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Phénomènes : un film défait

Publié le 28 juillet 2008 par Joachim
On a retrouvé ce beautiful freak, celui qui ornait la pochette de l’album de Eels (1996). Ce gentil monstre, depuis, a grandi et n’est autre que Zooey Deschanel, dont le regard dilaté et écarquillé constitue le meilleur effet spécial (d’ailleurs le seul, puisque le vent produit par des ventilateurs, c’est de la machinerie) de Phénomènes (M. Night Shyamalan 2008).

Sinon, le film… Bizarre, vraiment bizarre. Sans doute pas un grand film, peut-être pas un si bon film, mais un film qui continue à imprimer sa trace dans ma mémoire. Tentative d’explicitation de l’ambivalence de ce film et surtout du sentiment qu’il procure.

Peut-être qu’au fond, Shyamalan vise directement le plus difficile : captiver et faire frissonner avec des coups de ventilateur et une bâche fendue. On salue le challenge, on sent l’intention mais on ne marche pas complètement. Evident constat de défaite de ce film qui aurait pu être formidable, mais qui à l’instar de ses protagonistes se retrouve coincé à la croisée de plusieurs routes, qu’il ne peut plus emprunter. Mais quelque part, Phénomènes, est une accumulation de défaites. C’est paradoxalement ce qui en fait son prix.

Un film symptôme de la défaite du cinéma face à la télévision. Il n’y a qu’à voir comment n’importe quel épisode de Lost paraît nettement plus intense, contemporain et fouillé. Phénomènes, avec son allure d’épisode relifté de La quatrième dimension (les mêmes liminaires scientifiques pour cautionner l’irrationnel) ne fait pas le poids face au déploiement fictionnel de la création de JJ Abrams. D’où aussi, l’impression d’un scénario étriqué, expédié en regard de son pitch si prometteur, pitch dont seule la machine télévisuelle, et plus du tout la série B « à l’ancienne », serait apte à révéler l’ampleur. Mais si déjà, le film nous attrapait par les sentiments ? Par son statut de « blockbuster qui ne serait qu’une toute petite chose » ? Cynisme ? En tout cas, une autre variante du grand film malade.

Un film de la défaite de l’Amérique. Plus que la énième fiction post 9/11 et pro Al Gore, la part la plus intéressante du film tient tout entier dans le parcours de ses protagonistes, qui prend à rebours le parcours fondateur de l’Amérique (des grands espaces jusqu’à la nouvelle frontière), comme sa rencontre originelle (l’homme face à la nature comme chez Walt Whitman ou Thoreau).

Rappelons que les grands parcs urbains (Central Park, les Tuileries ou les Buttes Chaumont) sont dans leur conception même des représentations d’Arcadies concrètes, des maquettes à taille humaine de la représentation d’un territoire, en somme des préfigurations voire des concentrés de l’« aménagement du territoire » du pays dans son ensemble. Central Park, c’est un rectangle d’Eden originel domestiqué au cœur de la cité la plus trépidante des Etats-Unis, les Tuileries, c’est un segment du grand axe royal, une métaphore de la rectitude de la vision étatique à la française. Et dans le film, c’est le nid des phénomènes. On ne peut pas être plus clair. Si le modèle réduit ne fonctionne plus, c’est carrément que le modèle lui-même défaille. Pour survivre à la catastrophe, il faut refaire le parcours inverse de ceux qui ont construit le pays : fuir la cité, s’effrayer des grands espaces pour refonder un foyer… dans la maison des esclaves. Ce parcours d’anti-conquérant qui mène tout droit à la réclusion s’accompagne d’un corollaire tout aussi pernicieux : l’exact contraire du « united we stand, divided we fall ». Ici, l’unité amène à la perte de la communauté. C’est le groupe qui doit se diluer, le melting pot qui doit se défaire pour revenir au noyau familial. Enorme ambiguïté de ce « chacun pour soi » salvateur, ambiguïté pourtant excitante et retorse que le film n’a pas le temps de creuser, peut-être effrayé par ses propres présupposés. Dommage parce cette façon de dresser le portrait d’une Amérique recroquevillée, par le biais même de la progression de la fiction, est autrement plus saisissant que le twist final du Village.

Défaite des héros qui s’accompagne de la défaite des corps. Avec quelle résignation, ceux-ci abandonnent la partie et se laissent aller à la mort.Comme nous l’invite le titre original, il y a là quelque chose d’un happening de body-art, qui, au-delà de la « performance » et du « dispositif » transmet quelque chose du mystère de la mort qui vient toujours sans prévenir (il n’y a qu’au cinéma qu’on « prépare » les disparitions), le tout dans un mixte de quiétude et d’effroi qui pourrait s’appeler le début de la sagesse.

Si j’étais sévère, j’irais même jusqu’à dire que le film est une défaite de Shyamalan lui-même qui, quand il doit filmer le vent a quand même du mal à lutter avec ça :


Le vent (Victor Sjöström 1928)

Et quand il veut être sensualiste (même horrifique), il a quand même du mal à lutter avec ça :


Pather Panchali
(Satyajit Ray 1955)

Et pour autant, c’est très étrange, le film reste, obsède, me paraît celui de son auteur pour lequel j’ai le plus d’attachement, le plus de proximité malgré tous ses évidents défauts, malgré son travail à moitié fait. Moi qui considérait Shyamalan comme un cinéaste surfait, je viens vers lui avec son film défait, un film qui ressemble plus que jamais à un beautiful freak.

C’est peut-être dû au sortilège du regard de Zooey. La première apparition des ses yeux globuleux tenant en respect un portable en pleine vibration reste l’image la plus forte du film. Si un battement d’ailes de papillon peut provoquer un ouragan, un seul battement de ses cils peut-elle suffire à faire tenir un film ? Poser la question, c’est déjà apporter un début d’acquiescement.


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