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Jusqu’au bout de la raison

Par Balndorn

Jusqu’au bout de la raison
« Ce moyen me réussit en effet pour les quatre ou cinq premiers degrés ; mais bientôt mon imagination se trouva terriblement frappée en pensant à l’immense hauteur que j’avais encore à descendre, à la fragilité et à l’insuffisance des chevilles et des trous glissants qui faisaient mon seul support. C’était en vain que je m’efforçais de chasser ces réflexions et de maintenir mes yeux fixés sur la muraille unie qui me faisait face. Plus je luttais vivement pour ne pas penser, plus mes pensées devenaient vives, intenses, affreusement distinctes.  

À la longue arriva la crise de l’imagination, si redoutable dans tous les cas de cette nature, la crise dans laquelle nous appelons à nous les impressions qui doivent infailliblement nous faire tomber, – nous figurant le mal de cœur, le vertige, la résistance suprême, le demi-évanouissement et enfin toute l’horreur d’une chute perpendiculaire et précipitée. Et je voyais alors que ces images se transformaient d’elles-mêmes en réalités, et que toutes les horreurs évoquées fondaient positivement sur moi. Je sentais mes genoux s’entrechoquer violemment, tandis que mes doigts lâchaient graduellement, mais très-certainement leur prise. Il y avait un bourdonnement dans mes oreilles, et je me disais : C’est le glas de ma mort ! »
 
Face à la falaise lisse, trop lisse, de laquelle il tente de descendre pour échapper aux peuplades sauvages de l’île, Arthur Gordon Pym panique. Son œil aigu et sa raison entraînée, au lieu de lui trouver une échappatoire à cet enfer naturel, ne font au contraire qu’accroître scientifiquement sa peur de mourir.  
Dans l’écriture de Poe, l’imagination et la raison ne sont pas ennemies : elles sont des alliées sadiques qui excitent à coups d’aiguilles les mauvais penchants de l’âme humaine.   
Si le style de Poe paraît si cruel – et il est en cela très bien desservi par la traduction de Baudelaire, qui partage la même vision de l’âme humaine –, c’est en raison de cette alliance surprenante et déroutante. On pourrait s’attendre à ce que la Raison héritée des Lumières vienne dissiper les ténèbres de l’obscurantisme et de l’ignorance et supprimer ainsi des siècles de terreurs infantiles. Or, les personnages si rationnels et si précis de Poe, qui mesurent, calculent, échafaudent des plans brillants et parfaits, échouent toujours lors de l’application de leurs stratégies. Ce n’est pas qu’ils soient bêtes ou maladroits ; mais la réalité n’est pas entièrement rationalisable, et c’est contre des détails imprévus, des hasards inattendus qu’ils butent ou grâce auxquels ils doivent faire le salut.
L’écriture de Poe dérange car son extrême scientificité et sa grande rigueur formelle mettent en lumière les limites de la Raison. C’est parce que l’on découvre que, malgré tout notre appareillage scientifique, nous ne sommes pas des dieux soumettant le monde à notre désir que nous sombrons dans la démence. On nous avait tant promis la libération par la Raison, l’âge du progrès infini et la résorption de nos peines charnelles qu’échouer est une horreur sans nom, la prise de conscience de la faiblesse humaine. Nous échouons, donc nous ne sommes choses parmi d’autres.  
Il y a une antithèse structurelle dans l’œuvre de Poe entre la description très détaillée des objets et le caractère très abstrait des émotions ressenties. L’épisode du brick mystérieux, durant lequel des naufragés découvrent que ceux qu’ils prenaient pour leurs sauveurs sont des cadavres en décomposition, est caractéristique de cette opposition :  
« Nous vîmes le grand et robuste personnage toujours appuyé sur la muraille, faisant toujours aller sa tête de çà et de là, mais la face tournée maintenant de manière que nous ne pouvions plus l’apercevoir. Ses bras étaient étendus sur la lisse, et ses mains tombaient en dehors. Ses genoux reposaient sur une grosse manœuvre, rendue roide et allant du pied du beaupré à l’un des bossoirs. Sur son dos, où une partie de la chemise avait été arraché et laissait voir le nu, se tenait une mouette énorme, qui se gorgeait activement de l’horrible viande, son bec et ses serres profondément enfouis dans le corps, et son blanc plumage tout éclaboussé de sang. Comme le brick continuait à tourner comme pour nous voir de plus près, l’oiseau retira péniblement du trou sa tête sanglante, et, après nous avoir considérés un moment comme stupéfié, se détacha paresseusement du corps sur lequel il se régalait, puis il prit droit son vol au-dessus de notre pont et plana quelques temps dans l’air avec un morceau de la substance coagulée et quasi vivante dans son bec. À la fin, l’horrible morceau tomba, avec un sinistre piaffement, juste aux pieds de Parker. Dieu veuille me pardonner ! mais alors, dans le premier moment, une pensée traversa mon esprit, – une pensée que je n’écrirai pas, – et je me sentis faisant un pas machinal vers la place ensanglantée. »  
 
On voit bien comment fonctionne l’écriture de Poe dans ce morceau de bravoure. À l’accumulation de détails horribles et repoussants, multipliant les effets réalistes, les termes techniques pour mieux pénétrer la scène et les oppositions chromatiques, répond une psychologie de l’évanouissement. Les adjectifs de valeur se répètent et sont peu précis, l’œil de Pym observe ce tableau macabre sans vaciller de prime abord, et l’écriture finit par se taire lorsque naît le désir interdit, le tabou du cannibalisme.  
Plus l’horreur se fait présente, plus l’humanité s’absente. Plus les objets s’animent dans ce style fétichiste, plus les âmes se vident de toute morale et deviennent choses. Plus la scène est réaliste, plus elle bascule dans le fantastique des consciences hallucinées.  
C’est cela qui rend si délectable, horriblement délectable, l’œuvre de Poe. On va jusqu’au bout d’une raison que l’on croyait infinie, et qu’y trouve-t-on ? l’indicible horreur de la vacuité humaine.  
Les Aventures d’Arthur Gordon Pym, Edgar Poe, 1836
Maxime

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