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Une réédition du LIVRE DES MASQUES de Remy de Gourmont

Par Spiritus

Il a fallu attendre plus de quarante ans pour que soient à nouveau réunis, en un seul, les deux volumes des "portraits symbolistes / gloses et documents sur les écrivains d'hier et d'aujourd'hui", publiés en 1896 et 1898 par Remy de Gourmont, sous le titre : Le Livre des Masques. C'est le Mercure de France, l'éditeur originel, qui, en 1963, avait pris l'initiative d'agglomérer les deux ouvrages. Depuis longtemps épuisé, les Editions Manucius ont eu la bonne idée de demander à Daniel Grojnowski, éminent spécialiste de la littérature fin-de-siècle, de réitérer l'entreprise, en l'enrichissant d'un appareil scientifique (préface et notes).
Les recueils de portraits contemporains étaient à la mode à la fin du XIXe siècle et l'auteur de Sixtine ne fut pas le premier à s'illustrer dans ce genre. Il y eut, avant Le Livre des Masques, les Portraits du prochain siècle, argumentés par Paul-Napoléon Roinard et édités, à petit nombre, par le bibliophile et amateur éclairé de poésie, Edmond Girard. Mais c'était l'oeuvre de plusieurs et nombreux écrivains - dont Remy de Gourmont lui-même - et non d'un seul. Il y eut aussi, moins célèbre, les Figures contemporaines : ceux d'aujourd'hui, ceux de demain, de Bernard Lazare, qui présentait aux lecteurs des auteurs déjà connus, pour la plupart célèbres, en 1895, année de parution du volume.
Le projet de Remy de Gourmont se démarque nettement de ses prédécesseurs. En effet, il s'occupe assez peu des gloires littéraires de son temps et laisse toute place aux jeunes et à leurs maîtres (Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine, Rimbaud, Lautréamont, et d'une certaine manière, les Goncourt et Hello). Car, il s'agit avant tout d'approcher une définition du mouvement symboliste par l'étude des oeuvres de ceux qui s'y rattachent. Le symbolisme, qu'est-ce ? Remy de Gourmont y répond dès sa préface : "c'est, même excessive, même intempestive, même prétentieuse, l'expression de l'individualisme dans l'art". Et, si l'on trouve, au cours de la lecture, bien des points communs attendus entre tous ces poètes et romanciers : la recherche de musicalité, la prééminence de la suggestion sur l'analyse, le goût pour le symbole, etc., ce qui se dégage finalement et surtout de ces pages, c'est un intérêt partagé pour la liberté individuelle. Il n'existe pas de dogme symboliste, pas plus que d'école du même nom; le vers libre ne fut pas une règle nouvelle; Gustave Kahn, Henri de Régnier, A.-Ferdinand Herold ou Francis Vielé-Griffin l'employèrent différemment; Albert Samain, Ephraïm Mikhaël et Pierre Quillard n'usèrent que du vers classique; quand Paul Fort ou Saint-Pol-Roux préférèrent s'illustrer dans le poème en prose. Plus qu'à une libération de la forme poétique, c'est à une ouverture considérable du champ de la poésie, que nous convient les symbolistes. La poésie cesse d'être un genre littéraire réservé, elle est partout : dans le roman (Rachilde, Poictevin, Eeckoud), dans le théâtre (Materlinck, Claudel), autant que dans les recueils dits de poèmes. Et c'est bien cette unité qu'illustrent les masques dessinés par Vallotton : tous dissemblables, mais jouant des mêmes contrastes de noir et de blanc, ils se posent, sans la dissimuler, sur la même haute idée de la littérature, disons plutôt, de la poésie.
