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Ligue des champions : l’UEFA privatise son carré VIP

Publié le 20 septembre 2016 par Santamaria

C’est un pas supplémentaire, ni plus décisif ni plus spectaculaire que tous ceux qui ont précédé, mais dans leur droite ligne : en changeant son système de qualification à la Ligue des champions au profit des quatre championnats dominants, l’UEFA rapproche sa compétition phare d’une ligue privée, sans assumer cet ultime basculement. À partir de la saison 2018/2019, les quatre championnats les mieux classés à l’indice UEFA (c’est-à-dire, pour très longtemps: Premier League, Liga, Bundesliga et Serie A) qualifieront directement quatre représentants chacun, soit… la moitié des 32 participants.

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Ce passe-droit accorde à l’Angleterre, l’Allemagne et l’Espagne une quatrième place directe, et profite particulièrement à l’Italie, qui n’en disposait jusqu’alors que de deux (et d’une place de barragiste). Les barrages n’offriront plus aux autres pays que 6 places en poules, contre 10 précédemment [1]. Autant dire que les clubs monopolistiques ou duopolistiques comme le Bayern, le Real Madrid et le FC Barcelone se voient offrir un ticket à vie pour la Ligue des champions. Et que la voie royale pour les clubs les plus riches de ces quatre championnats s’élargit encore.

OPA SUR LA COMPÉTITION

Parmi les nombreux mécanismes qui ont contribué, depuis une vingtaine d’années, à la concentration de ressources économiques croissantes au sein d’une élite de clubs, la Ligue des champions a joué un rôle déterminant. D’abord au travers de la formule de la compétition avec l’adoption, au début des années 90, de poules qualificatives avant la phase à élimination directe, et l’ouverture, en 1997, aux non-champions des quelques championnats gratifiés de plusieurs places – le tout sécurisé par la désignation de têtes de série. Ensuite au travers d’une redistribution des revenus générés par la C1 favorisant, avec le « market pool », les clubs des grandes nations [2]. La réforme de Michel Platini, au début de son mandat, n’avait procédé qu’en trompe-l’œil à un élargissement aux plus « petits » championnats.

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  • Au cours des dix dernières éditions, les représentants du Big Four (Espagne, Angleterre, Allemagne, Italie) ont trusté 39 places de demi-finaliste sur 40.
  • Lors des dix précédentes, de 1997 à 2006, 6 de ces places étaient encore allées à 4 autres pays : France (2), Pays-Bas (2), Ukraine (1) et Portugal (1).
  • De 1985 à 1996, 24 demi-finalistes sur 40 furent issus de onze autres pays que ceux de ce quatuor…

Cette énième réforme renforcera donc une hégémonie que les précédentes révisions avaient en grande partie déjà assurée [3].

ABOLIR LE HASARD

Magnifiée au détriment de la Coupe de l’UEFA et au prix de la disparition de la Coupe des coupes, la Ligue des champions a généré une manne de plus en plus indispensable pour les clubs désireux de consolider leur domination économique. Du moins jusqu’à récemment, dans la mesure où l’augmentation des droits domestiques, tout particulièrement en Premier League, a relativisé cette manne et déplacé l’enjeu d’une participation : il s’agit désormais plus d’assurer une visibilité et une notoriété mondiales, qui se traduisent par de nouvelles augmentations des revenus globaux. Or, même concurrencée par le championnat anglais, la Ligue des champions est plus que jamais l’instance de consécration de cette oligarchie.

La logique constante derrière ces évolutions est évidemment la réduction de l’aléa sportif au profit de la logique économique (ou de la « sécurisation des investissements »), conformément au vœu de Karl-Heinz Rummenigge. Le président du conseil exécutif du Bayern, qui venait pourtant d’éliminer la Juventus en huitièmes de finale, déplora en mars dernier : « Ce qui ne me plaît pas, c’est que l’on soit tous dépendant du sort. (…) J’en ai assez du sort. » Selon lui, un système de têtes de série (après la phase de groupe) aurait dû épargner à ces deux clubs de se rencontrer si tôt. Des telles confrontations entre cadors autoproclamés sont pourtant assez rares à ce stade de la compétition. Et la Ligue des champions a de plus en plus en réservé ses derniers tours à un aréopage réduit d’équipes, ne ménageant de véritable incertitude que pour son vainqueur final… (lire « Comment la Ligue des champions a rétréci la coupe d’Europe »)

