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La chambre des tortures de Roger Corman, par Francis Moury

Par Juan Asensio @JAsensio
Francis Moury pour la capture d'écran.
Fiche technique succincte
Réalisation : Roger Corman
Production : Roger Corman (Alta Vista)
Distribution : American-International Pictures (A.I.P.)
Scénario : Richard Matheson d’après Le Puit et le pendule d’Edgar Allan Poe
Directeur de la photographie : Floyd Crosby (A.S.C.) Panavision Scope, couleurs Pathé
Montage : Anthony Carras
Musique : Les Baxter
Casting succinct
Vincent Price, Barbara Steele, Luana Anders, John Kerr, Anthony Carbone, etc.
Résumé du scénario
Le noble frère d’Élisabeth Medina frappe à la porte du château de Don Nicolas Medina, fils d’un célèbre inquisiteur espagnol au sadisme réputé : il vient lui demander des explications sur les circonstances du décès de son épouse. Il finira par en obtenir, au péril de sa vie et de sa raison, lorsqu’il se retrouvera face au Puits et au Pendule, dans la Chambre des tortures…
Pit and the Pendulum [La Chambre des tortures] (États-Unis, 1961) de Roger Corman est le second film de la «série Edgar Poe» distribuée par la firme American International Picture dirigée par les fameux Samuel Z. Arkoff et James H. Nicholson. Il fut tourné dans la foulée du succès remporté par The Fall of the House of Usher [La Chute de la maison Usher] (États-Unis, 1960) que Corman avait réalisé avec la même équipe technique et que l’acteur Vincent Price avait déjà interprété en vedette masculine. Il faut noter que son titre original inscrit au générique ne contient pas d’article défini avant le mot «Pit», à la différence de celui du conte d’Edgar Allan Poe publiée aux États-Unis en 1843 et traduit en français par Charles Baudelaire en 1852 sous le titre Le Puits et le pendule avant qu’il l’intègre par la suite aux Nouvelles histoires extraordinaires.
Le scénario construit par Richard Matheson s’écarte considérablement du conte de Poe et ne restitue qu’à l’extrémité du récit ce qui en constituait la matière essentielle, en la modifiant d’ailleurs elle-même de façon conséquente.
Modification substantielle qui permet l’introduction d’une intrigue de grande ampleur, d’une certaine complexité alors que Poe ne mettait en scène qu’un seul homme ! La terreur redoutée de la mise en présence d’un homme aux effrayants «puits» et «pendule» constitue tout de même bien la finalité profonde de l’intrigue même si Matheson et Corman ont privilégié largement le pendule par rapport à l’original qui permettait au puits de faire rebondir la terreur et le suspense in extremis. Finalité redoublée du fait que cette terreur née de la folie et du sadisme l’engendre à son tour chez Nicolas Medina, fils d’un grand inquisiteur qui tortura sous ses yeux sa propre mère soupçonnée d’adultère. Ironie noire de Matheson : Élisabeth Medina se révèle en effet adultère et le payera d’une mort encore plus horrible. Entre ces deux révélations, l’une sous forme d’un très étonnant récit oniriquement traité à l’aide de filtres colorés et d’objectifs déformants, l’autre montrée au présent mais avec un traitement cauchemardesque, la peur a eu largement le temps de s’installer.
Les puristes de l’adaptation cinématographique rigoureuse d’une œuvre littéraire peuvent, certes, préférer la plus grande fidélité de l’adaptation réalisée pour la télévision française en 1963 par Alexandre Astruc. Ne regrettons cependant point l'adaptation de Matheson : nous n’aurions pas sans elle les scènes mémorables entre Barbara Steele et Vincent Price. Barbara Steele avait débuté en Angleterre et venait d’être consacrée l’année précédente par sa géniale interprétation dans Le Masque du démon (Italie, 1960) de Mario Bava. Vincent Price était un habitué d’Hollywood, y compris en premier rôle dès les années 1945-1950, et avait déjà interprété des rôles dans le genre fantastique mais c’est bien la série Edgar Poe de Corman qui, de 1960 à 1964 le consacra, à un âge assez tardif, comme acteur vedette du cinéma fantastique : il ne cessera dès lors d’enchaîner les tournages de films d’horreur et d’épouvante de 1960 à 1975, date à laquelle sa carrière ralentit. Il enregistra également sur disques la lecture d’un certain nombre de contes d’Edgar Poe. La présence de Barbara Steele confère à La Chambre des tortures un charme encore plus vénéneux et lui donne aussi une importance historique toute particulière dans l’histoire du cinéma fantastique puisque ce fut le seul film les réunissant. Cette adaptation est d’autant moins une trahison qu’on y retrouve les thèmes de la quête de l’identité, de la solitude et de l’inceste latent, ceux de l’amour d’une femme idéale morte prématurément, du travail de la mémoire, de la révélation d’une vérité plus invraisemblable que tout ce qu’on pouvait supposer, de l’angoisse de la rupture possible d’un ordo rerum par une satanique transgression du mal dans la réalité, transgression favorisée par l’angoisse de la mort, la peur, la folie subvertissant le psychisme du héros : tous ces thèmes sont bien ceux de l’univers littéraire de Poe et ils sont ici remarquablement remis en situation par cette adaptation, finalement novatrice et riche. Splendeur plastique des décors de Daniel Haller, beauté constante du Scope-couleurs et prouesses techniques récurrentes du directeur de la photo Floyd Crosby (A.S.C.) qui apporte à la grande scène du puits et du pendule une touche authentiquement expressionniste, interprétation homogène de haute tenue portée par la présence de deux des plus grandes stars mondiales du cinéma fantastique : Corman, ici producteur et réalisateur, livre un des sommets de la série à tous points de vue.
Ajoutons que l’ouverture «abstraite» pré-générique a peut-être inspiré le propre générique de Kaidan [Kwaidan] (Japon, 1964/1965) de Masaki Kobayashi et que le plan final (le «close-up» sur les yeux de Barbara Steele) est l’un des plus virtuoses jamais vus sur un écran. Enfin, notons que la séquence elle-même du générique fut tournée sur une plage située à quelques kilomètres de Los Angeles, celle-là même où Christophe Gans tournera par la suite certains plans de son moyen-métrage Hôtel aux noyés (intégré comme second segment au film collectif Necronomicon (États-Unis-Jap.-Fr., 1994) de Christophe Gans, Shusuke Kaneko et Brian Yuzna) – cf. : son entretien avec David Martinez paru dans Le Cinéphage n°18, Paris, novembre-décembre 1994, p. 28.

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