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Saludos Hombre

Par Tepepa

1968
Corri uomo corri
Sergio Sollima
Avec: Tomas Milian

Cuchillo (Tomas Milian) un voleur de tortillas est habillé en haillons dépenaillés du matin au soir. Le total délabrement de sa tenue ne l’empêche pas d’y planquer une multitude de couteaux, d’où son surnom. Alors qu’il dort en prison, il va aider Ramirez (José Torres, très bon), un révolutionnaire idéaliste, à s’évader. A partir de là, tout se complique.
Quentin Tarantino, non content d’avoir fait ressurgir Le Grand Duel dans l'esprit du grand public par le seul biais d’une bande son, a également réussi à réhabiliter Saludos Hombre par le seul biais d’une reconnaissance de dette artistique. Avant Tarantino, il était en effet courant d’entendre que Sergio Sollima avait réalisé seulement trois westerns : deux chefs d’œuvre (Le Dernier face à face et Colorado) et un mauvais film (Saludos Hombre). Depuis que Tarantino l’a ouverte, tout le monde se pâme devant Saludos Hombre, même Télérama, c’est dire l’ampleur de l’esprit moutonnier des journalistes culturels.

En ce qui me concerne, j’aurais de toute façon classé ce western parmi les meilleurs westerns spaghetti, que Tarantino l’aime ou pas. Je ne vois pas une différence formelle énorme entre les deux premiers westerns de Sergio Sollima et celui-ci. Les défauts du film, on les retrouve dans Le Dernier Face à Face et dans Colorado. Jean-François Giré se range lui, dans son livre Il était une fois le western Européen dans l’avis pré-Tarantinesque, à savoir que Saludos Hombre est inférieur. Il invoque un soin de réalisation plus léger et cite Sollima déplorant un budget plus riquiqui. Pourtant, la rigueur moindre dans Saludos Hombre je ne la vois pas : c’est bien réalisé, les images sont belles, bien cadrées et recherchées, en particulier les multiples duels (dont un duel plutôt original entre Cuchillo et son couteau et un méchant Français et son revolver) et la séquence nocturne. S’il s’agit de mettre en exergue les habituels petits défauts de rythme, de rupture musicale inappropriée (la musique qui s’arrête trop tôt), les invraisemblances (le moulin), alors tous ces défauts sont aussi présents dans Le Dernier Face à Face et dans tous les westerns spaghetti hors Leone. S’il s’agit de reprocher une intrigue un peu décousue et la multiplication des personnages (Cuchillo, Cassidy, Ramirez, la fiancée de Cuchillo, les deux espions français, la blonde de l’armée du salut, le bandit Reza et le général Santillana, c’est vrai que ça commence à faire beaucoup, sans compter tous les autres personnages secondaires qui meurent au bout de deux minutes), alors on avait la même chose dans Colorado. On pourrait également reprocher au film le personnage de Dolores (Chelo Alonso), la fiancée de Cuchillo, personnage extrêmement pesant et pénible à supporter. Mais ce cas précis relève j’en ai peur d’un dégoût personnel pour ce genre de femmes possessives qu’on a envie de balancer au fond d’un canyon pour partir sans se retourner. Après tout, peut-être que certains aiment !
Non le seul vrai reproche que l’on puisse faire à Saludos Hombre, c’est effectivement un discours politique beaucoup plus effacé que dans ses deux prédécesseurs, d’où l’impression de voir un spectacle finalement assez vain et sans conséquences une fois passé un générique pourtant très explicite. La « révélation » graduelle de Cuchillo qui passe de simple voleur motivé uniquement pour plaire à sa belle à combattant révolutionnaire motivé par la liberté ne s’accompagne d’aucune réflexion de fond sur la révolution elle-même ni sur autre chose. C’est juste ça : Cuchillo, au cours de ses épreuves, va ouvrir son cœur et développer sa réflexion. Message un peu simpliste et vite expédié, si vite expédié qu’au fond on se demande même s’il est bien là. En fait, ce fameux discours politique se tiendrait plutôt au niveau des petits détails, petits détails dont les aficionados sont friands : Cuchillo qui vole pour se nourrir, Cuchillo qui saisit la moindre occasion pour manger alors que tous les autres protagonistes ne semblent jamais avoir faim, Cuchillo qui fait des courbettes devant les soldats (« moi, non je ne cours pas señor »), Cuchillo qui clame son innocence de façon répétée et ridicule à chaque fois qu’il se fait arrêter, Cuchillo qui cache un papier important entre son pied et la semelle de sa sandale, toute une grammaire de la pauvreté et de l’humilité fort bien observée et plus efficace qu’un pensum théorique. Le héros péon est un pied de nez aux pistoleros impassibles du genre. Cuchillo est vivant, souriant, et il court, il court, il court. Toujours poursuivi, toujours menacé, toujours en lutte pour sa survie, cette vision du laissé pour compte et du moins que rien, parfaitement résumé par le titre italien (cours, homme, cours) est finalement la grande force du film. Car si dans Colorado, le spectateur pouvait encore s’identifier au tireur fin et rapide de Lee Van Cleef, dans Saludos Hombre il n’a plus le choix : le seul référent est ce pouilleux qui se goinfre à chaque fois qu’il le peut et qui passe son temps à fuir et à se mettre en mauvaise posture. Dès lors, tous ceux qui se mettent en travers de sa route, deviennent suspects voire haïssables, y compris la figure de l’aventurier occidental qui sert habituellement de référent dans les westerns zapatta. Certes, le personnage de Cassidy (Donald O’Brien) se révèle au final plus « gentil » qu’il n’en a l’air, mais pendant toute la première partie du film, il n’est qu’une menace de plus pour Cuchillo, et il n’hésite pas à le torturer pour parvenir à ses fins.
On est donc forcés – horror, shock – de s’attacher à une figure issue du tiers monde pendant deux heures de film, à subir le sort des opprimés qui ne se plaignent jamais, sans cesse malmenés mais qui ont toujours le sourire, qui volent trois pesos mais qui ne détourneraient jamais trois millions de dollars destinés au peuple, qui n’ont jamais de chance mais qui s’en sortent toujours par débrouillardise. Tomas Milian est comme d’habitude parfait pour ce rôle, il parvient à rendre charismatique un type en haillons, il parvient à rendre attachant un type qui nous ferait peur dans la rue, il parvient à rendre crédible ce personnage de « petite gens » pourtant au dessus du lot. En face on trouve les aventuriers de tout poil, les politicards véreux et les soldats tout puissants, les notables corrompus et les bandits de grand chemin qui se réclament de la révolution alors qu’ils ne font que s’enrichir (Nello Pazzafini et son imposante stature). Et pour cela Saludos Hombre est un grand film, pas pour tel ou tel discours politique démonstratif et appuyé, mais parce qu’il change de camp et nous offre un antihéros positif, optimiste qui appartient à la classe de ceux qui se prennent toujours tout en pleine gueule mais qui sont toujours debout.

Où voir ce film ?
Vous pouvez acheter ce film chez Seven 7. Je ne l’ai pas fais pour ma part parce qu’ils le vendent avec un bouquin sur le western spaghetti que j’avais déjà acheté avec Le Dernier face à face et que j’avais déjà un enregistrement du film diffusé sur le satellite. Le message de Seven 7 était donc « Cours, pigeon, cours », mais si ce bouquin vous ne l’avez pas, ça peut-être un bon achat.

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