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De ma Bibliothèque (3) : "La Mort du Rêve", de Paul-Napoléon Roinard

Par Spiritus

Ma collection d'ouvrages de Paul-Napoléon Roinard (1856-1930) s'agrandit avec cette Mort du Rêve (Mercure de France, 1902), cueillie ce matin dans ma boîte aux lettres, et achetée à l'excellent et indispensable Bruno Leclercq de la librairie "La Ligne et le Lien".
Se souvient-on encore de cet étrange et hautain poète, de ce "viking normand" dont l'abondante moustache n'était pas sans rappeler la tout aussi truculente moustache de son compatriote Flaubert ? Il avait débuté, sans ressources financières, ses parents, pourtant bourgeois aisés, désapprouvant son ambition littéraire, et la misère fut la compagne fidèle de son existence. Ce qui ne l'empêcha pas, en 1886, d'éditer un premier recueil de vers, Nos Plaies, à compte d'auteur, avec le concours de la "Coopération typographique de Paris". Son engagement, sa révolte, son socialisme anarchiste y trouvent un premier lieu d'expression au milieu de poèmes qui relatent sa vie de bohème. C'est dans ce recueil qu'on trouve "L'absinthe-grenadine", bellement rééditée, cette année, par Fornax :
L'absinthe grenadine
Prend des airs de gredine
Et son ton provocant
De chair poudrerizée
Me la font voir grisée
Et dansant le cancan.
Je l'étreins et, dans un baiser, je la sirote.
Un peuple de fourmis par la tête me trotte
Et l'oeil entrebâillé
Je me vois habillé
D'un carrick émeraude et d'un chapeau carotte.
Ah! la gueuse, depuis le temps que je m'y frotte,
Déteint sur moi soudain
Et, mis comme un gandin,
Je vais me voir sans cesse, obsédante marotte,
Ce carrick émeraude et ce chapeau carotte.
A cette époque, il se sent encore peu d'affinités avec les décadents et les symbolistes; mais, très vite, on le voit fréquenter les cénacles et les cafés où se regroupe la jeunesse poétique. Paul Pourot se souvient de ces réunions, dont il fut, après quelque aubaine tintinabulante, parfois l'initiateur :
"Il prit l'habitude d'inviter, un soir par semaine, des camarades, qui à dîner, qui à boire de bonnes tasses de café, - histoire de passer des heures à bavarder de choses littéraires. Autour de sa table modeste se rencontrèrent quelquefois : Charles Morice, Rémy (sic) de Gourmont, Saint-Pol Roux (sic), Moréas, Edmond Teulet, Gabriel Randon, Eugène Lemercier, Edmond Girard, Giraud, Meunier, etc.
Avec eux et bien d'autres encore, il fréquenta dans tous les cénacles. On le vit assidu au Café Procope, rue de l'Ancienne-Comédie, près de Verlaine et d'Emmanuel Signoret, ainsi qu'aux soirées de La Plume, à la Brasserie du Soleil-d'Or, place Saint-Michel, coudoyant Emile Goudeau, Jean Rameau, Yvanhoë Rambosson, Edouard Dubus, Albert Tinchant, Julien Leclercq... Il les suivit à Montmartre, au Chat-Noir et aux Quat'z Arts..." (La Guiterne, n°9, juillet 1933, p.2)
En décembre 1891, il fit représenter sa traduction du Cantique des Cantiques, par le Théâtre d'Art de Paul Fort, tentative de spectacle total durant lequel on diffusa différents parfums dans la salle et qui fut accueilli par un sarcasme quasi-général. Saint-Pol-Roux qui y assistait s'insurgea violemment (n'avait-il pas développé, quelques années auparavant, une théorie des 5 sens ?) contre les spectateurs bruyants, menaçant notamment de choir sur la tête de Sarcey et prenant à parti le peintre Ibels qui avait sifflé la représentation. Roinard n'en fut pas pour autant découragé. Il fonda et dirigea, avec Remy de Gourmont, les Essais d'art libre, belle "petite revue" à laquelle le Magnifique collabora en 1894, puis organisa l'exposition des Portraits du prochain siècle. Il travaille en même temps à un drame, Les Miroirs, qui ne sera pas joué et qui ne sera édité qu'en 1908 aux Editions de la Phalange.

