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Freud, les sciences et le délire axiomatique

Publié le 23 juillet 2008 par Deklo
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Freud, les sciences et le délire axiomatique   Je vais faire en quelque sorte un aparté, ou un pas de côté quant à ce qui nous préoccupe ici depuis un petit moment. Je suppose que, dans la mesure où j’attaque les questions par tous les bouts, vous devez être bien en peine de mesurer s’il s’agit bel et bien d’un pas de coté, n’ayant pas de ligne de référence, et tant mieux, mais je vous le dis, c’est un pas de côté, simplement parce que j’ai envie d’aborder un point très précis, celui de la mécanique de la libido freudienne, et ce dans ce que ça a de technique, vous allez voir…
  Vous avez donc cette conception assez amusante de Freud qui voit la libido comme une tension vouée à se décharger pour revenir à un degré, je ne sais pas si c’est un degré 1 ou nul, peu importe peut-être. Vous pouvez voir le déploiement de cette articulation dans la seconde topique avec toute cette histoire de pulsions de vie et de mort. Je ne rentrerai pas dans le détail de cette topique, je vous ferai remarquer que la conception de la mort est un point d’achoppement tel pour la praxis psychanalytique qu’elle est l’occasion d’un redéploiement fondamental tant chez Freud, qui est amené à mettre au point cette seconde topique donc, que pour Lacan, qui glisse de « la lettre à l’ordure ». Il faut voir ces deux hommes, animés chacun par leurs propres considérations, buter là contre, acculés à procéder à un chamboulement radical. Il faut voir qu’aussi différemment que leurs parcours semblent s’organiser, le point sur lequel ils bloquent, le point qui met à mal leurs mécaniques entières, est le même : la mort. Je ne peux pas vous dire à quel point c’est précisément ce point qu’il s’agit d’attaquer quand on considère, longtemps après l’élaboration psychanalytique, sa force incommensurable et son impuissance indéfinie.
 
  Mais bref, cette conception précise, cette vocation au repos, au degré 1 de la charge, de la tension libidinale, je voudrais la considérer d’un point de vue exclusivement technique. D’abord, je la comprends particulièrement, je la trouve très savoureuse, en ce qu’elle semble délicieusement logique. Vous prenez n’importe quelle, je vais dire déjà possibilité, vous prenez  n’importe quelle possibilité humaine, vous voyez comme il est tentant de la concevoir par rapport à son degré 1. Vous prenez le développement du muscle, vous le voyez fondre à l’arrêt de toute pratique physique, vous allez bien vous imaginer qu’il retourne à son degré 1. Vous prenez le bronzage, la multiplication de kératinocytes, la production de mélanine, vous voyez bien que, quand cette parade de défense du corps n’a plus lieu d’être, quand il n’est plus exposé, il y a retour à un degré 1. Vous allez donc, dans un certain souci de confort et de praticité, poser un degré 1 qui va vous faciliter la tâche dans vos études. C’est très commode techniquement, n’est-ce pas ? Seulement voilà, alors, déjà vous avez posé un axiome, avec l’arbitraire et la fantaisie absolue qu’implique un tel acte. C’est très commode oui, et c’est aussi complètement faux. D’une part parce qu’il y a aussi un degré 0, vous prenez les poules que l’industrie agricole tient enfermées dans des cages si minuscules qu’elles ne pourraient plus marcher, ni même se tenir sur leurs pattes si elles étaient relâchées, vous voyez qu’il y a un degré 0 du muscle, l’atrophie. Vous prenez le bronzage, réfléchissez un peu… imaginez dans quelles conditions macabres vous allez atteindre le degré 0 du bronzage, celui où la peau n’a jamais, pas une seconde, été exposée à la lumière du jour. Et si ce genre de considérations délirantes de l’absolu, le fascisme total, l’être-mort, n’est pas pour effrayer les scientifiques, il se trouve que n’importe quelle organisation un peu sérieuse ne peut pas ne pas simplement éclater de rire devant une telle hallucination. Vous voyez, ne serait-ce donc que techniquement, la nécessité de redéployer d’autres mécaniques organisationnelles. Vous devez pressentir l’impuissance et la propension au délire des sciences.
  Si on reprend notre exemple de la libido, je voudrais proposer une autre articulation, celle, donc, de la puissance. Vous avez donc une puissance entre possibilités et nécessités – le contexte, l’adaptation, la survie, etc. sont parmi les possibilités et les nécessités –, vous n’allez pas fonder de référent, vous n’allez pas poser d’axiome. Vous réutiliser l’apport immense de Freud, celui de sa conception dynamique de l’humain, qu’il appelle, lui, libido et qu’il embranche à toutes sortes de choses farfelues, vous prenez cette dynamique, vous ne posez pas de curseur, vous ne la rapportez à rien, vous la laissez se déployer, s’organiser, s’effectuer. Vous prenez la tension sexuelle en tant que puissance, le muscle, le bronzage, l’intellect, etc. et vous n’arrêtez pas leurs mouvements, vous ne courez pas derrière non plus avec vos instruments de mesure, non, ni ne vous enfermez sous vide dans des bulles absolues, vous acceptez que ces mouvements vous échappent. Vous ne concevez pas la tension sexuelle comme une charge vouée à retrouver le repos, mais comme un déploiement, sans aucun point référent et idéal, le mot est lâché, sans paradis perdu. Vous les prenez comme des possibilités, plus ou moins sollicitées par des nécessités de contexte, d’adaptation, de survie, etc. Vous les prenez en tant que puissance, puissance qui, dans ses échos d’effectuations, emporte tout sur son passage, les mesures, les idéaux, les rapports, les axiomes… Cela n’a l’air de rien peut-être, mais il me semble que cela change tout.


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