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La Possibilité d'une île de Michel Houellebecq

Par Juan Asensio @JAsensio

La Possibilité d'une île de Michel Houellebecq

Crédits photographiques : Romulo Rejon (National Geographic Photo Contest).
«Quand elle [la guerre] s’acheva, d’horribles plantes rampantes recouvraient les ruines des cités, les saints et les crétins campaient sous les ponts des autoroutes désertes, et quelques machines chasseuses d’hommes parcouraient le monde à la recherche d’armes survivantes.»
Cordwainer Smith, La guerre n°81-Q, in Les Seigneurs de l’Instrumentalité, 1 (Gallimard, coll. Folio SF, 2005), p. 41.

Cette idée, après tout banale, que la société occidentale (donc : le monde tout entier à plus ou moins court terme) s'épuise et que, loin d'être des manifestations de sa jeunesse et de son exubérance, ses réussites sociales, commerciales, artistiques, technologiques même, ne sont que les signes, nombreux quoique trompeurs, de son inéluctable déclin, doit avoir quelque pertinence puisque tant d'esprits, parfois remarquables, lui ont donné un troublant crédit. Ainsi, La Possibilité d'une île de Michel Houellebecq paraît n'être que la longue lamentation d'un homme parfaitement banal dans lequel se lit la sombre destinée de notre société à bout de souffle, trompant son ennui profond (sa nostalgie d'un âge d'or ?) dans les jeux un temps divertissants du sexe. C'est d'ailleurs de cette façon que les clones de Daniel lisent son récit de vie : comme la métaphore incarnée de notre mal-être et fatale consomption, elle-même constitutive, selon l'écrivain, de son art poétique puisqu'il avoue à Bernard-Henri Lévy : «J’ai l’impression d’écrire un roman lorsque j’ai mis en place certaines forces qui devraient normalement conduire le texte à l’autodestruction, à l’explosion des esprits et des chairs, au chaos total (mais il faut que ce soit des forces naturelles, qui donnent l’impression d’être inéluctables, qui paraissent aussi stupides que la pesanteur ou le destin). Mon travail alors consiste à maintenir la machine sur la route, à la laisser éventuellement frôler l’abîme, sans lui permettre d’y tomber» (1).
Or, dans La Possibilité d'une île, belle machine qui tient parfaitement sur la route, c'est bien l'homme qui tombe, et même chute, définitivement, en attendant l'hypothétique naissance des Futurs, ces êtres jouissant d'une complète ataraxie devant succéder aux néo-humains, encore trop imprégnés d'une humanité qu'il faut à tout prix éradiquer, tant elle a été à l'origine de malheurs profonds, peut-être même de tous les maux qui ont saccagé l'homme mais aussi le monde qu'il habite en vandale.
Innombrables sont les rapprochements que l'on pourrait faire entre ce poétique et sombre roman de Michel Houellebecq, après lequel, sans doute, l'écrivain ne pourra plus écrire comme il l'a fait jusqu'à présent et des ouvrages de science-fiction. Cependant, le mélange intime de poésie, de mélancolie et de déclin d'une humanité revenue de toutes ses aventures ne se trouve pas à mes yeux mieux illustré que dans le cycle remarquable de Cordwainer Smith intitulé Les Seigneurs de l'Instrumentalité qui, malgré quelques nouvelles ridicules (comme La planète de Gustible datant de 1962, recueillie dans le premier tome publié par Gallimard en poche) est supérieur à celui de Robert Heinlein, la célèbre et excellente Histoire du futur (2). Dans La Dame défunte de la Ville des Gueux (op. cit., p. 526), Smith décrit l'humanité future ayant survécu à d'immenses guerres et même au retour à la barbarie qui leur a été consécutif, d'une façon que n'eût sans doute point désavoué Houellebecq : «La rue s’était remplie de vrais humains qui s’attroupaient pour assister à un événement qui les soulagerait de l’ennui de la perfection et du temps. Ils avaient tous des numéros de code en guise de noms. Ils étaient beaux, en bonne santé, mornement heureux. Ils se ressemblaient tous avec leur beauté, leur santé et leur bonheur morne. Tous avaient un total de quatre cents ans à vivre. Aucun d’eux n’avait jamais connu la guerre, même si la posture alerte des soldats témoignait de siècles d’entraînement en pure perte.»