UNE LIGUE PRIVATISÉE PLUTÔT QUE PRIVÉE

Une nouvelle fois, il a été que c’était la menace d’une sécession des clubs les plus riches et de la création d’une « ligue fermée » qui avait conduit l’UEFA, sous la pression, à ces nouvelles concessions. Mais la seule fois où cette perspective a été un tant soit peu concrète fut lors de la première tentative menée… en 1998. Depuis, il semble qu’agiter cet épouvantail suffise à affoler la confédération européenne [4]. On en vient à espérer qu’un projet se monte vraiment, afin que ses promoteurs se confrontent enfin à ce qu’il signifierait et déclencherait. Et affrontent d’éventuelles résistances dans le monde du football, mais aussi dans la sphère publique. La nécessité de cette dangereuse révolution pourrait – tardivement – être mise en doute.

Pour l’heure, nul besoin de parvenir à une telle extrémité. D’une part parce que la menace obtient de très bons résultats, on vient une nouvelle fois de le constater. D’autre part parce qu’en évoluant ainsi, la Ligue des champions offre aux clubs hyper-riches tous les avantages d’une Ligue fermée sans leur imposer ses inconvénients. Car ici, pas de partage des ressources et de mécanismes comme la draft ou le salary cap. L’absence de réelle régulation profite à ceux qui la défendent. Une étude économique allemande ainsi récemment confirmé que le Fair-play financier de l’UEFA n’avait pas entamé l’hégémonie de l’élite actuelle, mais figé la hiérarchie sans enrayer le creusement des écarts de richesse.

DES FRACTURES, TOUJOURS PAS DE RÉSISTANCE

La mesure a suscité quelques remous. Le nouveau président de l’UEFA Aleksander Ceferin a déclaré la regretter, tout en précisant qu’il n’avait pas le pouvoir, seul, de l’invalider. L’Association européenne des ligues de football professionnel (EPFL) a estimé que cette décision allait « avoir un impact négatif sur les championnats domestiques et (…) creuser de façon exponentielle le gouffre sportif et financier entre les plus grands clubs en Europe et les autres ». Les dirigeants de Ligue 1 sont fortement divisés sur la réforme, certains espèrent obtenir des compensations. Au plan national comme au plan européen, les fractures se creusent.

Mais cette évolution prend le caractère de l’inéluctable, voire de la nécessité. Des amateurs de football déplorent des matches trop déséquilibrés et la présence de clubs dépourvus de prestige, sans comprendre que c’est là précisément le résultat des politiques menées depuis deux décennies. L’idéologie élitiste a créé une demande qui la conforte.

Ce qui frappe encore, c’est l’absence de toute réaction un peu consistante, dans les médias spécialisés ou dans le public. Le fatalisme ambiant (c’est-à-dire la croyance que ces évolutions sont inéluctables, croyance qui contribue à les rendre inéluctables) engendre une étonnante passivité et le renoncement à toute résistance. Ces mesures s’inscrivent pourtant directement en contradiction avec les valeurs que tout le monde prétend défendre. Parmi ces valeurs, l’incertitude sportive et l’équité des compétitions en sont pourtant de fondamentales.


photo cc Edwin Lee

[1] La France, en tant que 6e à l’indice UEFA, trouvera des avantages plus relatifs : la troisième de Ligue 1 évitera le dernier tour préliminaire pour disputer directement le barrage. Il évitera aussi les représentants des quatre gros championnats.
[2] La réforme sera assortie d’une refonte de la répartition des revenus, dont les termes n’ont pas encore été précisés.
[3] En parallèle, l’industrialisation du football a favorisé les grands marchés de consommateurs, au détriment des plus petites nations (comme les Pays-Bas, la Belgique ou le Portugal, voire la Roumanie, qui occupaient auparavant une place bien plus enviable dans la hiérarchie sportive). Inutile de rappeler que la dérégulation du marché des transferts, après l’arrêt Bosman de 1995, a aussi joué un rôle déterminant dans l’approfondissement des inégalités.
[4] En juillet, le Financial Times a évoqué un projet de ligue européenne privée promue par Dalian Wanda Group, conglomérat de Wang Jianlin, milliardaire chinois propriétaire de l’agence de marketing sportif Infront.


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