Parmi les nombreux portraits brossés par Remy de Gourmont, celui de Saint-Pol-Roux est resté célèbre, consacrant le poète, avant Breton et les surréalistes, "l'un des plus féconds et des plus étonnants inventeurs d'images et de métaphores", et dressant un catalogue amusant de quelques-unes de ses images, catalogue paresseusement repris par de nombreux commentateurs, à sa suite. Le masque du Magnifique a d'abord été publié dans le numéro du 15 septembre 1896 de la Revue des Revues de Jean Finot. A cette date, Saint-Pol-Roux a déjà fait paraître, sous son pseudonyme définitif, quatre oeuvres : trois pièces de théâtre (L'Ame noire du Prieur blanc, L'Epilogue des Saisons humaines, au Mercure de France, et Le Fumier dans trois livraisons de la Revue Blanche) et un recueil de poèmes en prose, Les Reposoirs de la Procession (Mercure de France, 1893). Remy de Gourmont, pour son étude, n'a retenu que ce dernier, passant sous silence l'oeuvre dramatique pourtant plus conséquente. Sans doute, l'unité du recueil, bien accueilli par les petites revues, lui aura-t-il permis de mieux cerner l'originalité et la manière du poète. Par ailleurs, l'auteur du Livre des Masques, contrairement à ce qui a longtemps été dit, n'inaugure pas une approche nouvelle de la poésie de Saint-Pol-Roux. Il reformule brillamment la lecture que nombre des contemporains avaient pu faire à l'époque de la parution des Reposoirs. Dans La Revue Blanche (février 1894), Lucien Muhlfeld avait déjà décrit le recueil : "Ce sont des images, des images riches. Même aux esquisses où il s'amuse, Saint-Pol-Roux met toute sa palette, et quelle palette !"; puis, Louis Lormel, dans l'Art littéraire (juin 1894) : "ces poèmes en prose sont d'une langue neuve et bigarrée où tout se traduit en images"; enfin, Marc Legrand, dans L'Ermitage (juin 1894), donna un compte rendu qui annonce, en bien des points, le masque, signé Remy de Gourmont :
"Ouvrez la Rhétorique du bon J.-V. Leclercq au chapitre des Figures, relisez les définitions de la métaphore, de l'allégorie, de la métonymie, de la synecdoque, de l'antonomase, de la catachrèse et de la périphrase, - de la première et de la dernière surtout, - et s'il vous prend envie d'en renouveler les exemples, puisez à loisir dans les Reposoirs de la Procession.Là, en fait de métaphores, si les moulins ont des "ailes", les charrues ont des "nageoires"; une troupe de corbeaux est un "cimetière qui a des ailes"; (...) Une carafe d'eau pure n'est autre chose qu'une "mamelle de cristal affirmant la merveille de son eau candide".[...] Ailleurs le mot serrure est remplacé par "nombril de fer de la porte". [...] "Le Sommeil" est tourné par : "l'Imagerie qui ne se voit que les yeux clos". [...] Point de moutons, mais des "quenouilles vivantes". [...] L'heure sonne-t-elle minuit ? "Les ecclésiastiques cyclopes de pierre, à l'oeil horaire, psalmodient l'alexandrin de bronze sur les choses." [...] Une demoiselle joue-t-elle du piano ? Elle "apprivoise avec ses doigts fuselés la mâchoire, cariée de bémols, d'une tarasque moderne".[...] Un livre qui contient le Pèlerinage de Sainte-Anne, l'Autopsie de la vieille fille, les Sabliers, l'Arrosoir de larmes, etc., enchantera les âmes simples et satisfera les esprits curieux et plus avertis."
