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Le mousquetaire dilettante : Vous avez dit métèque ? de Gabriel Matzneff, par Jean-Baptiste Fichet

Par Juan Asensio @JAsensio
Tableau de Charles Van Dyck représentant le roi Charles I (1600-49) d'Angleterre lors d'une partie de chasse, ca. 1635.
À propos de Vous avez dit métèque ? paru aux éditions de la Table Ronde, 2008. Sous ce titre, Gabriel Matzneff a réuni plus d'une centaine d'articles parmi ceux qu’il a publiés dans la presse entre 1958 et 2007. Toutes les pages citées entre parenthèses, sans autre précision, renvoient à cette édition.
41mv2+w6KVL._SS500_.jpgAlors que l’insolence bien comprise, l’indignation vertueuse, la rébellion tirée à quatre épingles, l’irrévérence de prime-time et le scandale surgelé se disputent les suffrages de la foule, du dernier «bébé» de Gabriel Matzneff émane la fraîcheur salutaire et roborative des voix de ceux qui ne briguent rien, qui ne caressent d’autre espérance qu’une belle mise à nu de leur cœur; une fraîcheur que sert un style limpide mais charnel, lumineux mais sobre, vivace et ferme, ce style qu’on reconnaît par exemple à ses coquetteries classicisantes tout droit sorties de ce XVIe siècle que Matzneff affectionne. On prend plaisir à découvrir ou redécouvrir les préoccupations singulières de cet écrivain, son idéalisme mêlé de misanthropie et son ardeur juvénile (Matzneff cite souvent, et ce n’est pas un hasard, saint Irénée de Lyon, pour qui l’Esprit Saint est semper juvenescens). Le présent recueil, Vous avez dit métèque ?, regroupe des articles publiés ici et là de 1958 à 2008. Le ton y varie : il est tantôt solennel et grave pour les questions de politique internationale, tantôt virulent et sévère, exterminateur même (1), tantôt chaleureux et triste dans les hommages à des écrivains et poètes méconnus en France (André Voznessenski par exemple) ou passés sous silence (Anna Akhmatova), tantôt subtilement cruel (l’allocution sur lord Byron à la Sorbonne où Matzneff, pince-sans-rire, condescendant et sûr de sa supériorité, décrit par le menu tout ce qui le sépare des universitaires qui forment son auditoire), tantôt badin dans des chroniques griffonnées «sur le coin d’une serviette» à la piscine Deligny, haut lieu des aventures matznéviennes.
C’est au sein du Combat d’Henry Smadja et de Philippe Tesson et de La nation française de Pierre Boutang que notre diable d’orthodoxe enfila sa casaque de mousquetaire et commença pour de bon de distribuer des coups d’estoc et de taille, après que Gab la Rafale – ainsi le surnommaient ses camarades de régiment en référence à ses talents à la mitraillette – eut, son service militaire effectué, remisé le fusil.
Qu’est-ce que le tempérament mousquetaire ? Dans Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, l’un des «maîtres et complices» (2) de Matzneff, être mousquetaire, c’est du duel faire une école de vie, c’est aimer la bataille pour elle-même. Le mousquetaire est par suite homme de panache et de fougue; de style surtout, c’est-à-dire de forme : les assauts de politesse qu’échangent Athos, Aramis, Porthos et d’Artagnan avant leur premier duel, au couvent des Carmes Deschaux, sont portés si loin que les blessures ou la mort qui doivent s’ensuivre semblent méprisées, et même moquées. Le mousquetaire fait en toute heure preuve d’aplomb, mieux, de surplomb. De hauteur. Surplomber les «choses sérieuses», les tenir pour rien, voilà qui est mousquetaire, voilà qui ne peut aujourd’hui manquer d’agacer les esprits prosaïques, les constipés du militantisme, les rentiers de l’engagement et les concierges de la «citoyenneté».
