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Méridien de sang de Cormac McCarthy, 2

Par Juan Asensio @JAsensio
Méridien de sang de Cormac McCarthy, 2Grotte d'Altamira, Santillana del Mar, photographie de Juan Asensio.
«Les ombres des plus petites pierres étaient comme des lignes griffonnées sur le sable et les formes des hommes et de leurs chevaux s'allongeaient devant eux comme les filins de la nuit d'où ils étaient venus, comme des tentacules pour les enchaîner à l'obscurité encore à venir.»
Cormac McCarthy, Méridien de sang (Seuil, coll. Points, 2006), p. 59.
«Les flammes se tordaient au vent et les braises pâlissaient puis s’assombrissaient puis pâlissaient encore puis s’assombrissaient comme la pulsation sanguine d’une chose vivante gisant éviscérée sur le sol devant eux et ils contemplaient le feu qui contient en lui quelque chose de l’homme lui-même tant il est vrai que sans lui l’homme est diminué et coupé de ses origines et comme exilé. Car chaque feu est tous les autres feux, le premier feu et le dernier feu qui sera jamais.»
Ibid., p. 307.

41sZ6VsW36L._SS500_.jpgPeut-on tout dire, tout affirmer, tout écrire d'un roman ? Peut-on le tordre dans tous les sens, lui imposer une grille de lecture qui sera forcément sélective, curieusement sélective, odieusement sélective, sélective et pourtant aveugle à l'essentiel, au point de ne pas paraître remarquer ce qui pourtant crève les yeux ? Peut-on, doit-on tenter d'interpréter un texte tel que Cœur des ténèbres de Joseph Conrad en le déconstruisant à la manière de Derrida ou plutôt de ses épigones universitaires, comme un certain Richard Pedot l'a fait, parvenant à des conclusions aussi optimistes que suspectes sur le sens et la portée de l'aventure vécue par Marlow ?
Peut-on, doit-on tenter d'interpréter un roman aussi complexe, voire énigmatique en bien de ses passages que Méridien de sang en le filtrant au large tamis des concepts de Gilles Deleuze (ou, du moins, de l'idée qu'un universitaire se fait de ceux-ci, ce qui est sans doute une tout autre chose que la réalité conceptuelle concernée) ? Peut-on écrire, comme le fait Florence Stricker, que «Développant une éthique du nomadisme, de la résistance aux segmentarités dures (impérialisme territorial, tyrannie du discours, impérialisme du récit), Blood Meridian soumet les fondements de l’identité nationale à une érosion inéluctable, et la débarrasse des scories culturelles et idéologiques qui l’encombraient» (1), sans même évoquer d'autres dimensions plus évidentes de ce roman (le mal, la sauvagerie, le mystère, l'interpénétration entre les mondes visible et invisible, la beauté sidérante de certaines images (2), la surabondance des références bibliques, la structure elliptique, lacunaire de certains épisodes, etc.). Pourquoi, d'ailleurs, Deleuze plutôt que Nietzsche, philosophe dont la mention conviendrait mieux si l'on songe aux nombreux discours du Juge que McCarthy a fait une espèce de surhomme devenu fou (et, de nouveau, se lève notre précédente réserve : cependant, un grand romancier a bien souvent une connaissance quasi intuitive, poétique, de la philosophie, à la différence d'un universitaire, fût-il lettré) désireux, plutôt avide de provoquer un arraisonnement général de l'univers ? À vrai dire, faire du juge Holden un surhomme c'est déjà le réduire : tout autant pourrait-il être analysé comme le lointain surgeon de Kurtz, l'un et l'autre, par le don d'user d'un langage fascinant et mensonger (surtout celui de Holden), pouvant être considérés comme des faux prophètes, voire de véritables démons. Il y aurait d'ailleurs beaucoup à écrire sur la fascinante figure du Juge, lequel constitue l'objet unique et indirect de tout un chapitre (le dixième; jusqu'alors, le romancier ne nous livrait que quelques visions directes mais fugaces de ce personnage) alors que l'ex-prêtre Tobin raconte au gamin ses prodigieux exploits, Holden qui présente toutes les caractéristiques propres aux personnages démoniaques tels que les imaginèrent les romantiques : don des langues, intelligence universelle, force physique hors du commun, cruauté sans bornes, corps étrange et grotesque, apparitions subites et inexplicables, capacité, selon toute apparence, de se trouver en plusieurs endroits simultanément, etc.