J'affirmais que Michel Houellebecq, après La Possibilité d'une île, ne pourrait sans doute plus continuer à écrire des romans qui, d'une certaine façon, s'inscriraient dans la suite logique d'Extension du domaine de la lutte, où il notait déjà ce point important : «La forme romanesque n’est pas conçue pour peindre l’indifférence, ni le néant; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne» (3). Sauf à parier sur la publication d'un improbable roman consacré à la description du règne indifférent de ces Futurs, je ne vois pas bien comment notre romancier pourrait continuer à explorer le filon qui a fait son succès : une peinture implacable et désespérée de la société occidentale confrontée à la possibilité de sa propre lente et festive consomption. L'articulation, oui, plus plate, concise et morne, reste à inventer même si je crains que Houellebecq, en ayant noté cette phrase, n'ait quelque peu oublié l'exemple des romans (quel autre nom leur donner ?) de Maurice Blanchot dans lesquels, littéralement, il ne se passe absolument rien.
Il faut donc ne pas craindre, d'abord, de tancer la multitude d'imbéciles ayant clamé haut et fort que les romans de Houellebecq n'en étaient point (ils lorgneraient, paraît-il, du côté de l'essai sociologique, ce qu'est n'importe quel bon roman bien sûr, de Balzac à Broch) et qu'ils se contentaient de décrire la pure béance de l'homme moderne confronté à l'absence de sens. Rien n'est plus faux et si une thématique est bien absente des romans de Michel Houellebecq, c'est justement, ma foi, l'indifférence. Lui-même d'ailleurs remarque judicieusement que c'est au contraire la honte, cette écharde n'en finissant pas de s'enfoncer dans la chair et constituant une espèce de bubon gonflé des sucs les plus nocifs, qui est à la source de chacun de ses livres (4) : «Il y a depuis l’origine quelque chose, dans ma littérature, qui a partie liée avec la honte». Michel Houellebecq, une sorte de Franz Kafka sans la mystérieuse prégnance d'une symbolique religieuse souterraine ? Or, notre romancier n'affirme-t-il point qu'il éprouve bien des difficultés à se passer d'une mystique ? (5) Ensuite, il faut parier que Michel Houellebecq, grand lecteur de Pascal, va être inéluctablement conduit à questionner cette mystique chrétienne jusqu'à son dernier souffle puisque, seule, elle lui permettra non seulement de conserver ce qui lentement se détruit sous ses yeux et les nôtres, mais de le retrouver sans avoir besoin de postuler les bienfaits d'une réaction qui de toute façon l'indiffère (6).
Supposer le contraire, penser que Houellebecq se contentera de tenter de ramener à la lumière quelques modestes pépites des profondeurs, ce serait admettre que la réalité rejoint la fiction, comme souvent c'est le cas lorsqu'elle a été annoncée par la littérature : une vie qui se traîne, celle d'un pauvre Bartleby qui préférerait ne pas, une vieillesse, triste, qui commence toujours et n'en finit jamais, une santé qui décline, l'habituel cortège des maux s'épanouissant avec la sénescence, la sarabande, de moins en moins endiablée autour de l'écrivain fatigué, des profiteurs de toute espèce, un suicide peut-être, uniquement pour imiter Daniel, moutonnièrement rapporté par une presse décérébrée qui se pressera aux obsèques pour tenter de s'arracher quelques pieuses reliques d'un corps refroidi qu'elle feindra de ne pas avoir acculé à ce geste destinal. En somme : rien de très romanesque, rien de plus que la destinée navrante et ridicule de l'«Intellocrate blasé mou cynique» ou IBMC dont Serge Rivron, avec La Chair, a diagnostiqué l'étrange confusion mentale et spirituelle...
Alors que Michel Houellebecq continuant, sans relâche, de lire Baudelaire et, le lisant, d'en comprendre la leçon profonde, le christianisme authentique et profondément trouble (7), voilà qui aurait quelque panache indubitablement littéraire, du fait même que, comme le romancier l'affirme, la dimension religieuse d'une société est peut-être bien l'un de ses aspects les plus fragiles (8), du fait encore que la littérature, qui sans doute est énormément de choses, est d'abord témoignage, hommage écrirait l'auteur (9), à la souffrance de l'homme abandonné, croit-il, de Dieu.
Notes
(1) Bernard-Henri Lévy/Michel Houellebecq, Ennemis publics (Grasset/Flammarion, 2008), pp. 230-1.
(2) Composé pourtant de nouvelles parfois remarquables comme celle recueillie dans le quatrième tome du cycle, intitulée Les orphelins du ciel (parue en 1941 puis de nouveau publiée en 1963; in Histoire du futur, 4 Gallimard, coll. Folio SF, 2005) décrivant une population d'hommes et de femmes (les uns, contrefaits puisque horriblement affectés par les radiations, les autres se protégeant de ces derniers, selon un partage de l'humanité future que l'on retrouve d'ailleurs dans le roman de Houellebecq) vivant dans un immense vaisseau bâti par leurs lointains ancêtres et qui ont oublié jusqu'à leur mission (conquérir d'autres mondes), qui ne gardent plus aucun souvenir du fait qu'ils se trouvent à l'intérieur d'un vaisseau ! Évidemment, les livres, dans un pareil environnement, sont tenus en bien piètre estime : «J’ai surpris l’homme de garde en train d’y jeter [dans le Convertisseur] les derniers volumes de l’inestimable Encycloœedia Terrestriana ! L’imbécile ne savait même pas lire. Il faudrait prévoir un règlement plus sévère concernant les livres», in op. cit., p. 431.