On imagine sans peine les réactions cutanées qu’ont du provoquer en leur temps les chroniques de Matzneff, alors qu’elles étaient plus largement diffusées – disons : diffusées, et lues –, à l’époque de Combat notamment. La légèreté ? Cette manie de se rendre insaisissable ? Un affront à la clique des hommes «à conviction», des hommes qui prennent le plomb grisâtre de l’idéologie pour le marbre blanc de l’absolu, cette espèce aussi pompière que fade qui s’est développée et répandue dans toutes les strates de la société avec une célérité prodigieuse jusqu’à ce jour, où il n’est plus un charcutier, un lycéen, une sociologue ou un vendeur d’aspirateurs qui ne se pique d’avoir une «opinion», des «idées», un «point de vue» et d’en illuminer ses voisins, quand ce n’est pas la terre entière.
Matzneff n’a qu’un dogme, c’est le scepticisme. Il raconte ainsi qu’adolescent il avait choisi pour double patronage les sceptiques Sextus Empiricus («À toute raison s’oppose une égale raison» et Nietzsche («Que l’on ne se laisse point égarer : les grands esprits sont des sceptiques. Zarathoustra est un sceptique. Les convictions sont des prisons.») N’allons pas croire que Matzneff se garde de prendre position, ni même qu’il mette des gants; il n’est ni un tiède relativiste, ni un chantre du consensus ou de l’apaisement... L’excès n’est pas rare dans ses prises de position, ses éloges et ses attaques; la nuance s’y fait souvent discrète... Que l’on pense seulement à ses apologies du terrorisme ou à l’antiaméricanisme systématique de l’écrivain, et l’on pensera un court instant que Matzneff est sceptique en général plutôt qu’en particulier… Reste qu’il revient toujours à son cher Pyrrhon : le pied matznévien, certes «fourchu», n’en veut pas moins être léger, et refuse de rester empêtré dans l’abstraction des «causes» : «l’essentiel est ailleurs».
Jean-François Revel, dans son Histoire de la philosophie occidentale (Éditions du Nil, 1994. Presses Pocket, coll. Agora, 2003, p. 220), rappelle que «La formule clé du scepticisme, ce n’est pas «non» mais «ni oui ni non».» Nul relativisme ici; mais du détachement, de la circonspection, de la défiance envers les dogmatismes et le fanatisme des convictions. Le scepticisme matznévien, c’est un refroidissement méthodique –, souvent hors de la page (3) –, des passions politiques, de passions pour lui secondaires. Ses tribunes politiques sont sans aucun doute passionnées; mais cette passion-là, trop terrestre, trop «sérieuse», les lecteurs des romans et des journaux de Matzneff le savent, n’en est en réalité pas une pour l’écrivain, et elle s’évapore bientôt, comme une fumée, pour laisser la place à d’autres plus célestes… Qui opposerait à l’orthodoxe Matzneff que le Christ exige des «oui» ou des «non» et que «le reste vient du malin» (Matthieu, V, 37) se verrait peut-être répondre par l’écrivain qu’il a fait de ce verset la maxime de sa vie, non de ses tribunes…
Matzneff plane ainsi loin au-dessus des têtes ahuries des bretteurs de cabaret qui s’étripent pour se faire un peu de place dans la masse des éditorialistes, journalistes, écrivains, penseurs, essayistes, dont on nous refourgue à tour de bras les pamphlets trempés dans le formol. «Planer au-dessus et avoir des griffes» (4), telle est sa devise. Et qu’on se le dise : bien qu’il prenne grand soin de nous rappeler, dans les préfaces de ses différents recueils d’articles, qu’il n’a pas été dans sa vie qu’un jouisseur inutile, qu’il a su s’engager lorsque la cause était d’importance – ce que nous croyons bien volontiers – pour Matzneff, sortir ses griffes, si effilées qu’elles soient, n’est et ne sera jamais qu’un jeu, un engagement de bien moindre importance que l’engagement existentiel que réclame chaque aurore, puis chaque minute. Seul «planer» compte; planer au-dessus. Ce que le monde, le siècle, les autres, les adultes, les arrivistes, les doctes, appellent «sérieux», il le jette aux orties avec mépris. Le sybaritisme seul lui importe, et la passion. Bernanos rêvait d’«esprit d’enfance», esprit tout évangélique, lequel est un désir de ne pas oublier celui que l’on fut en notre plus jeune âge, à tendre de toutes ses forces vers une sensibilité, vers une vision de nouveau vierge de toute tache, exempte non pas, certes, d’erreur, mais de mensonge, de calcul, de lâcheté, une vision candide, parfois naïve, mais de cette naïveté qui fait précisément la force des saints, parce qu’elle désarme le Diable, si sûr de pouvoir toujours prendre appui sur quelque compromission intérieure, et si désarmé lorsqu’il n’en trouve trace... Matzneff revendique cette fidélité à son adolescence farouche, écorchée, tendue entre vie et mort, et trempée très tôt dans le rejet féroce du «cul de plomb» des adultes, dans le refus de s’adapter, de mûrir, combiné à la certitude du destin à accomplir (5).
