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Deadwood - Saison 1

Par Tepepa




Deadwood, la série western de David Milch qui pulvérise les codes du western, comme d’habitude diront certains, sauf qu’ici c’est vrai. Pas de grands espaces, pas de chevauchées, pas de gunfight, Deadwood raconte la lente transformation du « camp » Deadwood en véritable ville, en 1876 dans le Dakota. Située totalement illégalement en territoire Sioux, Deadwood est une ville de bois, de tissu et de boue qui n’appartient pas encore aux Etats-Unis et qui n’obéit donc à aucune espèce de loi. Un enfer qui se civilise petit à petit, au milieu des mineurs, des aventuriers, des putes et de la maffia naissante. Certains personnages sont connus du grand public (Wild Bill Hickock, Calamity Jane) d’autres beaucoup moins (Seth bullock, Al Swearengen), mais la plupart ont réellement existé, bien qu’à en croire Wikipedia (le site qu’il ne faut pas croire – à l’instar d’imdb– mais que tout le monde consulte), la série ne suive pas vraiment les faits et gestes réels de ses modèles avec une grande exactitude.


Le réalisme est pourtant une des pierres angulaires de Deadwood. Bien que ce réalisme soit sans doute cousu de fil blanc (d’ailleurs, pas besoin de chercher bien loin pour trouver des incohérences), on est bien forcé de remarquer une recherche phénoménale sur les costumes – mix savamment orchestré de redingotes, chapeaux melons, haillons et autres corsets – sur les décors boueux d’une ville en construction anarchique - tentes immondes au milieu de vraies baraques, saloon n’ayant même pas de véritable devanture – ou sur les diverses armes et accessoires utilisées par tout ce petit monde bigarré, mélange de pouilleux ivrognes et de pistoleros élégants, de putes aux mamelles qui dépassent et de dames de la haute qui ne quittent pas leur chambre de peur de se salir. Toute cette variété hallucinante aurait été utilisée à bon escient dans un western spaghetti pour provoquer un choc esthétique, pour oser des mélanges fulgurants, pour stimuler l’imagination ; mais dans Deadwood, le but semble avoir uniquement été de créer un choc par confrontation au mythe (mais ils sont où les larges chapeaux et les winchesters ?), un effet de vérisme qui emporte le téléspectateur dans un acquiescement sans réserve à la qualité de la série, une rupture totale – ça faisait longtemps – avec le petit monde du western. Après Deadwood, les westerns ne pourront plus être comme avant.


La deuxième pierre angulaire de l’édifice Deadwood est constituée de son effarante violence, toujours menaçante, toujours effroyable, jamais indolore. Les coups de feu sont pourtant rares. A Deadwood, on préfère se faire égorger, se faire étriper, se faire noyer, se faire étrangler, se faire jeter du haut d’une falaise, pour finir bouffé(e) par les cochons. Toujours des morts sales, des passages à tabac qui défigurent, des cul terreux qui font dans leur froc de peur. Aucune pitié à attendre du grand patron tout puissant du Gem : quand Al Swearengen (Ian McShane) a un problème, il préfère généralement se débarrasser de la personne source du problème. Son grand rival, Cy Tolliver (Powers Boothe) agit de façon moins visible, mais en arrive régulièrement aux mêmes extrémités. La vie n’a quasiment aucun prix face à la perspective de gagner ou perdre quelques dollars. Il n’y a pas de Shérif, pas de vrai juge, pas de recours. Un vrai enfer qui se civilise pourtant peu à peu, avec la nomination d’un shérif factice et corrompu, et la prise du poste par le très droit Seth Bullock (Timothy Olyphant), à la fin du dernier épisode.


La troisième mamelle du show sera bien sûr le sexe. Pas un sexe torride et esthétisant, non un sexe crade, fonctionnel, payant avec de la nudité sans maquillage, sans éclairage et sans désir. Le sexe n’est pas montré en excès, mais à chaque fois qu’un peu de nudité frontale apparaît (même masculine dans l’épisode 2), c’est le choc, à chaque fois qu’une scène de scène est suggérée ou montrée, c’est glauque, comme si à cette époque, l’amour n’existait pas. Pourtant c’est bien l’amour qui transparaît entre Swearengen et sa pute attitrée Trixie (Paula Malcomson), et entre Bullock et Madame Garret (Molly Parker), ce qui renvoie alors toutes ces passes sordides à notre propre époque de misère sexuelle exacerbée.