Que l'on compare, à présent, avec le masque de Saint-Pol-Roux, que brosse Remy de Gourmont :
"L'un des plus féconds et des plus étonnants inventeurs d'images et de métaphores. Pour trouver des expressions nouvelles, M. Huysmans matérialise le spirituel et l'intellectuel, ce qui donne à son style une précision un peu lourde et une clarté assez factice : des âmes cariées (comme des dents) et des cœurs lézardés (comme un vieux mur); c'est pittoresque et rien de plus. Le procédé inverse est plus conforme au vieux goût des hommes de prêter aux choses de vagues sentiments et une obscure conscience; il reste fidèle à la tradition panthéiste et animiste, sans laquelle il n'y aurait de possible ni art ni poésie : c'est la profonde source où viennent se remplir toutes les autres, eau pure que le moindre soleil transforme en pierreries vivantes comme les colliers des fées. D'autres « métaphoristes », tel que M. Jules Renard, se risquent à chercher l'image soit dans une vision réformatrice, un détail séparé de l'ensemble devenant la chose même, soit dans une transposition et une exagération, des métaphores en usage(1); enfin il y a la méthode analogique selon laquelle, sans que nous y coopérions volontairement, se modifie chaque jour la signification des mots usuels. M. Saint-Pol-Roux amalgame tous ces procédés et les fait tous concourir à la fabrication d'images qui, si elles sont toutes nouvelles, ne sont pas toutes belles. On en dresserait un catalogue ou un dictionnaire :
Sage-femme de la lumière veut dire : le coqLendemain de chenille en tenue de bal : papillonPéché-qui-tette : enfant naturelQuenouille vivante : moutonLa nageoire des charrues : le socGuêpe au dard de fouet : la diligenceMamelle de cristal : une carafeLe crabe des mains : main ouverteLettre de faire part : une pieCimetière qui a des ailes : un vol de corbeauxRomance pour narine : le parfum des fleursLe ver à soie des cheminées : ?Apprivoiser la mâchoire cariée de bémols d'une tarasque moderne : jouer du pianoHargneuse breloque du portail : chien de gardeLimousine blasphémante : roulierPsalmodier l'alexandrin de bronze : sonner minuitCognac du père Adam : le grand air purL'imagerie qui ne se voit que les yeux clos : les rêvesL'oméga: (...)Feuilles de salade vivante : les grenouillesLes bavardes vertes : les grenouillesCoquelicot sonore : chant du coq
Le plus distrait, ayant lu cette liste, jugera que M. Saint-Pol-Roux est doué d'une imagination et d'un mauvais goût également exubérants. Si toutes ces images, dont quelques-unes sont ingénieuses, se suivaient à la file vers les Reposoirs de la Procession où les mène le poète, la lecture d'une telle oeuvre serait difficile et le sourire viendrait trop souvent tempérer l'émotion esthétique; mais semées çà et là, elles ne font que des taches et ne brisent pas toujours l'harmonie de poèmes richement colorés, ingénieux et graves. Le Pèlerinage de Sainte-Anne, écrit tout entier en images, est pur de toute souillure et les métaphores, comme le voulait Théophile Gautier, s'y déroulent multiples, mais logiques et liées entre elles : c'est le type et la merveille du poème en prose rythmée et assonancée. Dans le même tome, le Nocturne dédié à M. Huysmans n'est qu'un vain chapelet d'incohérentes catachrèses : les idées y sont dévorées par une troupe affreuse de bêtes. Mais l'Autopsie de la Vieille Fille, malgré une faute de ton, mais Calvaire immémorial, mais l'Ame saisissable sont des chefs-d'œuvre. M. Saint-Pol-Roux joue d'une cithare dont les cordes sont parfois trop tendues : il suffirait d'un tour de clef pour que nos oreilles soient toujours profondément réjouies.
(1) Dire, par exemple, joue en fruit, parce que l'on dit une joue en fleur, pour vermeille. Cf. Alfred Vallette, Notes d'esthétique : Jules Renard (Mercure de France, t. VIII, p. 161)."
Il revient donc à Remy de Gourmont d'avoir synthétisé la réception symboliste des Reposoirs de la Procession et d'avoir, pour longtemps, déterminé l'approche de la poésie idéoréaliste. Il faudra attendre 1925 et l'Introduction au discours sur le peu de réalité d'André Breton, pour que la lecture de l'oeuvre de Saint-Pol-Roux se modifie sensiblement. S'en prenant, sans le nommer à l'auteur du Livre des Masques, le fondateur du surréalisme imposait une nouvelle conception de la poésie, focalisée sur les pouvoirs de l'image, qui ne pouvait être une simple traduction de la réalité (Non, monsieur, ne veut pas dire...), mais sa transfiguration et le signe d'une surréalité.

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