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L'Enfer de Dante Alighieri

Par Juan Asensio @JAsensio

L'Enfer de Dante Alighieri

Photographie (détail) de Juan Asensio : Fortuné d'Ufau, La Mort d'Ugolin, Musée de la vie romantique.
348191907.JPGDante dans la Zone.
1062704905.jpgVirgile dans la Zone.
17097273_1421253517915846_8849732131129711548_o.jpgDante Alighieri sur Amazon (choix d'ouvrages).
Ce ne sont ni les beaux travaux savants de Bruno Pinchard (1), ni les insignifiants radotages pseudo savants du pitre verbal Philippe Sollers, encore moins telle «somptueuse réécriture de l’œuvre dantesque par Giorgio Pressburger» (2) qui ne vaut pas grand-chose, ni même encore Nick Tosches, certainement pas le très piètre roman de gare La Porte des Enfers de l'écrivant Laurent Gaudé bref, ce ne sont aucun de ces textes divers mais tous assez récents, aux intérêts on l'aura compris fort variés, qui peuvent nous rendre présents Dante. Ce n'est même pas la dédicace que T. S. Eliot a adressée à son grand ami Ezra Pound (il miglior fabbro) en tête de son Waste Land, lointain écho qui nous rappelle le salut de Dante au poète Arnaut Daniel dans le chant XXVI du Purgatoire, qui peut évoquer la fascinante prégnance qu'au travers des siècles exerce encore, continuera peut-être d'exercer ailleurs même que dans les salles de lecture silencieuse des bibliothèques ou dans les congrès universitaires, la parole de Dante.
Photographie de Juan Asensio.jpgC'est le texte lui-même de la Divine Comédie qui devrait suffire, ou plutôt, se suffire, qui du reste se suffit parfaitement à lui-même, comme tout grand texte reflétant l'univers, mais nous nous trouvons alors confrontés à ce qui était, naguère, un paradoxe et qui est, désormais, une impossibilité de plus en plus franche, massive, évidente, acceptée par tous d'ailleurs, même ceux qui feignent de l'ignorer, de s'en absoudre ou, plus les plus rares, de la combattre. Paradoxe d'abord car si, selon la traductrice qui cite Paul Renucci (3), le texte de l'Enfer offre une narration claire, et qu'il n'y a «rien de plus instantané que son premier effet poétique», il n'en faut pas moins constater pour cette œuvre, toujours avec cet auteur que, «sujette au régime de la pluralité des sens, ce qu'elle recèle sous sa prodigieuse façade n'a pas moins de valeur que ce qui éclate aux yeux» (p. 25). Impossibilité, ensuite, disais-je, et non plus seulement paradoxe qui, à tout le moins, n'aura jamais détourné de sa tâche un érudit, ni même un lecteur exigeant, et impossibilité parce que nous ne savons strictement plus rien de la multitude d'allusions plus ou moins claires dont le texte de Dante regorge (dont, un peu bêtement, notre traductrice vante la «profonde modernité», tarte à la mélasse de tous les écrivants, cf. op. cit., p. 19), convoquant tous les domaines du savoir de l'époque dans laquelle il vivait mais aussi, un passé littéraire prestigieux qui n'était alors pas tout à fait lettre morte comme c'est aujourd'hui le cas. La Divine Comédie se suffit ainsi à elle-même, comme tant d'autres grands textes dont la beauté le dispute à l'intelligence, au fourmillement des influences, des allusions plus ou moins directes, des strates de lecture, de la plus superficielle à la plus profonde et, plus que cela, des réseaux qui unissent ces différents niveaux, et je me demande même si cette parfaite autonomie n'est pas aussi réelle pour de jeunes générations de lecteurs italiens comme elle l'est, assurément, pour une jeunesse française pour laquelle la langue de Dante, tout autant que celles d'un Tacite ou d'un Suétone, est devenue, depuis quelques années déjà, non seulement lettre morte, mais pas même soupçonnée, niée dans la bovine tranquillité du quant-à-soi de l'idiot.
