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free_and_easy

Par Julien Leray @Hallu_Cine

Un vendeur de savons à la sauvette et escroc patenté se retrouve les yeux dans les yeux face à un moine bouddhiste faisant la manche afin de récolter des fonds pour reconstruire son temple ravagé. Champs contre champs alternés dignes d’un western de Sergio Leone, puis caméra éloignée montrant les deux protagonistes prêts… à s’affronter ?

Changement de plan instantané, les voilà réunis autour d’une table en train de se goinfrer ! Geng Jun, sur ce coup, nous a bien bernés. À l’instar de ses personnages, le réalisateur chinois joue le bluff et l’entourloupe.

Pour un effet, lui, qui ne se loupe jamais : Free and Easy est souvent drôle à souhait. Pour peu, bien sûr, que l’on soit sensible à ce genre d’humour très typé. Les fans de Kaamelott et des frères Coen devraient pouvoir sans aucun doute s’y retrouver.

Geng Jun, à l’instar de ces derniers, fait de l’absurde sa principale carte à jouer. Avec ce même amour des personnages ridiculement attachants, aussi barrés que ce qu’ils vivent peut s’avérer tragique ou d’une grande dureté.

Disserter le grave par le rire. Nerveux, ironique. Jamais vraiment léger. On rit souvent, oui, rarement à gorge déployée.

Le nord-est chinois n’est peut-être pas le Minnesota, mais de Fargo, il en partage les mêmes oripeaux. Le souvenir d’une grandeur passée, d’une frénésie palpable ayant tourné au drame. La désertification, l’abandon, la chute de villes campagnardes ou industrielles délaissées, auxquelles s’accrochent quelques pauvres ères pas toujours très loin de la consanguinité.

Au milieu de ces ruines et de ce décor désolé, les rares personnages présentés (les seuls d’ailleurs semblant y habiter) semblent échapper au temps. Dans leur attitude, leurs gestes et leurs mouvements. À la Buster Keaton (ayant d’ailleurs joué dans un film homonyme), tout en raideur et en exagérations.

Lorsqu’ils se croisent (redécouvrant l’existence de leurs semblables), ils se jaugent et se regardent longuement. On guette alors le moindre couteau dans le dos, la moindre trahison. Le moindre insert sur les visages, lui, se fait dès lors moteur de questions.

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De ce qu’ils ont pu vivre par le passé, d’où ils viennent, ce qui a pu les mener à cet endroit, esseulés (aucun d’entre eux n’est en couple ou n’a de famille), un peu voire complètement paumés.

Geng Jun filme et tourne ainsi en dérision la survie et le combat ordinaires dans ce qu’ils ont de plus tragique.

Voler et détrousser devient la solution de facilité pour s’en sortir, en toute impunité (ou presque).

L’état central ayant manifestement déserté ces contrées, seuls restent deux officiers, tout aussi corrompus que les autres, pour seule autorité.

Des personnages tous truculents et hauts en couleurs, à leur mesure et à leur hauteur.  Des François Pignon du Soleil Levant qui ne disent par leur nom. Partageant cette même innocence bêta, cet appel du vide contrebalançant une forte capacité de résilience, ainsi qu’un indéniable sens pratique.

Des individus roublards, dénués pour la plupart d’entre eux de méchanceté (on pense notamment à ce garde-champêtre obsédé par le vol des arbres en bordure du route qui ne cessent d’être arrachés). Ou auquel cas, incapables de la montrer. Lorsque le vendeur de savon et le moine bouddhiste seront acculés par deux petites frappes qui les sommeront de se frapper, les deux compères se montreront incapables de s’exécuter. Apathie, lâcheté, ou réelle volonté de ne pas céder ? Quoi qu’il en soit, dans Free and Easy, l’usage de la force et la vilénie ne permettent jamais de l’emporter.

Le ridicule et la gaucherie sont en revanche, eux, moteurs de survie. Avec une bonne dose d’illégalité pleinement assumée. L’art du système D.

Ils n’ont de tous façons personnes d’autres, à part eux-mêmes, pour les aider. Même la foi, éprouvée ou manipulée, ne leur est d’aucun secours : entre l’aveuglement de ce pauvre chrétien collant inlassablement sur les murs de la ville des photos de sa mère disparue, et l’arnaque aux sentiments répétée par le moine bouddhiste afin de voler de l’argent, la religion, elle-aussi, en prend plein les dents.

Geng Jun prend ainsi un malin plaisir à retourner les codes et les symboles de la Chine triomphante maoïste, travestissant les dogmes en place pour retourner à une certaine forme d’épure, ces amis qui « ne sont pas amis », un rien falot, pourtant existentialistes au cœur pur.

Mais Free and Easy, ce n’est pas seulement un fond subversif teinté d’humanisme. C’est aussi, et surtout, un vrai bel objet de cinéma. Qui, au contraire de son récit, ne cherche jamais à trahir les attentes et livre sans faux-semblant la marchandise. Geng Jun sait comment faire plaisir et  flatter la rétine, réchauffant les cœurs par son utilisation magnifique des nuances de textures et des couleurs.

Un amour (parfois vache) du beau et de ses persos, que Geng Jun concrétise sur Free and Easy avec brio. Dont on ressort repu, un peu groggy, et, c’est bien là l’essentiel, totalement conquis !

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Film vu dans le cadre du Festival Fantasia 2017.


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