Ce fut le grand oeuvre de Roinard. Il tenta d'organiser en 1897 des représentations privées, sur souscriptions; Saint-Pol-Roux s'inscrivit parmi les premiers... mais, malgré les soutiens nombreux, le bénévolat des comédiens, Les Miroirs ne purent réfléchir hors du livre. Dans les annexes jointes à sa pièce, l'auteur rendait, par ailleurs, hommage au Magnifique, dont La Dame à la Faulx connaissait la même infortune :
"Oh! c'est que nous avons l'exemple d'une très belle oeuvre de Saint-Pol Roux : La Dame à la Faulx !...
Ce drame ne reste-t-il pas depuis 1899 le grand refusé des théâtres, à cause de ses complications de machineries et de figurations... "Hélas !" clame-t-on, "les plus beaux théâtres du monde n'oseraient de telles aventures si onéreuses, qu'en se réfugiant derrière des pièces assez niaises pour attirer le dénommé gros public"...
Pauvre public! ils croient donc que tu ne sortiras jamais de tes ignorances ?... Qu'ils t'essaient, au moins !... L'Opéra fait bien maison pleine avec Le Crépuscule des Dieux.
Enfin, pensais-je, supposons que je sois plus heureux que mon vieux camarade Saint-Pol Roux..."
Mais Roinard ne fut pas mal aimé de ses contemporains poètes. Il fut l'ami d'Apollinaire qui lui dédia "Le Brasier", et avec qui il écrivit une étude sur La Poésie symboliste (Trois entretiens sur les temps héroïques); les théâtres d'avant-garde s'intéressèrent à son oeuvre; et Henri-Martin Barzun, inventeur du "Dramatisme", put le reconnaître comme un initiateur.
Il faut dire que Les Miroirs ou que La Mort du Rêve méritent mieux que l'oubli, non seulement parce qu'ils témoignent d'une époque et d'un mouvement, symbolistes, mais parce qu'ils engagent aussi l'avenir immédiat et les tentatives qui conduiront au surréalisme. La Mort du Rêve est un beau recueil, dirai-je, polyphonique où le dramatique ne cesse de se fondre dans le poétique. Tous les poèmes publiés çà et là entre 1886 et 1902, par l'auteur, y sont collectés, avec certains repris de Nos Plaies. L'un d'entre eux, daté de 1902, est dédié à Saint-Pol-Roux et à Madame; rien mieux que cette adresse à son "vieux camarade" ne saurait exprimer ce qui leur fut, contre les acharnements du sort, commun :
COURAGE
Adieu, Poète ! adieu vat !
La mer est vieille autant que l'au-delà,
Et malgré cela,
Malgré les rides dont le temps la sillonna,
Dont la tempête la zébra,
La mer est belle, car le vaste éclat
De son sein toujours offre et toujours offrira
Trop de fraîcheurs et d'espaces
Impollués aux toujours neuves audaces !
Ses lèvres humides se tendent jamais lasses !
Hardi ! Poète ! adieu ! vat !
Sillonne, herse-la, puis ensemence-la !
Le triangle de la voile en le vent se joue
Sur l'ove de la coque ainsi qu'un tranchant
D'aile et comme un champ
De harpe ! vat ! Poète, enfle ta voile et ton chant !
Le triangle est Parfait, sa pointe est une proue,
L'ove est Parfait, sa coque a l'air d'un double toit !
Vat ! Poète, adieu vat ! sois fier, sois sûr de toi !
Un brave sombre ! un lâche dérive ou s'échoue !
Sois fier ! sois sûr ! sois grand de toi !
Plante à la barre ta Force et sculpte à la proue
Ta Foi !
Va sur la mer dont se meurt la plaine étoilée
D'écailles vives, comme un soir qui fleurirait,
Sur la mer dont le tremblant horizon, d'un trait
Se joint au ciel, s'y noie et disparaît
Tel qu'un faon dans le fourré d'une forêt.
- Oh ! trouver la forêt toujours pure et voilée
Dont la solitude se parerait
Du poignant et magique attrait
D'effacer sur les pas toutes traces d'allée ! -
Va sur la mer comme au fond de cette forêt
Où, parmi les feuilles, perlerait,
Comme agrafée,
Une volée
De diamants dont l'idéale voix ailée
Redirait l'âme d'une fée auréolée
D'amour, d'une fée
Qui guiderait ta marche en la nuit sans allée.
Gloire à celui qui part et s'en revient
Avec le feu du ciel dans son coeur pour soutien !
Hardi, Poète ! vat ! sois ton propre phare, ose
T'édifier un socle avec ce double rien
Grandiose :
Faire beau ! Faire bien !
Va, crie ou chante ton âme en la tempête !
Va, de la flamme aux yeux, et du délire en tête !
Va ! Pour toi l'Azur s'abaisse jusqu'ici-bas !
Tes Yeux profonds, ta Voix vibrante, tes Bras
Ailés vont jusqu'aux cieux qui se font plus bas
Pour te hausser ! Va, Poète !
Fauche ton rêve et gerbe dans tes bras
Les doux rayons d'astres à fleurs d'or et de givre !
Nourris-toi du pain rare ! A l'âme qui s'enivre
Qu'importe un ventre creux !... Hardi ! le But n'est pas
De vivre, il est de survivre !...
Va, vers toi les cieux s'abaissent jusqu'Ici-bas !
Va, Poète, l'Azur que toujours tu rêvas
Pur, se désobscurcit de ses corbeaux; là-bas
Dans l'aube, point la colombe qui délivre !
Tends vers elle, comme un nid, les doigts si las
De tes mains frêles ! Va, Poète, il faut survivre,
Etreins en elle tout l'infini dans tes bras :
Les corbeaux sont partis, tu peux rouvrir le Livre...


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