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Interview de Jean Grégor ("Tu aurais pu", Balland)

Par Lise Marie Jaillant

Si vous ne connaissez pas encore Jean Grégor, c'est que vous avez raté mon post sur le chef d'oeuvre inconnu: "L'ami de Bono",  sorti en 2005. Jean Grégor vient de sortir un nouvel ouvrage aux éditions Balland: une série de petites scénettes sur le thème des hasards et de l'ironie du sort. Le lecteur est invité à s'identifier à des personnages à la vie souvent glauque et sans espoir (la serveuse au P'Tit Ridin, la coiffeuse dans un salon appelé Infini'Tifs, le type incapable de faire des choix,...)

"Tu aurais pu" est donc d'une lecture agréable quand on prend le métro ou le bus: on lit un petit passage, on regarde sa voisine d'en face (une fille de 24 ou 25 ans avec un air épuisé et deux gosses dans une poussette) et on se dit: tu aurais pu , toi aussi, naître dans une famille de white-trash anglais...

Bref, c'est un livre qui plaira aux contemplatifs et aux rêveurs. Si vous préférez un roman plus traditionnel, "L'ami de Bono" vous conviendra probablement d'avantage.

Mais laissons la parole à Jean Grégor, qui a accepté de répondre à mes questions:

Vous avez fait pas mal de petits boulots avant de venir à l'écriture. Qu'est-ce qui vous a décidé à devenir écrivain?

En fait j'avais déjà cette idée de l'écriture avant de faire mes petits boulots. Je crois que la lecture de John Fante et de son "Demande à la poussière" m'a marqué, j'avais 17 ans. Ce type a ouvert une porte en moi, j'aimais sa façon d'aborder l'écriture, de la mêler à la vie courante. Soudain dans mon esprit d'adolescent l'écriture n'était plus
l'apanage des académiciens, ce fut une sorte de feu vert. Quant à l'écriture proprement dite, elle est peut-être un choix correspondant à mes moyens d'une part, et mon esprit indépendant d'autre part. J'aurais rêvé de faire du cinéma, mais il fallait remuer ciel et terre pour trouver de l'argent, et puis travailler avec d'autres personnes. Avec
l'écriture, il fallait un stylo, une feuille, et surtout personne n'était là pour mettre son nez dans mes affaires.

Votre premier ouvrage, « Contes Philéens », est paru chez H.B. éditions en 1996. Mais vous aviez écrit plusieurs livres auparavant, qui ont été refusés par les éditeurs. Rétrospectivement, comment expliquez-vous ces échecs? Comment avez-vous trouvé le courage de continuer à écrire?

J'ai à ce sujet une philosophie: ne pas s'attarder sur un manuscrit. Ainsi, j'écris pas mal, j'entasse des manuscrits, et je considère normal que parmi ces manuscrits, certains soient moins bons que d'autres. Je me console en me disant qu'ils auront servi de brouillons aux suivants, ce qui est vrai. Un livre refusé n'est pas un livre complètement perdu, du moins pour soi. Son refus reste en vous, comme une direction à ne plus prendre. L'apprentissage a certes été douloureux au début puisque les refus étaient systématiques. Mais j'apprenais, je le sentais, alors je continuais. Je me disais que je pourrais très bien ne jamais être publié de ma vie, d'une manière je parvenais à m'y accommoder. Ecrire en soi me guérissait de mes maux, c'était déjà pas mal! Quant au "courage de continuer à écrire", je ne le qualifierais pas de courage, il y a un moment où je sentis que telle était ma vie: écrire quoiqu'il advienne. L'essentiel est de ne pas faire trop d'effets d'annonce à son entourage. Quand on parle trop de son écriture à ses proches, c'est une forme d'engagement, de contrat que vous signez vous-même et c'est cela qui vous mine. J'avais cette chance d'être d'une nature discrète.

Pour « Turbulences », publié en 2000, vous affirmez sur votre site web avoir envoyé ce roman par la Poste. Or vous aviez à l'époque deux ouvrages publiés, qui avaient retenu l'attention de critiques littéraires (article d'Eric Fottorino dans le Monde des Livres notamment). Vous n'étiez donc pas un parfait inconnu. Croyez-vous que votre éditrice Isabelle Gallimard publie vraiment des inconnus ayant envoyé leur manuscrit par la Poste?