Cette impossibilité, qui n'aura quand même pas dissuadé et c'est fort heureux Danièle Robert, comme tant d'autres (dont Jean-Charles Vegliante, dont la traduction de la Divine Comédie a été récemment publiée dans la collection de poche Poésie chez Gallimard) de traduire à nouveaux frais Dante, est bien réelle, et notre traductrice elle-même s'en fait l'écho avant, comme il se doit, de multiplier les notes érudites en fin de volume, et ainsi illustrer, tout en ayant prétendu le contraire, l'existence du mur philologique, poétique et théologique auquel tout lecteur de Dante, Français à coup sûr mais sans doute Italien ai-je dit, est confronté lorsqu'il lit le grand Florentin : ainsi, «Penser que la Divine Comédie est une œuvre dont on peut jouir à la simple lecture est un leurre. Du reste, Dante et ses amis stilnovistes, à l'instar», précise Danièle Robert, des «troubadours adeptes du trobar clus», autrement dit d'une forme précieuse et littéraire d'hermétisme, qui «voulaient que le sens de leurs œuvres ne soit pas immédiatement dévoilé, nécessite une attention soutenue et un effort de réflexion permettant d'y accéder» (p. 24). Dante lui-même ne cesse de nous dire que le sens de ses images n'est point obvie, dans cette terzina par exemple : «Ô vous qui êtes d'un entendement sain, / considérez le sens profond caché / sous le voile de mes vers sibyllins» (Chant IX, v. 61-3), sens qui n'est donc ni littéral, ni allégorique, ni moral ni anagogique (voir Le Convive, II, 1), mais mélange inextricable de ces niveaux interprétatifs, alliage dense de poésie pure fait de ces différents matériaux, autant dire, une énigme enclose dans une énigme j'en ai bien peur, une espèce de singularité borgésienne, sombre aleph rougeoyant contenant l'univers tout entier, mais qu'il suffirait de voir une seconde pour perdre la raison.
J'ai parlé d'hermétisme, alors que d'autres commentateurs ont employé un terme plus péjoratif, bien que le constat d'un éloignement du poète soit partagé à l'identique. En voici la raison selon Valeria Capelli : «Mais pour le lecteur commun, Dante est devenu désormais obscur, non à cause de la difficulté du langage poétique du XIVe siècle, mais bien plus parce que presque toujours, pour citer Singleton : «Le cœur sans repos du pèlerin chrétien s’est apaisé, et la notion même de voyage de l’esprit et du cœur vers Dieu au cours de cette vie requiert maintenant un tel effort d’imagination sur le plan historique que cela aurait constitué un véritable scandale pour la pensée médiévale». Et si son cœur ne s’est pas apaisé, pourrions-nous ajouter, bien souvent son voyage n’est plus le voyage chrétien, avec une finis qui en est l’accomplissement, mais il consiste à tourner sur soi dans le vide» (La Divine comédie. Entrée en lecture, Genève, Ad Solem, 2003, pp. 21-2). Perte d'une culture, perte de la compréhension immédiate d'un substrat de références littéraires, mythologiques ou religieuses (et, contre Jean-Charles Vegliante, il me semble que nous ne pouvons guère nous contenter de la seule «poésie, «en avant» sans besoin d'érudition ni de détermination religieuse désormais», cf. op. cit., p. 1210), tout autant que perte du mouvement essentiel qui devrait mener nos contemporains vers Dieu alors que, selon Max Picard, ils n'ont pas assez d'une vie entière pour Le fuir.
