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Les remèdes à la mélancolie d'Alexandre Jollien

Publié le 18 novembre 2008 par Amaury Watremez @AmauryWat

Je relis en ce moment avec beaucoup de plaisir « le métier d'homme » édité au Seuil, d'Alexandre Jollien, excellent ouvrage qui donne non pas des réponses toutes faites, du prêt-à-penser, très loin de ceux qui n'ont plus que la haine et la violence en réponse au néant de la société, très loin des troupeaux bêlants, de la captation affective grégaire qui fait que l'on se sent tellement bien dans la horde à force d'oublier qui on est et ce que l'on est, une sorte de bonheur de fourmilière, il ne donne que des pistes pour se construire. On est loin des banalités vaguement humanistes, des discours larmoyants sur la souffrance qui cachent mal beaucoup de dureté de coeur, on est loin des "coeurs secs et des tripes molles". Il préconise par exemple la légèreté :

« Qui adopte la légèreté, subtil antidote au désespoir, éprouve les dangers d'une révolte grimaçante, devine que la souffrance ne fait pas vivre que des saints ou des sages. Devenir léger, c'est accepter humblement le sort après avoir tout tenté pour éradiquer son ombre, affirmer une résistance là où prime la révolte et la colère [...] Être léger c'est donc recourir de force à la joie contre ce qui aigrit, ce qui isole, épauler celui qui souffre pour qu'il ne se claquemure pas dans son mal-être »

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Beaucoup recherche la sérénité, la paix de l'âme ; on souhaiterait ne plus ressentir, ne plus éprouver de peines mais aussi des joies, ne plus rire, ne plus pleurer car tout cela est difficile à porter. Comme le rappelait Patrick Declerck, auteur que j'aime bien également, dans une émission il y a peu, un être humain qui ne ressent plus rien, c'est un cadavre. Ressentir, c'est être vivant, plus vivant que d'autres. Alexandre Jollien me conforte dans cette opinion, il ne croit pas que la souffrance soit forcément nécessaire ou souhaitable, et remarque que s'en protéger de trop peut mener à l'autisme. Il exprime aussi joliment qu'une personne sensible est considérée comme "anormale" par les autres comme pourrait l'être une personne valide au milieu de boîteux.

« Ressentiments, amertume, solitude, honte, le tout finit par sécréter une carapace bien solide qui achève d'atrophier la sensibilité. « Protège toi ! Blinde toi ! Voilà le cri du cœur meurtri. Rassuré, me voilà bientôt autiste sous une carapace. Dans ma forteresse vide, imperméable à la tendresse, je demeure insensible à la blessure, à la moquerie. A trop vouloir fuir la méchanceté, la cruauté de certaines rencontres, je me coupe de l'affection, d'un réconfort.»

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Ce que propose le jeune philosophe, ce n'est pas de se couper de son humanité et du monde. C'est d'aller « toutes voiles dehors vers les autres » et de vivre tout simplement. Il rappelle que du fait de son handicap, il était, il est toujours rapidement étiqueté comme « débile », et que pourtant cela n'empêche pas l'altérité ou du moins ce moyen particulier de surmonter la souffrance qui est l'algodicée que préconisait les anciens, utiliser sa souffrance pour avancer et progresser, sans pour autant la rechercher ou en louer les bienfaits car comme il le note, la souffrance est dispensable. Il entraîne à lutter contre le fatalisme ou la résignation :

« Rien ne contredit plus l'algodicée que la résignation béate des fatalistes qui, devant la souffrance des autres, se voilent les yeux et ne font rien, de ceux qui, condamnant des victimes, ont tôt fait de les taxer d'incapables et oublient que la souffrance pèse, alourdit, engourdit. Trop souvent elle anéantit. A quoi bon jeter l'opprobre sur celui qui baisse les bras ? Avant d'accuser la victime et prétendre qu'elle se complaît dans sa souffrance, peut-être convient-il de s'assurer si ce que l'on qualifiait de complaisance ne relève pas, en ultime analyse, d'un désespoir abyssal. Prisonnier de la douleur, on perd aisément l'espérance et la force requise. Et chacun peut sombrer du jour au lendemain ».

Ensuite Alexandre cite les exemples de prisonniers des camps dont Primo Levi, prisonniers de guerre qui se sont suicidés en rentrant de captivité n'arrivant pas à retrouver cette légèreté fondamentale pour vivre, loin de l'esprit de sérieux, ou bien n'arrivant pas à comprendre qu'ils n'avaient plus à lutter autant pour vivre. J'aime beaucoup tous ces propos d'Alexandre Jollien qui montre que d'une part, l'on a tort de le cantonner au rôle du jeune-philosophe-handicapé-tellement-brillant, il est plus que cela, c'est un « voleur de feu », comme le dit Michel Onfray dans la préface du livre.


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