Je ne sais pas ce qu'est capable de faire Isabelle Gallimard à ce sujet. Ce que je sais, c'est qu'avoir publié deux recueils de nouvelles chez un éditeur inconnu et peu diffusé ne m'a pas spécialement ouvert de porte. Je crois que tous les éditeurs regardent les manuscrits de la même façon: ils attendent le coup de coeur, ce qui semble-t-il a été le
cas pour Isabelle Gallimard. "Turbulences" a été refusé par d'autres éditeurs. Un coup de coeur n'est pas rationnel, certains éditeurs sont séduits par des livres qui laissent indifférents d'autres éditeurs.


« L'Ami de Bono » est un roman très abouti, avec une couverture accrocheuse. Quelles ont été les réactions des lecteurs? Lors des signatures, avez-vous rencontré beaucoup d' « amis de Bono » traversant une middle-age crisis?

J'ai été assez déçu par la sortie de ce livre. Quelques articles, certes, quelques emballements de ci de là, mais il n'y a pas eu l'étincelle nécessaire au succès. Je trouvais pour une fois que ce livre venait à point, de plus, Bono était dans la partie, cet homme me plaisait et je pensais que d'autres que moi partageraient mon affection pour lui. En revanche, en terme d'expérience personnelle, la sortie de ce livre m'a plu car je me suis rendu à Dublin en vélo dans le simple but d'offrir le livre à Bono. C'était du romantisme pur de partir ainsi. Un peu à la manière de ce vieux bonhomme dans le film de David Lynch, qui traverse les Etats-Unis sur une tondeuse, juste pour aller
dire à son frère qu'il l'aimait bien. Je fis un voyage magnifique, éprouvant mais riche en rencontres et en discussions. Cela restera gravé en moi.


Pourquoi « Tu aurais pu » est-il publié chez Balland et non Mercure de
France?
Car Isabelle Gallimard n'a pas éprouvé de coup de coeur, justement. Je ne lui en veux pas, le livre par sa forme peut-être moins conventionnelle ne correspondait pas à la "ligne éditoriale" du Mercure. Ce livre, je ne l'ai pas rangé avec les autres manuscrits refusés, car je savais qu'il pouvait plaire à d'autres éditeurs.

Questions sur « Tu aurais pu »:
La première chose qui vient à l'esprit en lisant ces scénettes, c'est « ah, quelle vision noire de l'humanité ». Pourtant, vous arrivez à présenter les personnages de façon drôle. Est-ce que ce mélange de glauque et d'humour faisait partie de votre projet originel?

Il s'agit probablement de ma vision de la vie. Je pars d'un constat assez dramatique, mais je n'ai aucune envie d'utiliser un ton dramatique pour en faire part. D'ailleurs dénoncer de manière frontale est une chose que je ne suis pas capable de faire: je deviens mauvais, pathétique. Je préfère les ellipses, je préfère dire les choses en
coin. Mais mon projet originel, pour répondre à la question, fut le prolongement de mes propres réflexions: j'ai traversé une période (j'y suis peut-être encore d'ailleurs) où je ne cessais de penser que j'aurais pu être quelqu'un d'autre. Le "tu" utilisé dans le livre était une manière de me parler à moi-même.


Pourquoi avoir écrit des scénettes présentant une multitude de personnages, plutôt qu'un roman plus « traditionnel »? N'est-ce pas un peu frustrant pour un écrivain de ne suivre un personnage sur le long terme?

C'était une expérience, et je l'ai vécue avec jubilation. Décliner des dizaines de "Tu aurais pu" comme une mosaïque, était quelque chose que je voulais tenter. En m'affranchissant de cette contrainte du personnage présent du début à la fin du livre, j'ai eu plus de liberté. Je ne voulais pas d'un livre trop facile où tout est expliqué. J'aime aussi les tableaux, les films où l'on ne comprend pas forcément tout, mais qui nous plaisent malgré tout.


Et vous, Jean Grégor, si vous n'aviez pas été écrivain, qu'auriez-vous pu devenir?

J'ai été pompier pendant quelques années. C'est la profession que j'ai aimée le plus. L'ambiance de la caserne, cette proximité avec la mort, avec la détresse. Si l'écriture n'avait pas cherché à tout prix à prendre sa place dans ma vie, alors oui, certainement, je serais resté pompier.


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