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« Caïn » de José Saramago, ou le droit à l'irrévérence

Publié le 18 août 2017 par Joss Doszen

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Jet d'encre

" Qu'as-tu fait de ton frère ", demanda-t-il, et caïn lui répondit par une autre question, " Etais-je le gardien de mon frère " - " Tu l'as tué ", " C'est vrai, mais le premier coupable c'est toi, j'aurais donné ma vie pour sa vie si tu n'avais pas détruit la mienne ", " J'ai voulu te mettre à l'épreuve ", " Et qui donc es-tu pour mettre à l'épreuve ce que tu as créé toi-même " " Je suis le maître souverain de toutes les choses ", " Et de tous les êtres, diras-tu, mais pas de moi ni de ma liberté ", " De la liberté de tuer ", " Comme toi-même tu fus libre de me laisser tuer abel quand il était en ton pouvoir de l'éviter, il aurait suffi que tu abandonnes un instant l'orgueil de l'infaillibilité que tu partages avec tous les autres dieux, il aurait suffi que tu sois réellement miséricordieux l'espace d'un instant, que tu acceptes mon offrande avec humilité, simplement parce que tu n'aurais pas dû te hasarder à la refuser, les dieux, et toi comme tous les autres, vous avez des devoirs envers ceux que vous dites avoir créés. "

" Caïn " (pp. 36-37) - José Saramago

Ce type est fou... C'est tout ce que je peux dire au sortir de la lecture du "Caïn" de José Saramago. Ce type est azimuté. Comprenez bien ; je suis d'une famille extraordinairement chrétienne, et je viens de finir le roman le plus extraordinairement blasphématoire que j'ai lu de ma vie. Le pire c'est que j'en joui encore du ciboulot. Ce roman est un morceau de pur intelligence ironique et irrévérence ; et c'est un délice.

« Caïn » de José Saramago, ou le droit à l'irrévérence

Quatrième de couverture :

" Victime de l'injustice de Dieu qui préfère les offrandes d'Abel aux siennes, Caïn, condamné à l'errance, part à l'aventure dans l'espace et le temps bibliques. Amant de l'insatiable Lilith, il est tantôt témoin tantôt protagoniste d'événements qui le révulsent et contre lesquels il s'insurge. Il arrête le bras d'Abraham, regarde épouvanté les enfants périr dans le brasier de Sodome, assiste impuissant à la colère de Moïse passant son propre peuple au fil de l'épée, observe les massacres de Jéricho, tente d'adoucir les souffrances de Job. Et lorsqu'il monte dans l'arche de Noé, il prend une décision drastique qui met fin aux agissements inconsidérés de ce Dieu rancunier, cruel et corrompu."

Caïn donc, LE personnage le plus haïe de l'histoire biblique, est celui dont le lecteur suit les pas. Saramago, on va dire, fait de la contre-histoire, une uchronie qui commence par la vie de Adam et Eve dans le paradis d'Eden et là, déjà, commencent les sourires jaunes, faussement outrés, un peu honteux et réellement amusés.

" Il est vrai qu'un jour sur deux, et même plus fréquemment, Adam disait à Ève, Allons au lit, mais la routine conjugale, aggravée dans le cas de ces deux-là par une absence totale de variété dans les positions, attribuables à leur manque d'expérience, s'avéra être déjà en ce temps-là aussi destructrice qu'une invasion de vers rongeant la poutre maîtresse de la maison. "

Puis Saramago se concentre sur Caïn. Il se la joue "Retour vers le futur" et transporte Caïn de la montagne de la Morriyya, en plein dans la tentative d'exécution d'Isaac par Abraham, au pied de Jéricho, il rencontre les Anges qui font tomber Sodome et Gomorrhe, pour finir en passager clandestin dans l'Arche de Noé avec un but bien précis : foutre en l'air les plans de Dieu.
Car de ces voyages entre les époques, jonchés d'épreuves, d'incongruités et de jouissances ( il devient l'esclave sexuel de la Reine Lilith, il relate les problèmes de synchronisation des ailes d'anges, c'est lui qui évite que Abraham tue son fils car l'ange envoyé était en retard, etc...) Caïn décide de ne pas subir la vie de repentance que Dieu a prévu pour lui et se révolte en mettant son grain de sel dans toutes les célèbres histoires bibliques. Il assiste à trop de choses qui lui font dire que Dieu (il ne met jamais de majuscule à "Dieu") est injuste. Moïse trucidant pas l'épée les adorateurs du veau d'or, les massacres et les pillages des tribus d'Israël contre les Madianites, les subterfuges et les calculs des habitants de Babel, le sort sans pitié qui frappe la ville de Sodome et les souffrances inutiles infligées à Job. Toute les histoires les plus dures de la Bible y passent et, franchement, pour ceux qui prônent la religion Chrétienne comme étant un havre de paix ; la charge est dur. Surtout quand elle est faite via le sourire grinçant de l'ironie.

« Caïn » de José Saramago, ou le droit à l'irrévérence

" Que notre dieu, le créateur du ciel et de la terre, est complètement fou, Comment oses-tu dire que le seigneur dieu est fou, Parce que seul un fou sans conscience de ses actes accepterait d'être le responsable direct de la mort de centaines de milliers de personnes et de se comporter ensuite comme si de rien n'était, sauf que, finalement, il ne s'agît pas de folie, de folie involontaire authentique mais bien de méchanceté pure et simple [...] "

Cette longue revisitation de la Bible est faite avec une narration faite de phrases longues - parfois lourdes - , un parlé familier (notamment les échanges entre Caïn et Dieu) et un total manque de respect pour les tabous qui fait que ce - court - roman est le genre d'exaltation de l'imaginaire que l'on savoure.
Mais cette lecture est clairement à fortement déconseiller aux ayatollahs de la religion (les monothéistes), ou aux handicapés du second degré qui risqueraient une crise de radicalisme express en rencontrant l'impertinence de José Saramago qui narre, à sa manière, la Genèse du monde. C'est décapant mais extrêmement irrespectueux de la religion chrétienne ; certains diront outrancier. Je peux comprendre que cette lecture révulse nombre de mes proches. Mais, franchement, une littérature qui prend des risques avec talent, sans tomber dans la banal diatribe "Anti" ; c'est un régal pour moi.

" Quant à la femme de loth, elle regarda derrière elle, désobéissant à l'ordre reçu, et elle fut changée en statue de sel. Personne à ce jour, n'a réussi à comprendre pourquoi elle fut châtiée de cette manière, alors qu'il est naturel de vouloir savoir ce qu'il se passe derrière soi. "

« Caïn » de José Saramago, ou le droit à l'irrévérence

Le style, cette narration longue sans point, en flot continue n'est pas facile à appréhender mais on s'y fait. Et, au final, c'est une vraie belle découverte que cet auteur, Prix Nobel, qu'est Saramago. En attendant ma prochaine lecture.

Caïn

José Saramago

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