Monument de langage («Es-tu bien ce Virgile et cette font / d'où coule un si grand fleuve de langage ?», Chante I, v. 79-80) ou plutôt de langages («Langues diverses et horribles bagouts», Chant III, v. 25), les pérégrinations étonnantes de Virgile semblent annoncer (et l'annoncent effectivement, comme tout grand livre séminal desquels d'autres naîtront) la tentative forcenée à laquelle Hermann Broch s'est livré en écrivant La Mort de Virgile, toute bruissante comme je l'ai écrit des paroles d'un plus grand que l'auteur de L’Énéide, le Christ bien sûr : «J'étais depuis peu de temps en ce lieu / quand je vis venir ici un puissant, / couronné du signe des victorieux» (Chant IV, v. 52-4). Le Christ a précédé Dante aux Enfers, et c'est bien lui qui est constamment rappelé, dans un tremblement d'effroi, par les damnés, puisque «c'est là-haut qu'est décidé où se peut / ce qui se veut» (Chant V, v. 23-4) et que les portes d'airain n'ont point prévalu, puisque «sans serrure» (Chant VIII, v. 126) elles sont restées, mais c'est néanmoins comme si Dante, nouveau Christ, était au moins aussi nécessaire sinon plus que le Christ, qui n'a pas écrit, sinon sur la terre (Jean 8.6), puisqu'il faut à tout prix relater les visions monstrueuses, accroître la gloire du poète bien sûr («Mais je veux qu'à mes phrases tu biberonnes», Chant VII, v. 75), seul maître de la «parola integra» (Chant VII, v. 129), du mot entier puis, en remontant à la surface (c'est bien le mouvement essentiel, même s'il faut auparavant «toucher le fond», Chant XVI, v. 63), inverser la fausse gloire des grands de ce monde : «Combien là-haut pour de grands rois se prirent, / qui seront ainsi souillés comme des porcs», Chant VIII, v. 49-50), et ne surtout pas craindre de bousculer les médiocres, vu que, sans témérité, la gloire est exclue, la paresse et la facilité guettant (4). Il n'y a donc pas que la seule sphère de l'éblouissante érudition de Dante qui nous reste en grande partie directement impénétrable, il n'y a pas que la barrière de la langue qui devient de plus en plus haute pour les nains que nous sommes, il n'y a pas que l'horizon religieux qui s'éloigne à grande vitesse des rares qui encore osent guetter, la main en visière, les confins : il y a aussi que nous ne pouvons plus associer toute grande entreprise littéraire à la qualité essentielle qui en fait le ciment, le formidable orgueil de celui qui, à nouveaux frais, se propose de dire quelque chose qui n'a pas encore été dit.
«Ce que je décoche est à écouter» (Chant XXV, v. 96), telle pourrait être la maxime illustrant la quête de Dante, qui toujours se bat, tel un «fanatique du langage» comme le qualifiera Saint-John Perse dans son Pour Dante, comme un beau diable, l'esprit encore plein de l'horreur qu'il a contemplée et qui le fait souffrir dans son propre chair bien davantage qu'en esprit (cf. Chant XXVI, v. 19-20), pour parvenir à décrire ce qu'il a vu : «Même en prose, qui donc pourrait jamais / parler exactement des plaies et du sang / que je vis alors, à cent fois le narrer ? // En toute langue on serait défaillant / car nos esprits et façons de parler / pour tout saisir ne sont pas suffisants» (Chant XXVIII, v. 1-6) (5).
Antienne convenue que celle de l'impuissance prétendue du langage, qui jamais n'aura empêché, et c'est heureux, que des centaines de milliers de vers soient écrits, le prestige du vers sur la prose résidant, selon Bruno Pinchard citant Charles Maurras («Il n’y a que le vers pour tenir dans ses griffes d’or l’appareil éboulé de la connaissance»,
in L’Art poétique, Œuvres capitales, IV, 1954, p. 273), dans son éminente vertu d'ordonnancement du monde, sa capacité, pour le coup, à pouvoir absolument tout dire, et même ce qui ne se trouve point sous nos mains et notre regard, à portée directe de sens : «Le vers sera notre dernière raison de croire qu’il y a de l’ordre dans le monde. Quoi ! une langue formée par l’usage et le chaos de l’histoire, une langue forgée non par les grammairiens mais par les peuples, détient, comme en filigrane, un ordre latent qui ne demande qu’à paraître au gré de la mémoire du poète inspiré ? La rime n’est rien d’autre que l’épiphanie de l’ordre dans le hasard de la trouvaille verbale» (6). Belle formule, mais je me demande si Bruno Pinchard s'est avisé que notre époque ne souhaite plus grand-chose, en matière d'ordre latent visible dans un texte ambitieux.