Matzneff fait mouche non pas tant par ses «idées» que par sa liberté de ton. Sa force, c’est sa solitude de loup n’appartenant à aucune coterie ni aucun parti, laquelle lui offre tout licence à gifler les «assis» et à morigéner les puissants. Sa force, c’est aussi, on l’a dit, une certaine candeur : non certes dans la pensée ni dans la rhétorique, souvent impeccables, ni dans les attaques parfois violentes à l’encontre de tel ou tel, mais dans le ton, dans la simplicité avec quoi il prononcera parfois une apologie ou lancera une attaque, simplicité que d’aucuns qualifieraient d’idéalistes, de rêveuses… Ainsi : «L’argent, le nombre, et le napalm peuvent momentanément subjuguer les petits peuples, mais cette victoire de la matière sur l’esprit est de courte durée, et vient nécessairement un jour où les humiliés et les offensés apprennent à briser leurs chaînes. Ce n’est pas de l’idéalisme, c’est du réalisme, car seules la vérité et la justice sont à long terme réalistes». Un autre maître de Matzneff, Chateaubriand, répondait déjà en son temps à nos enragés du «concret» : «Je voulais, moi occuper les Français à la gloire, les attacher en haut, essayer de les mener à la réalité par des songes : c’est ce qu’ils aiment.» (6) «Mener à la réalité par des songes», voilà qui sied bien à cet amoureux des civilisations et cultes évanouis qu’est Matzneff; seulement, des «songes», les Français n’ont cure, et tout ce qui ne concerne pas l’atroce «pouvoir d’achat» ou la politique politicienne leur arrache des bâillements. Un songe de bout en bout matznévien, en voilà un : «L’Europe dont nous rêvons est l’Europe de saint Benoît de Nursie et de saint Serge de Radonège, l’Europe de Dante et de Dostoïevski. Pas une Europe qui transformerait les églises en garages, en porcheries, en musées de l’athéisme, et où l’unique religion serait celle du football et du loto» (Vous avez dit métèque ?, op. cit., p. 290).
Matzneff est donc, à sa façon, un naïf – et plus encore en cette époque de cynisme grinçant, où les ricanements intéressés vont de pair avec la soumission la plus satisfaite. Matzneff ne calcule pas, ne mesure pas; il arrondit les phrases, non les bords; il polit son style, non son âme. N’allons toutefois pas chercher dans ses chroniques la moderne, l’imbécile, l’arriviste volonté de «choquer» dont bruit le cloaque des milliards d’articulets que dégorgent chaque jour la presse et Internet. Si Matzneff, d’aventure, par ses articles, choque, agace, ou irrite, c’est presque toujours malgré lui, bien qu’il ne méconnaisse pas le «plaisir aristocratique» de rendre furieux les médiocres. Inutile en tout cas d’attendre Matzneff une quelconque objectivité. Là règne la subjectivité la plus verte, marchant main dans la main avec la sincérité. Goethe écrivait : «Quand on ne parle pas des choses avec une partialité pleine d’amour, ce qu’on en dit ne vaut pas la peine d’être rapporté.». Matzneff réaffirme de plus belle : «Il faut laisser l’objectivité aux eunuques. Chateaubriand, Dostoïevski, Trotsky, Bernanos étaient-ils objectifs ? Il n’y a d’opinion que subjective, c’est-à-dire brûlante. La tiédeur, d’autres s’en chargent hélas !» (p. 177). D’autres s’en chargent, en effet : que l’on jette un œil à nos contemporaines gazettes, si gonflées du gras double de leur réputation et de leur innocuité.
