Magazine Société

Quand Balthus eut les cent ans

Publié le 30 juin 2008 par Francisrichard @francisrichard
Quand Balthus eut les cent ansA l'occasion de la naissance de Balthus, la Fondation Pierre Giannada (ici) à Martigny a réuni une cinquantaine de tableaux du peintre - sur les trois cents qu'il a peints -, des dessins, des photographies de lui et de son dernier foyer, et un film qui permet de mieux le comprendre. Cette exposition, à ne pas manquer pour les amateurs de peinture, se poursuit jusqu'au 23 novembre 2008.
Balthus était précoce. Encore enfant - il a treize ans - il fait quarante dessins à l'encre de Chine, racontant l'histoire de Mitsou. Ils sont publiés avec une préface de Rilke, ami de sa mère rencontré deux ans plus tôt, ce qui n'est pas un mince hommage. Mais il a de qui tenir, même si l'on ne croit pas à l'hérédité. Son mère, comme sa père, est peintre. Il y a d'ailleurs à Martigny un joli portrait du petit Balthazar - c'est son petit nom -, tenant un chat serré dans ses bras, réalisé par sa maman, Baladine Klossowska de Rola.
Bathus va apprendre réellement l'art de peindre - il se prétend davantage artisan qu'artiste- en faisant des copies de grands maîtres, ce qui est certainement la meilleure école. Sur les conseils de Bonnard et de Maurice Denis, à seize ans il se rend au Louvre et copie Poussin. Deux ans plus tard il fait l'inévitable voyage en Italie et copie Piero della Francesca à Arezzo et Masaccio à Florence. C'est d'ailleurs par de telles copies que débute la visite de Martigny. Les paysages provençaux de Balthus sont visiblement inspirés de Cézanne.
A une époque où les peintres expérimentent de nouvelles voies, de plus en plus abstraites, du moins en apparence, à son retour du Maroc, où il a accompli son service militaire - La Caserne en est un témoignage - il reste fidèle au figuratif et n'est pas en bons termes avec les surréalistes. Ce qui ne l'empêche pas de suivre une voie singulière et finalement très moderne. Car pour lui, "la peinture est l'esprit incarné" et l'abstraction ne se trouve pas dans les formes mais dans l'inspiration de l'artiste projeté sur la toile.
L'illustration des Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë lui est occasion de parfaire son talent de dessinateur à l'encre de Chine et de réaliser un tableau, La Toilette de Cathy, qui est la transposition picturale d'un de ces dessins, avec une différence toutefois, c'est que Cathy est dans le plus simple appareil et qu'elle a pour modèle Antoinette de Watteville, sa future femme, tandis que Heathcliff est son autoportrait. Plus tardivement il dessinera au fusain des portraits, notamment celui d'Antoinette, qui sont d'une grande finesse.
Balthus peint des paysages où la composition est harmonieuse, fait rêver et donne parfois le vertige comme son étude de La Montagne; des scènes de rue, telles que La Rue  justement ou Le Passage du Commerce Saint-André, où les personnages apparaissent enfantins et anonymes; des portraits où les traits sont plus franchement accusés; des jeunes filles dans des poses abandonnées, voire dénudées. A leur propos il se défendra toujours d'avoir peint des scènes érotiques, à l'exception notoire - il le reconnaît - de La Leçon de Guitare, qui est une provocation délibérére pour se faire connaître.
En réalité ces jeunes filles, souvent à peine pubères, à la poitrine tout juste naissante, au corps parfois mal dégrossi, un peu potelé, sont peintes au tournant de l'enfance et de l'adolescence. Il y a là un passage mystérieux, émouvant et troublant, qui n'est pas sans rappeler le mystère du papillon qui sort de sa chrysalide. Il y a là comme un restant d'innocence, qui ne peut être perdue que vue avec des yeux d'adulte. Balthus se considère en effet comme "un peintre religieux" et ses personnages féminins sont pour lui des "anges".
Les photos de Balthus, de sa femme, Setsuko, et de sa fille, Harumi, ont été prises par Henri Cartier-Bresson en 1990. Il est réconfortant de reconnaître dans ce viel homme les autoportraits de sa jeunesse ou de son âge mûr. Ce qui fait penser qu'il avait décidément l'art de reproduire fidèlement ce qu'il voyait, pas seulement les traits, mais l'expression, l'âme.
Le film dure plus d'une heure. Il est remarquable. Il n'a pas dû être fait longtemps avant la mort de l'artiste qui, s'il apparaît diminué physiquement, garde toute sa tête. Les témoignages de ses fils, nés de son mariage avec Antoinette, Stanislas et Thadée, aident à cerner sa personnalité hors du commun. Mais il n'en demeure pas moins mystérieux, comme son oeuvre, comme les femmes, les miroirs et les chats qui peuplaient son univers.
Francis Richard

Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Francisrichard 12008 partages Voir son profil
Voir son blog

Magazine