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De ma Bibliothèque (1) : les "Mémoires en vrac" de Jean Ajalbert

Par Spiritus

Jean Ajalbert (1863-1947) fut l'un des premiers amis "littéraires" de Saint-Pol-Roux. Ils se rencontrèrent, vers 1883, sur les bancs de la Faculté de Droit; le Magnifique ne s'appelait encore que Paul Roux, jeune homme fraîchement débarqué de sa Provence natale. Il ne se passionnait pas pour l'ambiance studieuse des amphithéâtres et lui préférait celle, plus enivrante, des théâtres parisiens. Aussi écrivait-il plus qu'il n'étudiait : des monologues, des vers, récités par de bons comédiens (Galipaux, Homerville, Marie Hamann), et publiés en fines plaquettes, chez Ghio ou Ollendorff, à compte d'auteur.
C'est un même intérêt pour la poésie qui rapprocha les deux étudiants. Il n'était pas alors question, pour l'un comme pour l'autre, de révolution décadente ou symboliste. Leurs goûts les portaient naturellement vers Victor Hugo et les parnassiens : Ajalbert, futur poète des faubourgs et de la vie populaire, préférait François Coppée, quand Roux trouvait en Léon Dierx, Catulle Mendès et Leconte de Lisle, les promesses d'un meilleur avenir. Quoi qu'il en fût de ces différences électives, leurs deux noms figurèrent, côte à côte, aux sommaires de quelques-unes des petites revues parnassiennes de l'époque. Puis vinrent la Pléiade et le symbolisme auquel les deux condisciples apportèrent leurs touches personnelles.
Quelques courtes années après le tonnerre poétique de 1886, Ajalbert abandonna les vers et, proche des Goncourt, se lança, avec un certain succès, dans une carrière romanesque. De la soixantaine de volumes qu'il publia, on ne trouve plus guère aujourd'hui en librairie que deux ou trois titres, ses romans exotiques : Sao van Di et Raffin Su-su, moeurs laotiennes, et ses Veillées d'Auvergne.
C'est en 1938 qu'ont paru, chez Albin Michel, ses Mémoires en vrac (au temps du symbolisme - 1880-1890). Bellement illustré, l'ouvrage retrace, sur plus de 400 pages, les premières années de son auteur, des prémices du symbolisme à l'enquête de Jules Huret sur l'évolution littéraire. On y passe de cafés en salons, on y feuillette des petites revues, on assiste à quelques duels célèbres, on y croise la plupart des protagonistes du mouvement dont Ajalbert brosse des portraits tour à tour émouvants ou amusés, souvent empreints de nostalgie, tel celui qu'il consacre à son vieil ami Saint-Pol-Roux (pp. 222-223) :

"Nous restons quelques-uns - et je veux envoyer le bonjour à mon condisciple de l'Ecole de Droit, Paul Roux, devenu Saint-Paul, puis Saint-Paul Roux, puis Saint-Pol-Roux-le-Magnifique! A quelques cours, je voisinais avec un magnifique garçon, à la barbe, aux cheveux noirs et drus, aux yeux larges, et doux, qui sortait de sa serviette des plaquettes, signait des dédicaces, des monologues, ("Rêve de Duchesse", dit par Mlle Bartet.) Tout-à-fait province! ne rêvant qu'Odéon et Comédie Française. Il devait succomber vite à la contagion du Symbolisme. Etudiant bien renté, à qui sa famille envoyait de saines victuailles, il ouvrait largement sa porte et nous révélait la cuisine méridionale. La "Pléiade" dispersée, le Provençal s'est retiré dans la lande sauvage de Camaret, où vont le saluer quelques articles, de plus en plus espacés, de juvéniles admirateurs de la "Dame à la Faulx"... Mais que peuvent lui importer ces suffrages tardifs, à lui qui, doucement et tout de suite, s'est auréolé de la sorte : Saint-Pol-Roux-le-Magnifique..."

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