Certes, Florence Stricker est consciente des dangers auxquels pareil type de lecture forcément réducteur soumet le livre commenté, analysé, filtré. Elle a donc raison de tempérer ses propres analyses en écrivant, d'une part qu'«il pourrait être tentant de lire Blood Meridian comme un grand poème en prose, une jubilation poétique propulsée par une dynamique strictement langagière, délivrée du pesant devoir de signifier et de communiquer – la seule autorité reconnaissable étant celle des mots, qui transcendent toujours l’interprétation que l’on peut en avoir […]» (p. 72), ensuite qu'«Il ne s’agit certes pas de lire les romans du Sud-Ouest comme «les écritures saintes de l’Amérique», une Bible du Nouveau Monde. Pourtant, sans vraiment s’inscrire dans une lignée prophétique, McCarthy est un voyant (a seer), et participe, à sa façon, au tumulte d’un pays en gestation permanente» (p. 110). Reste que cette double précaution, d'une part pour éviter le danger, ridicule et fort commun, de ne faire d'un roman qu'un assemblage de signifiants déchiffrables par les khâgneux et leurs professeurs, de l'autre une pure transparence qui évoquerait une entité métaphysique, n'est guère convaincante qui fait de Méridien de sang une espèce d'objet hétéroclite, à cheval entre la pure auto-référentialité (3) et le message purement symbolique ou religieux (4).
Florence Stricker est encore moins pertinente lorsqu'elle rapproche le roman de Cormac McCarthy d'autres œuvres, uniquement cinématographiques (5) sans que nous sachions vraiment ce qui motive son choix (6) alors qu'elle ne dit pas un mot du rapprochement littéraire qui pourtant s'impose le plus à mes yeux, comme je l'avais signalé d'ailleurs dans une note : celui avec l'un des chefs-d'œuvre de Joseph Conrad, Cœur des ténèbres. Rapprochement d'autant plus évident que le thème du langage, que signale pourtant Florence Stricker assez justement (7), et d'un langage vicié dès l'origine (ce n'est sans doute pas un hasard si l'une des trois exergues du livre de McCarthy évoque des faits de cruauté vieux de... 300 000 ans, si le mal qu'évoque Marlow est lui aussi rattaché à une sauvagerie antique, voire préhistorique), est une passerelle entre les deux livres pourtant aussi visible que nécessaire. J'ai déjà écrit que la longue nouvelle de Conrad constitue l'une des matrices fondamentales de nombre de romans contemporains (8), ne serait-ce que par la vision très ambiguë qu'elle nous propose du mal (9), le dernier en date étant le très décevant Serviles servants de Tarik Noui et, sans que je puisse fournir quelques preuves autres que purement textuelles à mes assertions, au roman de Cormac McCarthy donc.
Notes
(1) Florence Stricker, Cormac McCarthy. Les romans du Sud-Ouest (éditions Ophrys, coll. Des auteurs et des œuvres, 2007), p. 108. Les pages entre parenthèses renvoient à cette édition.
(2) Je ne sais si les commentateurs de langue française ont suffisamment insisté sur le très grand nombre et la stupéfiante beauté des images que Cormac McCarthy déploie dans ses romans. J'ai mis en exergue de ce texte deux passages parmi tant d'autres extraits de Méridien de sang. Ainsi, dans La Route : «Le talc noir et mou volait à travers les rues comme l’encre d’un poulpe déroulant ses spirales sur un fond marin et le froid s’insinuait sous la peau et l’obscurité tombait de bonne heure et les pillards courant les canyons abrupts leurs torches à la main trouaient les congères de cendre de soyeuses crevasses qui se refermaient sur leurs pas aussi silencieusement que des yeux», La Route (Éditions de l’Olivier, 2008), p. 157.
