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"Transmutations" : une étude de Jean-Pierre Richard sur SPR

Par Spiritus

Ma première virée dans les librairies parisiennes fut à la hauteur de mes attentes; voici une première pile de livres, chinés à "Mona Lisait", à la "Galerie de la Sorbonne" (autre excellente adresse), chez un bouquiniste, et qui font, déjà, de mon séjour parisien, une réussite. Il y a là quelques universitaires, du Gourmont, un peu de fin-de-siècle, de l'avant-siècle. Les titres ? Tenez :
- Pierre VARILLON et Henri RAMBAUD : Enquête sur les maîtres de la jeune littérature, Librairie Bloud & Gay, Paris, 1923 (publication des nombreuses réponses à l'enquête de la Revue hebdomadaire du 30 septembre au 30 décembre 1922)
- Remy de GOURMONT : Une Nuit au Luxembourg, Mercure de France, Paris, 1906 (la mention de "deuxième édition" figure sur le faux-titre - fictive ? - l'achevé d'imprimer datant du 30 septembre 1906; amis gourmontins à mon secours !)
- Remy de GOURMONT : Le Songe d'une Femme - roman familier, préface de Henri Bordillon, Editions UBACS, Chavagne, 1988.
- Remy de GOURMONT : Des pas sur le sable..., présentation de Henri Bordillon, Editions UBACS, Rennes, 1989.
- WILLY [Jean de TINAN] : Maîtresse d'esthètes, préface de Jean-Paul Goujon, Champ Vallon, Seyssel, 1995 (réédition scientifique de ce roman à clefs magistralement écrit par Jean de Tinan et non moins magistralement signé par le cher Willy)
- Louis MARQUEZE-POUEY : Le mouvement décadent en France, PUF, Paris, 1986 (où l'on retrouve le nom de Paul Roux aux pages 183-185, 229-230)
- Jean-Pierre RICHARD : Essais de critique buissonnière, Gallimard, Paris, 1999.
J'aime beaucoup Jean-Pierre Richard, dont la prose critique est accessible sans cesser d'être toujours pertinente, et qui est d'un bel écrivain. J'avais lu ses Essais de critique buissonnière lors de leur parution; je les avais empruntés à la bibliothèque de l'UTM, attiré par le nom de Saint-Pol-Roux figurant au sommaire. "Transmutations", tel est le titre de l'étude qui lui est consacrée, constitue l'une des meilleures introductions à l'oeuvre du Magnifique que j'ai lues. On a souvent tendance à diviser la production idéoréaliste en deux parties, celle de l'époque symboliste et celle, (re)découverte il y a quelques trente ans grâce à René Rougerie et Gérard Macé, réunissant les oeuvres futures. Et l'on aborde généralement l'une à l'exclusion de l'autre parce qu'on a lu l'une ou l'autre. Jean-Pierre Richard parvient à échapper à cette partition, somme toute artificielle. C'est une des heureuses conséquences de la critique thématique.
En abordant quelques-unes des constantes de l'oeuvre de Saint-Pol-Roux, en examinant quelques-uns de ses objets privilégiés, Richard définit parfaitement ce qui se joue dans cette écriture marquée par "l'abondance, la facilité (parfois excessive), mais aussi l'étrangeté, voire l'insolite de son invention d'images" : "l'insolence du passage, le pur plaisir de la transmutation". Cette idée, cette sensation de plaisir me semble essentielle dès qu'il est question de poésie - parce qu'elle a à voir avec celle du désir - tension -, placée sous le signe ascendant, admirablement révélé par Breton. Les meilleurs commentateurs de l'oeuvre de Saint-Pol-Roux, qu'ils l'aient qualifié de "maître de l'image" ou de "premier baroque moderne", ont tous été sensibles aux changements à vue qu'opère le poème idéoréaliste. Jean-Pierre Richard en rappelle justement la règle dialectique, celle-là même que le poète s'était fixé dès 1891 :
"La règle première du poète est de dématérialiser le sensible pour pénétrer l'intelligible et percevoir l'idée; la règle seconde est, cette essence une fois connue, d'en immatérialiser au gré de son idiosyncrasie, les concepts. Ce renouvellement intégral ou partiel de la face du monde caractérise l'oeuvre du poète."
puis le critique d'en commenter l'originale mise en oeuvre, en s'attachant, particulièrement, dans les premières pages de son étude, aux poèmes litaniques : "Devant du linge étendu par ma mère au village" et "Oiseaux", où, écrit-il, "il s'agit de traiter le monde comme un vaste langage, d'y inventer des métaphores qui deviendraient aussitôt métamorphoses. Et de se donner, pour exciter, ou structurer la grande circulation imaginaire, deux pôles, opposés et séminaux, dont l'aimantation, permanente, soutiendrait le travail des mutations."
On voit, par là, combien la poétique de Saint-Pol-Roux demeure fondamentalement la même du symbolisme à la Répoétique des années 1930. Simplement, son idéoréalisme et sa mise en oeuvre idéoplastique se sont enrichis, avec le temps, des découvertes scientifiques; le Magnifique était un lecteur fidèle des chroniques de Georges Bohn et Marcel Boll qui vulgarisaient les conquêtes et théories scientifiques pour le Mercure de France. "Radium", "onde", "corpuscule", "bactériologie" sont des termes que l'on retrouve fréquemment, à partir de 1920, sous la plume du poète. Car le poème est le lieu des transformations de la matière ancienne - le réel - en énergie - le verbe -, et de cette énergie en matière nouvelle elle-même rayonnante. Poésie irradiante, poésie du passage, la poésie de Saint-Pol-Roux agit, bouleversante, sur le monde, désignant une posthistoire où le mot sexué créera la chose :
"La poésie est une manipulation amoureuse du langage; elle consiste à opérer un passage de l'être suprêmement dense et concret, le feu solaire (...) vers la chair littérale et vaporisée des textes. [...] Magie matérialisante, "suprême féerie de la morphe", qui n'existe actuellement que dans le voeu du poète, hélas, mais que l'avenir réalisera peut-être."
Le dernier mot, à Jean-Pierre Richard.

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