Cette trouvaille verbale elle-même semble être rapprochée par l'impeccable lectrice que fut Cristina Campo des tâches les plus humbles et quotidiennes, son propos inversant de façon surprenante l'éloignement, l'inaccessibilité du monument de mots que sont les trois textes composants La Divine Comédie. Humblement, comme sait le faire une femme qui est avant tout poétesse, Cristina Campo nous apprend à rapetisser la stature formidable du génial Dante, non point pour le moquer en le rabougrissant (ainsi, chaque fois que Dante est évoqué par Sollers, je me demande s'il ne perd pas un peu de sa puissance, le grignotage patient des termites suffisant à saper les fondations de la Tour de Babel), mais pour nous en montrer la simplicité merveilleuse, celle de toute langue au fond véritablement poétique, laquelle n'est pas le contraire de l'intelligence extrême voire de l'hermétisme : «Aussi paradoxal que cela puisse paraître, écrit-elle dans un texte intitulé Attention et poésie, Dante n’est pas un poète de l’imagination, mais de l’attention : voir les âmes se tordre dans le feu et l’huile, reconnaître dans l’orgueil un manteau de plomb, c’est une forme suprême de l’attention, qui laisse purs et intacts les éléments de l’idée. L’art d’aujourd’hui est en très grande partie imagination, c’est-à-dire contamination chaotique d’éléments et de plans» (7). De l'attention et, moins ou plus que cela c'est selon, d'une faculté échue en partage à tous les hommes, la vision directe, préférée à l'imagination bien trop baroque. C'est ainsi qu'Ernesto Sabato, qui lui aussi semble avoir une horreur qui n'est pas seulement celle, souterraine, de la Secte des Aveugles, évoque l'expérience profondément humaine de Dante : «Je crois que Dante a vu. Comme tout grand poète, il a vu ce que les gens ordinaires pressentent avec moins d'acuité. Les gens qui le voyaient se promener dans les rues de Ravenne, maigre et silencieux, susurraient à son passage, avec une crainte sacrée : «Voici celui qui est allé en Enfer.» Tu savais cela ? Textuel. Ce n'était pas une métaphore : ces gens croyaient que Dante était allé en Enfer. Et ils ne se trompaient pas. Ce sont les autres, les petits malins, ceux qui se croient intelligents, qui se trompent» (8).
En somme, et contre une tendance à l'avachissement culturel généralisé bien davantage qu'en réaction à une trop nihiliste tabula rasa bonne seulement pour les plus délirants scénarios post-apocalyptiques, c'est encore la grandeur de Dante et de quelques autres créateurs géniaux de parvenir à survivre, fût-ce sous la forme d'inscriptions dans un monde en ruine, comme Hermann Hesse l'écrira, inscriptions que, pour pouvoir déchiffrer, nous devrons regarder en acceptant de nous pencher, non point en nous dandinant mais en effaçant de la main la poussière recouvrant les vieux mots : «Le monde civilisé était un cimetière où Jésus-Christ et Socrate, Mozart et Haydn, Dante et Goethe n’étaient plus que des noms aveugles sur des tables de métal rouillées, entourées d’une assistance hypocrite et mal à l’aise, qui aurait donné bien des choses pour pouvoir croire encore à ces plaques de zinc jadis sacrées, pour pouvoir prononcer un mot honnête et grave de regret et de désespoir sur ce monde trépassé, mais qui, au lieu de tout cela, restait à se dandiner à côté d’une tombe» (9).
