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Jan Fabre au Louvre: “Only acts of poetical terrorism”

Publié le 21 juin 2008 par Marc Lenot

jf-je-me-vide-de-moi-meme-2.1214086382.jpgAvant d’entrer dans les salles de peinture flamande et hollandaise où Jan Fabre s’est installé jusqu’au 7 juillet, il faut se vider de soi-même, devenir humble et prêt à recevoir, comme nous le rappelle ce petit bonhomme sanguinolent devant un van der Weyden (Je me vide de moi-même). Cet ensemble d’oeuvres de Jan Fabre nous enseigne ceci, l’humilité, la compréhension du passé, l’assimilation de ses leçons pour mieux vivre dans le monde d’aujourd’hui.

C’est ce que tous les grognons imbéciles qui ont protesté contre cette exposition, qui ont pétitionné contre elle, et contre “l’AC” comme ils disent, qui ont crié à l’iconoclasme et au scandale, ne peuvent pas comprendre, embaumés dans leur conservat(eur)isme, incapables de faire un lien entre l’art splendide de Rembrandt, de Rubens, de van Eyck, et le monde d’aujourd’hui, le monde de chair, de sang, de bouse, de lutte et de mort dans lequel nous vivons. Rendez-vous compte, dit l’un, “on ne peut voir correctement la Cène de Frans Pourbus; le Louvre se transforme en Disneyland”.

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Un autre (Abu Dhabi n’est jamais loin) surenchérit “C’est comme chercher un écho entre le cri du rémouleur (ou celui du muezzin) et une sonate de Vivaldi.” Il est attristant, mais sans doute pas surprenant, que certains, qui se disent hommes de culture, arrêtent la culture il y a un siècle, en réservant l’appellation aux oeuvres reconnues, embaumées et la déniant au vivant. 

Or chacune des oeuvres de Fabre, loin d’être un faire-valoir, un gadget, entre en résonance avec les oeuvres anciennes qui l’entourent, nous fait faire un grand écart entre l’histoire et le présent de manière éloquente. L’agneau d’or carnavalesque sacrifié sur un lit de poudre d’os (Sanguis sum, ci-dessus) reprend un thème éternel de la mystique chrétienne,

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l’ange et le moine vêtus d’exosquelettes résonnent avec les moines vulnérables, avec les anges invincibles (Bruges 3004, Ange en os), le gisant clouté est plein de violence posthume, le paon cercueil est une métaphore de résurrection après la putréfaction.

Oui, il y a partout transgression, imitation et déformation. Jan Fabre connaît infiniment mieux l’art de ces contrées que tous ces petits Trissotins, et il le connaît intimement, dans sa chair, il sait le traduire, non point en termes pédants avec notes en bas de page, mais dans son sens même, dans ce qu’il signifie pour nous aujourd’hui. Le Boeuf écorché de Rembrandt est un tableau génial et répugnant devant lequel nous hurlerions, nous vomirions, si seulement nous étions capable de nous défaire de la révérence envers le maître.

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La Pièce de viande de Fabre, juste en face, faite d’élytres de scarabées imitant la putréfaction de la chair, nous fait ressentir cette même horreur, nous permet d’oser hurler face au Rembrandt aussi. Mais pour cela, encore faut-il avoir des yeux pour regarder, ce que tant de nos historiens d’art ne semblent souvent plus savoir faire. Un de mes grands plaisirs a été de visiter une fois cette exposition avec trois adolescentes, curieuses et vives, et de les voir passer sans cesse de Fabre aux tableaux sur les cimaises, questionnant, demandant, cherchant, découvrant; nous avons autant parlé du siècle d’or que de Fabre, nous avons parlé, d’art, de chair et de mort, toutes choses rendues ici bien présentes, et que nos dignes érudits semblent oublier bien vite (au fait qu’en a dit le nouvel immortel ?)

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Allez voir, laissez vos oeillères dehors, lisez le catalogue (cher, hélas) avec l’excellent entretien de Jan Fabre avec Marie-Laure Bernadac, et laissez vous emporter.

Je ne peux tout vous montrer ici, encore deux pièces, cette Luge de Nuit d’abord, suspendue en hauteur, d’un bleu sombre et éclatant. Elle semble accueillante, maternelle, protectrice, purificatrice, mais elle nous surplombe, instable et menaçante; est-ce une niche ou un sarcophage , on pense au Roi des Aulnes (l’original, celui de Goethe), à l’innocence dérobée.

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Et puis la superbe installation de pierres tombales en regard des toiles de Rubens pour Marie de Médicis triomphante, à qui Fabre rappelle qu’elle est mortelle; lui-même, en ver de terre, transforme la putréfaction en fertilité, réaffirme la vie au milieu des tombes, devant celle qui ne fut couronnée reine que la veille de l’assassinat de son époux (Autoportrait en plus grand ver de terre du monde). Et certains y voient “le petit train de la peur dans les fêtes foraines” : le terrorisme poétique a encore fort à faire.

Photos provenant du catalogue.


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LES COMMENTAIRES (1)

Par antigone
posté le 14 novembre à 12:35
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je pense que Fabre joue avec la sexualite, les symboles et la mort...c' est genial. antigone http://lego4.blogspot.com

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