : «Hold up, they don’t love you like I love you, Slow down, they don’t love you like I love you, Back up, they don’t love you like I love you (…)» - une Beyoncé remontée qui s’adresse à Jay-Z ? Rancune invétérée envers son homme ou pas,  Hold up figure à coup sûr parmi les perles offertes par cette Lemonade, tant le morceau excelle par son indubitable efficacité et ses paroles qui une fois entrées dans nos têtes, n’en sortent plus. Sur la piste suivante, on retrouve une Beyoncé teigneuse et enragée, avec la dynamique Don't Hurt Yourself (featuring Jack White), dont les toutes premières notes peuvent vaguement rappeler son Run the World (Girls), s’en suit rapidement une niaque folle, des rugissements de «Let it be, let it be, let it be» à gogo, des percussions enjouées, avec notamment des coups de batteries qui accompagnent progressivement le morceau, appuyant son côté acharné et déchaîné : «Who the fuck do you think I am ?» balance sauvagement Bey, dans un morceau qui d’ailleurs, dans le film Lemonade, prend acte dans une séquence où on la retrouve en survêt moulant, portant un imposant manteau de fourrure – de quoi offusquer Brigitte Bardot en personne -, et coiffée cette fois, de tresses africaines. Sur le titre suivant, le fameux Sorry qui enflamme les médias du monde entier, Beyoncé continue de régler ses comptes, elle y aborde une tromperie supposée – celle de Jay-Z ? -, dans cette ambiance un peu foraine qui peut rappeler le XO du précédent album. Un morceau nocturne et lunaire, aux sonorités redondantes et minimalistes agitées : «Middle fingers up» ; «He always got them fucking excuses» ; « I ain’t sorry » ; «I ain’t thinking ‘bout you», des paroles piquantes en somme et cette phrase déjà culte : «He better call Becky with the good hair», cette Becky justement, c’est celle que les médias s’accordent à considérer comme la maîtresse supposée de Jay-Z. Simple mise en scène de la part de Beyoncé en vue de créer le buzz ? Ou vérité évoquée ? 

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Arrive ensuite 6 Inch (featuring The Weeknd), qui rime avec nouveau changement d’ambiance : un morceau imposant, un tantinet sombre, à l’instrumentale pesante et impériale, où les voix de Beyoncé et The Weeknd sont d’abord plutôt en retrait, presque comme des échos, avant un pont où Beyoncé s’adonne à une envolée vocale de diva d’une classe folle. L’alchimie entre les deux artistes marche d’ailleurs très bien, et donne un résultat particulièrement efficace et convaincant : dansant, planant à ses heures perdues, livrant alors un « anthem » tout à fait dément. Par la suite, Queen B fait de nouveau un virage à 180°, avec son Daddy Lessons, un hommage touchant et intime à son père, introduit à coups de cuivres jazzy, pour se poursuivre sur un air country, direction surprenante venant de Beyoncé, mais qui fonctionne grâce à sa voix qui retrouve de nouveau ses titres de noblesse et délivre toujours autant de mélismes poignants. Love Drought, le titre suivant, nous fait de nouveau changer d’univers, et nous replonge dans une ambiance rappelant légèrement le 6 Inch (featuring The Weeknd), dans une atmosphère sensuelle, cependant bien plus électrique et nocturne, d’abord un peu molle et aux refrains presque murmurés par la chanteuse, mais qui décolle finalement sur sa deuxième partie, grâce à une voix plus marquée et enjouée. Arrive ensuite à nos oreilles, la ballade conventionnelle Sandcastles, une chanson sobre, dont les premières notes peuvent rappeler le Say Something d’A Great Big World et Christina Aguilera. En effet, ce Sandcastles pouvant sembler un peu niais, n’en est pas moins agréable et joli, notamment grâce à la voix de Beyoncé qui brille réellement ici, et porte à elle seule ce morceau, épaulée tantôt par des chœurs à la touche gospel. Ses notes timides de piano peuvent rappeler le Blank Page d’Aguilera, en plus mûr toutefois, dans le film, c’est justement ce Sandcastles qui illustre la séquence digne d’une émission du Entertainment Tonight, où Jay-Z et Beyoncé s’enlacent… Pendant trois minutes. Le morceau est prolongé par une sorte d’interlude, baptisée Forward, où Bey est accompagnée par James Blake et sa voix poignante à la John Legend. Puis arrive un nouvel hymne pour casser la baraque : Freedom, où Madame Knowles fait appel au prestigieux Kendrick Lamar, sur ce nouveau titre acharné, à l’instrumentale forte et musclée, nous livrant un morceau déchaîné, un peu gospel dans l’âme, qui se clôture sur les mots d’Hattie White, grand-mère de Jay-Z : « I had my ups and downs, but I always found the inner strength to pull myself up. I was served lemons, but I made lemonade », qui vous l’aurez deviné, ont inspiré le titre de l’album, Lemonade

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 Deux des mères de garçons abbatus par la police, figurant dans Lemonade

All Night fait ensuite son apparition, bombe reggae dans la veine de Hold Up, un morceau solaire et très estival, où l’on retrouve les phrasés presque rappés de Queen B, une touche gospel dans la présence des chœurs, des cuivres qui viennent accentuer une touche printanière présente de la première à la dernière minute, ainsi que des refrains planants, chantés de manière sensuelle par Beyoncé. Autre coup de cœur du disque en somme, entêtant à souhait, et lumineux. Et pour conclure ce disque, arrive soudainement le fameux Formation, un peu subitement, mais dont l’écoute est toujours aussi jouissive. Avec Formation, Beyoncé recrée un hymne digne de l’énorme Run the World (Girls), avec ses beats lourds, ses sons trap, ses couplets parfois proches du rap, offrant un son tellement dingue qu’on aurait envie de reproduire la chorégraphie du clip, même si nous en avons hélas, pas le talent. 

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S’inscrivant peut-être comme le disque le plus éclectique et le plus mature de la discographie de Beyoncé, Lemonade est un opus qui marque un réel tournant dans sa carrière, notamment dans les sujets qu’il traite, et qu’il est difficile de dissocier de son illustration filmique. À l’image d’un film hollywoodien, Lemonade, l’album, est comme la bande originale de sa version visuelle, et il est nécessaire de visionner cette immersion d’une heure dans la tête de Queen B pour saisir pleinement – ou presque – le message du disque et ce qu’il songe à évoquer. Avec Lemonade, Beyoncé nous livre un portrait plus profond d’elle-même, davantage en nuances, qui ne se limite plus à la déesse hyper bien gaulée, archi-talentueuse certes, mais dont les messages occasionnés étaient bien souvent réduits à une présence au second plan. Car avec ce nouveau chapitre, il semblerait que Beyoncé Knowles ait choisi d’exposer ouvertement ses opinions, au premier plan.

Lewis


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