Pour T. S. Eliot que nous avons cité, «Nous finissons par nous détacher de la majorité des poèmes et par leur survivre, comme nous nous détachons de la majorité des passions humaines et leur survivons : Dante fait partie de ceux à qui nous pouvons tout juste espérer nous rattacher vers la fin de notre vie» (10), et c'est aussi en vieillissant que nous retrouvons la belle pesanteur, la pesanteur d'or, la réelle présence des gestes les plus humbles et simples, des gestes dont la grandeur est insoupçonnable, des gestes par lesquels, selon Ossip Mandelstam, Dante signifie la grandeur insigne de sa tâche : «Ce n'est pas plaisanterie de ma part si je me pose la question de savoir combien de semelles Alighieri a usées, combien de chaussures en peau de bœuf, combien de sandales, tout le temps qu'a duré son travail poétique, en cheminant sur les sentiers de chèvres de l'Italie» (11).
C'est en cheminant, peut-être, sur les sentiers de chèvres de l'Italie, retour de la plus terrible profondeur de l'Enfer où trône, gelé, Satan ridiculement désigné par notre traductrice comme le «mondial foreur» (Chant XXXIV, v. 108; la traduction de Jean-Charles Vegliante est meilleure, le diable étant désigné comme le «grand ver maudit qui troue le monde»), et c'est peut-être aussi en songeant à celle qu'il avait perdue que Dante a pris conscience de la fugacité et de la beauté éphémère du monde, de l'horrible destinée des damnés condamnés à une éternité de tourments alors même que leur souvenir a déserté la terre, comme si, en fait, ils n'avaient jamais existé, comme si les mots qu'il avaient prononcés ou chantés avaient été effacés de toute mémoire humaine, et même des tables de pierre cassées et pourrissantes sur le sol. Dante hésite et se demande s'il saura sauver de l'oubli, à moins que ne se sèche sa langue en parlant (cf. Chant XXXII, v. 139) par le truchement de ces «rimes âpres et rauques / qui conviendraient à la triste cavité / sur quoi font pression tous les autres rocs» (Chant XXXII, v. 1-3) les spectacles incroyables qu'il a vus, les tourmentés et les affligés dont il a contemplé les supplices : «Pour que votre mémoire dans ce lieu / ne s'efface pas de l'humaine pensée, / mais qu'elle vive sous des soleils nombreux» (Chant XXIV, v. 103-5). Cette préoccupation de mémorialiste des faits et gestes des damnés est aussi étonnante que constante dans l'Enfer, et excède la fureur des coups que, depuis l'au-delà, le poète ne retient plus contre ceux qu'il déteste : ««Je suis vivant, tu pourras apprécier» /, fut ma réponse, «pour ta renommée, / que j'ajoute ton nom à ceux mentionnés»» (Chant XXXII, v. 91-3). C'est bien là la parole de tout témoin gardant dans sa propre bouche, portant sur ses épaules, comme un christophore formidable, celui qui ne peut désormais plus quitter le royaume où hurlent les pécheurs. Oui, Dante marche, c'est même peut-être en tant que marcheur de contrées inouïes qu'il peut en premier lieu être caractérisé, et, une fois de plus, autant que de la ténacité, il faut être animé d'un orgueil bien propre à effaroucher les nains pour ne point s'arrêter de marcher et, en marchant sans cesse, penser qu'on finira bien par atteindre la limite au-delà de laquelle Dante lui-même, devant lequel toutes les portes cèdent, ne pourra pas s'aventurer.
Et, ainsi, étant lui-même en marche, Dante de prolonger l'aventure de ceux qui ont osé s'avancer jusqu'aux limites de l'empire des hommes, même s'il feint de condamner leur entreprise, décidément trop prométhéenne, ce qui finalement semble bien fait pour lui plaire. Qu'il est étonnant, alors, de constater par quels admirables vers d'une si bouleversante simplicité Dante désigne les aventures, pourtant ô combien fameuses, légendaires au point d'être nimbées d'irréalité, du marin Ulysse, qui s'adresse ainsi à ses compagnons, lorsqu'ils sont devenus de «lents vieillards», parvenus au «détroit resserré / où Hercule posa ses deux butoirs» (Chant XXVI, v. 106-8) :
«O frati», dissi, «che per cento milia
perigli siete giunti a l'occidente,
a questa tanto picciola vigilia
d'i nostri sensi ch'è del rimanente
non vogliate negar l'esperïenza,
di retro al sol, del mondo sanza gente.
