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Saint-Pol-Roux à Paris, en 1925.

Par Spiritus
Me voici dans la Babylone moderne, pour une semaine de recherches consacrées à Saint-Pol-Roux, entre la Bibliothèque Sainte-Geneviève et la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Bien entendu, j'en profiterai pour chiner quelques livres sur les quais et ailleurs; mais ma première visite sera pour "Mona Lisait", caverne d'Ali Baba du destockage d'éditeur et du livre à prix dégriffé. J'y avais déniché, lors de mes dernières excursions parisiennes, des études sur le surréalisme, la belle monographie de José Pierre sur André Breton, des numéros de Mélusine, la revue du Centre de Recherches sur le Surréalisme, et plusieurs autres de Bief, L'Archibras, Coupure, publications surréalistes des années 50 à 70. C'est à "Mona Lisait" que j'avais également acheté la correspondance échangée entre Simone Breton et Denise Lévy, parue il y a deux ans, aux éditions Joëlle Losfeld.

Elles sont touchantes, parfois, intéressantes souvent, ces lettres qui témoignent d'une relation amoureuse entre le premier des surréalistes et sa première épouse (Simone Kahn-Breton), d'une belle amitié féminine, et d'une époque, sans doute la plus enthousiasmante du XXe siècle.
Parmi tous les noms illustres qui s'y rencontrent et qui rendent cette lecture indispensable à tout amateur de la période, celui du Magnifique apparaît dans trois lettres, dont deux sont malencontreusement datées, par Georgiana Colvile, de l'année 1924 quand leur contenu laisse à penser qu'elles furent écrites l'année suivante.
La première porte la date du 20 juin. On y lit :
"Hier je suis sortie avec Lise, puis le coiffeur et le soir la merveilleuse conférence de St Pol Roux." (p. 188)
Effectivement, c'est bien le 19 juin 1925 que le Magnifique tint, à la Maison de l'Etudiant, devant un parterre de surréalistes qui l'avaient accueilli par un hommage dans les Nouvelles Littéraires du 9 mai, sa conférence sur l'imagination : "Le Trésor de l'Homme" - depuis éditée chez Rougerie. La lettre non seulement confirme l'enthousiasme relaté par la presse d'alors, mais prouve combien les jeunes groupés autour de Breton se retrouvent dans la pensée du "Maître de l'Image" :
"Hier St Pol Roux c'était très beau. Nous avons applaudi. Il était d'une noblesse et d'une élévation incomparables. J'espère qu'on fera paraître sa conférence et tu la verras. Une totale communion d'idées avec nous. Il a 65 ans et il ne pense qu'à la poésie, au génie, à l'avenir. Pas la moindre trahison même de faiblesse." (p. 189)
Voilà qui remet en question bien des arguments selon lesquels l'admiration des surréalistes envers Saint-Pol-Roux ne serait qu'un prétexte à se positionner contre une certaine littérature officielle. On trouve, par ailleurs, dans les cahiers de permanence de la Centrale Surréaliste, des notes démontrant que Breton et ses amis avaient pensé donner une part active au poète dans le mouvement et une place importante dans la Révolution Surréaliste. C'est donc mal lire Breton et se refuser obstinément à lire Saint-Pol-Roux que de conclure à une influence limitée, ou de façade, de ce dernier sur le premier. "Saint-Pol-Roux - c'est à qui sur ce point fera le plus honteux silence - a droit entre les vivants à la première place et il convient de le saluer parmi eux comme le seul authentique précurseur du mouvement dit moderne", écrivait Breton SANS MALICE.
La lettre suivante ne porte pas de date, mais il est aisé de la situer à la fin juin 1925 puisqu'il y est question du banquet (du jeudi 2 juillet) à venir, pour lequel Simone doit être assise à la droite du Magnifique :
"Il me l'a demandé, et je craindrais de lui faire de la peine en y manquant. Tu sais qu'il y a tout lieu au contraire d'essayer de le flatter de toutes façons." (p. 190)
Pour quelle(s) raison(s) fallait-il ménager, quelques jours avant le célèbre banquet, la susceptibilité du poète ? Les relations étaient-elles déjà quelque peu tendues au point de perdre son éventuel concours pour la revue ? Ou bien Breton sentait-il déjà que la manifestation du 2 juillet allait être riche en heurts et en rixes ? Quoi qu'il en soit, le banquet signera la fin des relations entre les surréalistes et le poète idéoréaliste, même si l'admiration pour les oeuvres, de part et d'autre, demeurera.
La troisième lettre, enfin, est en réalité la première chronologiquement et date du 3 octobre 1924. Eluard est revenu. Simone Breton revient sur ce retour, décevant pour quelques-uns :
"Sans commentaires. Il en faudrait trop. Tant pis pour ceux aux yeux de qui la pensée a besoin de se justifier. Je ne charge personne d'incarner une pensée, et je suis toujours plus reconnaissante à un homme d'accomplir en grand naturel une action petite, que d'avoir, contre sa nature, une attitude grande. Il y a bien quelques dieux qui ont pu réunir à leur tempérament cette faculté dominatrice. Mais ils sont morts, toujours. St Pol Roux perd même à être vu une fois. La vie procède par des détails qui combattent tout enseignement. Le temps est son arme la plus perfide. C'est pourquoi toute grandeur apparaît dans un noble raccourci. La mort est le meilleur."
Toute la déception qui s'éprouve, la plupart du temps, lors de la confrontation entre le réel et l'idéal ou l'imaginaire s'exprime dans ces quelques lignes. Simone et André Breton avaient rendu visite, quelques jours plus tôt, au Magnifique, dans son manoir de Camaret. Point de départ d'une belle aventure dont la seconde lettre citée laissait présager la fin tumultueuse. Saint-Pol-Roux demeurait à l'avant du rêve poétique, mais son histoire même l'empêchait de renier son passé et de cautionner toutes les révoltes - politiques - des jeunes surréalistes.

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