(3) Extension du domaine de la lutte (J’ai lu, 1994), p. 42.
(4) Ennemis publics, op. cit., p. 240. Voir Plateforme (J’ai lu, 2002, p. 349) : «Jusqu’au bout je resterai un enfant de l’Europe, du soucis et de la honte; je n’ai aucun message d’espérance à délivrer. Pour l’Occident je n’éprouve pas de haine, tout au plus un immense mépris. Je sais seulement que, tous autant que nous sommes, nous puons l’égoïsme, le masochisme et la mort. Nous avons créé un système dans lequel il est devenu simplement impossible de vivre; et, de plus, nous continuons à l’exporter.»
(5) Ennemis publics, op. cit., pp. 272-3, le romancier souligne : «[...] j’ai du mal à renoncer à l’idée qu’il se trouve quelque part une unité, une identité d’ordre supérieur. Comme j’ai du mal, en un mot, à me passer d’une mystique
(6) «À quelqu’un qui est à ce point persuadé du caractère inéluctable de tout déclin, de toute perte, l’idée de réaction ne peut même pas venir. Si un tel individu ne sera jamais réactionnaire, il sera par contre, et tout naturellement, conservateur. Il considérera toujours qu’il vaut mieux conserver ce qui existe, et qui fonctionne tant bien que mal, plutôt que se lancer dans une expérience nouvelle», in ibid., p. 119.
(7) Je n'oublie certes pas que le christianisme de Baudelaire est sujet à de nombreuses et souvent passionnantes thèses depuis, au moins, l'article de Georges Blin intitulé Recours de Baudelaire à la sorcellerie, recueilli dans Le Sadisme de Baudelaire (José Corti, 1948).
(8) La Possibilité d’une île [Fayard, 2005, Le Livre de poche, 2007), p. 347 : «Dans des pays comme l’Espagne, la Pologne, l’Irlande, une foi catholique profonde, unanime, massive structurait la vie sociale et l’ensemble des comportements depuis des siècles, elle déterminait la morale comme les relations familiales, conditionnait l’ensemble des productions culturelles et artistiques, des hiérarchies sociales, des conventions, des règles de vie. En l’espace de quelques années, en moins d’une génération, en un temps incroyablement bref, tout cela avait disparu, s’était évaporé dans le néant. Dans ces pays aujourd’hui plus personne ne croyait en Dieu, n’en tenait le moindre compte, ne se souvenait même d’avoir cru; et cela s’était fait sans difficulté, sans conflit, sans violence ni protestation d’aucune sorte, sans même une discussion véritable, aussi aisément qu’un objet lourd, un temps maintenu par une entrave extérieure, revient dès qu’on le lâche à sa position d’équilibre. Les croyances spirituelles humaines étaient peut-être loin d’être ce bloc massif, solide irréfutable qu’on se représente habituellement; elles étaient peut-être au contraire ce qu’il y avait en l’homme de plus fugace, de plus fragile, de plus prompt à naître et à mourir.»
(9) Les particules élémentaires (J’ai lu, 2000), pp. 316-7 : «Au moment où ses derniers représentants vont s’éteindre, nous estimons légitime de rendre à l’humanité ce dernier hommage; hommage qui, lui aussi, finira par s’effacer et se perdre dans les sables du temps; il est cependant nécessaire que cet hommage, au moins une fois, ait été accompli. Ce livre est dédié à l’homme.»

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LES COMMENTAIRES (1)

Par zorg-f
posté le 23 avril à 23:18
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Bonjour

je réagis sur votre blog, car peu de gens ont lu Les Seigneurs de l'Instrumentalité , c'est une lecture que j'ai fait il y a bien des années, et qui m'a marqué. Ce qui m'intéresse dans le livre de Houellebecq, la possibilité d'une île, c'est pourquoi ce livre m'intéresse ! Après tout la question n'est pas stupide, j'ai trouvé une lecture psychanalytique dont le lien est sur mon blog, et puis modestement, comme je l'explique succinctement, je me demande si ce livre n'est pas tout simplement la reprise d'un mythe très ancien,, le fils de l'homme ! Si vous aimez la science-fiction, peut-être avez-vous lu les premiers romans de Robert silverberg, l'homme dans le labyrinthe, et le fils de l'homme ! Houellebecq m'intrigue, en tant qu'analysant, pour moi, il est transparent ! Amicalement

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