Considerate la vostra semenza:
fatti non foste a viver come bruti,
ma per seguir virtute e canoscenza.»
Chant XXVI, v. 112-20.
Ce très fameux passage, voici de quelle manière Danièle Robert le traduit :
««Ô frères», leur dis-je, «qui par cent mille
périls êtes venus en occident,
à ce moment si ténu de vigile
qui est ce qui nous reste de nos sens,
veuillez ne pas refuser l'expérience
au-delà du Soleil, du monde sans gens.
Réfléchissez bien sur votre naissance :
non pas pour vivre en bêtes brutes conçus
mais pour suivre vertu et connaissance.»»
Ce passage, célèbre entre tous qui, selon Evanghelia Stead (12), représenta la matrice d'où sortirent bien des poursuites des aventures extraordinaires d'Ulysse parvenant jusqu'à la montagne du Purgatoire et, pour cela, englouti dans la mer (13), en voici une autre traduction plus lyrique, peut-être moins fidèle à l'original selon nos savants, sous la plume de Louis Ratisbonne, mais qui accentue à nos yeux l'élan de toute invitation au voyage, à condition que, comme tout véritable voyage, celui-ci soit métaphysique :
«Malgré tous les périls et les destins contraires
Nous touchons l’Occident, m’écriai-je, ô mes frères !
Pour un reste de vie éphémère, incertain,
Quand vos yeux pour toujours vont se fermer peut-être,
Ne vous ravissez pas ce bonheur de connaître
Par delà le soleil un monde inhabité !
Etc.»
Notes
(1) «Dante est la braise qui passe sur nos lèvres et descelle notre bouche», in Bruno Pinchard, Pour Dante, Présentation (Honoré Champion éditeur, 2001), p. 11.
(2) Selon les termes mêmes de la traductrice de l'Enfer aux éditions Actes Sud, Danièle Robert.
(3) Dans son Dante (Hatier, coll. Connaissance des lettres, n°51, 1958), p. 136.
(4) «Être ainsi paresseux tu ne dois plus», / dit mon maître, «car sur un lit de plumes / ou dans la soie toute gloire est exclue, // sans laquelle chaque vie se consume, / ne laissant de soi sur terre comme trace / que fumée dans l'air et sur l'eau l'écume», Chant XXIV, v. 46-51).
(5) Danièle Robert traduit «parole sciolte», soit paroles relâchées ou lâches, au sens premier de ce terme par «prose», alors que Jean-Charles Vegliante, à notre sens de façon plus juste, choisit «rythme libre».
(6) Bruno Pinchard, op. cit., p. 12.
(7) Cristina Campo [Vittoria Guerrini], Les Impardonnables [Gli Imperdonabili, 1987] (traduit de l’italien par Francine de Martinoir, Jean-Baptiste Para et Gérard Macé, précédé de Cristina, par Guido Ceronetti, Gallimard, coll. L’Arpenteur, 2002), p. 210.
(8) Ernesto Sabato, L'Ange des Ténèbres, Œuvres romanesques (Seuil, 1996), p. 690.
(9) Hermann Hesse, Le Loup des steppes [1927] (Le Livre de poche, 2003), p. 54.
(10) Dante (Climats, 1991), p. 37. L'auteur souligne.
(11) Ossip E. Mandelstam, Entretien sur Dante précédé de La Pelisse (préface de Florian Rodari, traduction du russe par Jean-Claude Schneider avec la collaboration de Vera Linhartovà, Genève, Éditions La Dogana,, 2012), p. 21.
(12) Évanghélia Stead, Seconde Odyssée. Ulysse de Tennyson à Borges (textes réunis, commentés et en partie traduits par l'auteur, Grenoble, Jérôme Millon, coll. Nomina, 2010).
(13) Voici une référence que je n'ai pas signalée dans ma préface à La Montagne morte de la vie de Michel Bernanos, récemment parue aux éditions de L'Arbre vengeur.

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