(3) «Car ce que McCarthy aime par-dessus tout, c’est bien sûr tracer (des lignes nomades), déclencher (des élans syntaxiques), mais surtout commencer, recommencer à nommer, au risque parfois de paraître oublier toute référence extrinsèque et céder au vertige autoréférentiel», p. 83.
(4) Florence Stricker a ainsi parfaitement raison d'écrire : «Auteur expérientiel (au sens religieux du XIXe, «experiential», «experiencier of the holy»), McCarthy traduit les vibrations du divin qui marque la nature de son signe sans pour autant laisser entrevoir de rapprochement définitif», p. 21.
(5) Rapprochement de Méridien de sang avec The Thin Red Line qui, selon l'auteur, «traduit des préoccupations proches de celles de McCarthy, telles la négation de l’itinéraire […] et la nécessité de «l’étincelle» (cf. Note p. 35). J'avoue ne bien comprendre aucun de ces deux points, même si j'avais naguère rapproché le film de Malick de Stalker de Tarkosvki, oeuvre géniale dans laquelle, certes, la ligne droite est ridiculisée. Page 53, le roman de McCarthy est comparé à The Wild Bunch de Sam Peckinpah. Dans les deux cas, manque à mon sens l'évidence d'une interrogation sur le Mal telle qu'elle est remarquablement exposée dans le roman de McCarthy.
(6) Peut-être le fait que notre commentateur paraît persuadé que «Blood Meridian est, entre autres choses, une réflexion sur l’optique, et une interrogation sur les conditions de la perception. Au désert McCarthy enregistre les distorsions qu’elles produisent. Il insiste notamment sur les illusions d’optique et les phénomènes de parallaxe, qu’il met en rapport avec la difficulté à construire le futur sur une vision claire du passé […]», p. 46.
(7) Évoquant l'une des dimensions politiques et métaphysiques des gouvernements puritains, l'auteur cite ce passage intéressant de Washington Irving :«[T]he simple truth of the matter is that their government is a pure, unadulterated logocracy or government of words. The whole nation does everything una voce, or, by word of mouth, and this manner is one of the most military nations in existence… The country is entirely defended vi et lengua, that is to say by force of tongues», in Washington Irving, Salmagundi, in History, Tales and Sketches (ed James Tuttleton, New York Library of America, 1983, p. 144).
(8) Citons quelques auteurs et leurs romans qui se sont plus ou moins clairement inspirés du Cœur des ténèbres de Conrad : Patrick White avec Voss, Chinua Achebe avec La flèche de Dieu, J. M. Coetzee avec Au cœur de ce pays. N'oublions certes pas, parmi une multitude d'autres titres, le Voyage au bout de la nuit de Céline et le Voyage au Congo de Gide.
(9) Lorsqu'elle évoque le mal, Florence Stricker se contente de noter quelques affligeantes banalités, qui plus est travesties sous la défroque, toujours démodée, du jargon : «Contre les passions tristes, le ressentiment, les fantômes du négatif, McCarthy propose, lui aussi, à sa façon, une théorie des affections en forme de philosophie pratique. McCarthy l’imperceptible est aussi l’homme des rencontres et des agencements. Et il s’agit de plus en plus clairement au fil de l’œuvre de trouver un remède (une forme de connaissance) aux affects d’extériorité. La violence et la mort toujours viennent du dehors et l’écriture constitue précisément l’effort pratique de composer des rapports sous l’effet des rencontres», p. 113. Quoi qu'il en soit, le mal radical, dans nos deux livres, est un thème autrement plus profond que la critique de la mission civilisatrice de l'Europe ou celle de la Destinée manifeste. Rappelons que cette dernière, dont les termes sont suffisamment péremptoires pour avoir pu autoriser tous les massacres («Our Manifest Destiny is to overspread the continent allotted by Providence for the free development of our yearly multiplying millions»), fut popularisée par un journaliste, John Louis O’Sullivan, dans son article intitulé Annexation, United States Magazine and Democratic Review, (27 December 1845), in Julius W. Pratt, The Origins of Manifest Destiny, American Historica Review (1927), pp. 795-98.

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