La quatrième pierre angulaire coule de source pour le public américain, un peu moins pour le public français. Si vous avez mené assez loin votre film en terme de réalisme cru, de violence et de nudité, il ne vous reste plus qu’à rajouter un langage extrêmement vulgaire pour boucler la boucle, le langage étant pour les anglo-saxons d’une importance beaucoup plus capitale qu’en France. Et quand ils se lâchent, ils se lâchent, au point qu’un film comme The Big Lebowski devient presque insupportable à écouter à force de multiplier les « fucks », non pas par gêne occasionnée par le langage lui-même, mais plus par cette puérilité qui consiste à croire que la maturité d’un film se mesurera au nombre de mots interdits débités par minute. Si Deadwood parvient à échapper à cet écueil, c’est parce que les innombrables « fuck » et « cocksucker » entendus à longueur de dialogues sont intégrés au sein de phrases littéraires extrêmement recherchées qui sont un vrai régal pour l’oreille, et qui rendent obligatoire la VO pour suivre cette série. Je parlais plus haut des accrocs au réalisme. Non seulement ces phrases extrêmement complexes dans la bouche de gens de peu d’éducation sont peu crédibles, mais en plus, si on en croit à nouveau wikipédia, les « fuck » et les « cocksucker » sont totalement anachroniques. A cette époque, les jurons portaient plus sur un registre blasphématoire que sexuel ou scatologique, mais les producteurs ont pensé que l’utilisation de jurons d’époque aurait rendu les dialogues plus comiques que véritablement choquants, d’où le choix d’utiliser le langage vulgaire d’aujourd’hui.


Le scénario lui, est sans faille. Et surtout, il n’a jamais recours à des artifices de type rebondissement imprévu pour choquer le téléspectateur et lui donner envie de revenir pour l’épisode suivant. Je ne suis pas un expert en série américaine, mais pour avoir suivi Urgences et Desperate Housewives qui ne sont pourtant pas des séries basées sur le suspens pur et dur, contrairement à 24 heures chrono par exemple, je connais quand même bien ces twists un brin ampoulés, tel la mort de Romano dans Urgences qui vous font dire « mouais, ils se sont pas trop foulés sur ce coup là. » Pas de twists absurdes dans Deadwood. Le récit progresse linéairement, les personnalités se construisent petit à petit, et si la série se paye tout de même le luxe de faire mourir l’un de ses personnages phare au bout de quatre épisodes, le rythme trépidant et accrocheur en perfusion est loin d’être la motivation majeure des créateurs de la série. Au point d’ailleurs que l’ensemble pourrait paraître un brin longuet de temps en temps. La saison 2 cherchera d’ailleurs à se dynamiser un peu plus au risque de rendre visibles certaines ficelles que l’on aime pourtant mieux ignorer.


Quoi qu’il en soit, longuette ou pas longuette, cette saison 1 apporte un réel bol d’air frais narratif, exigeant mais revivifiant et enthousiasmant. C’est le monde des rivalités, de l’argent à gagner, des amitiés à trahir. C’est le monde de la violence brute, crue et sale, mais c’est aussi le monde des tractations financières, des arnaques et de la corruption naissante, subtiles, évoquées par des sourires en coins, des métaphores sans modération et des phrases à double sens. XXIe siècle oblige, le rôle des femmes est prépondérant. Il ne s’agit plus, dans un western des années 2000, de montrer une femme comme simple divertissement pour le héros (dans le sens de le divertir de son but premier qui est de se battre) ou comme une simple mama inquiète. Mais il ne s’agit pas non plus d’inventer des rôles grotesques et anachroniques pour répondre au politiquement correct. Les rôles de la pute Trixie, de la bourgeoise Mrs Garret et de l’aventurière Calamity Jane (Robin Weigert) sont réellement écrits, avec des personnalités distinctes et une participation à l’action qui ne singe pas l’action des hommes à la Bandidas. La musique n’est jamais envahissante, mais elle sait parfois donner toute la mesure à un évènement, comme l’utilisation du morceau Iguazu de Gustavo Santaolalla pendant la mort d’un célèbre pistolero. Et l’image, naturellement pour une série de cette qualité, est parfaite, lumineuse et riche. Deadwood est donc une série sans-faute, la meilleure chose arrivée au western depuis les années 60.


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