Que l’on s’amuse aussi à comparer notre homme à la clique de nos gratte-papiers en goguette, terriblement pressés d’orner leur front de l’étiquette convoitée d’esprit «politiquement incorrect», tombant en pâmoison lorsque leurs confrères leur dressent des certificats de «briseurs de tabous» impénitents (7), d’iconoclastes téméraires, de fracasseurs d’idoles en tous genre (la plupart du temps, faut-il le préciser, les idoles en question gisent déjà, en miettes, dans l’arrière-cuisine de la pensée spectaculaire, laquelle les rafistole régulièrement, ravivant en quelque sorte la tradition du grand bonhomme Carnaval que l’on brûle chaque année). Rien de si peu ragoûtant que la ronde de ces dignitaires de la pensée autocertifiée «incorrecte», de ces syndicats de débatteurs professionnels qui, d’une main, se chatouillent à coup d’épée en fer blanc, et de l’autre, se tapent dans le dos. Au sein et au-delà du cercle privilégié de ces ténors de la pensée moderne, l’imbécillité pompeuse, bruyante, satisfaite de notre brillante époque se résume à ce seul trait : la terreur, du pékin le plus obscur au «penseur pluridisciplinaire» le plus renommé, de n’être pas furieusement «politiquement incorrect» (ou «anti-politiquement correct»…). Ainsi, pas plus tard qu’il y a quelques jours, était interrogé sur France Info un certain Jean-Louis Fournier à propos de son livre (8), un récit mêlé de «réflexions». En fin d’entretien le journaliste, complice zélé et généreux, offrit au sieur Fournier la glandée désormais de rigueur :
«Mais, dites-moi, Jean-Louis Fournier, est-ce que ce que vous écrivez dans votre livre n’est pas un peu… politiquement incorrect ?
- J’espère bien !» répondit du tac au tac, frissonnant de joie, le sympathique frondeur Fournier.
On peut sans exagérer affirmer que notre époque est toute entière dans ce «J’espère bien !». Récemment, le chanteur d’un groupe de pop «bordélique» allemand avait ce mot inouï : «On essaye d’être toujours plus politiquement incorrect, mais… on n’y arrive pas...!» Ici, des gouffres inexplorés s’ouvrent sans aucun doute aux observateurs du genre humain…
L’époque est toute à l’indignation, oublieuse de l’étonnement, cet étonnement qu’on sait être, depuis Platon qui le premier l’énonça, la vertu philosophique par excellence, parce qu’il cherche le recul nécessaire à l’observation des choses, et sait que les mots ne dévoilent au premier abord qu’une seule de leurs multiples facettes. L’indignation, elle, fait les questions et les réponses et les fagote avec complaisance et narcissisme. De l’anathème elle fait une pensée. Elle est ce moralisme que n’intéresse plus la dissection des mœurs, mais la seule fabrication des anges et des monstres (puisque les deux vont toujours de concert), elle est cette vertu à face de Méduse à quoi s’agrippent comme des lamproies les rejetons de l’autoconstruction de soi, de l’expression encouragée, de la révolte chaperonnée : «rien ne sert de comprendre, il faut bondir à point», telle est la devise du temps.
Partout sonnent les trompettes stridentes de la course au pompon : on se racle les méninges, non pas afin de produire quelque vision nouvelle, non pas pour que s’épanouisse l’acuité fraîche de l’étonnement, mais pour s’efforcer de pondre tant bien que mal une «colère», un «coup de gueule»; on revend cash ces claque doigts, en les faisant passer pour autant de bâtons de dynamite; les médias, pour en faire le commerce, revêtent avec délices un costume de maquignon, le prenant pour celui de contrebandier... Le «politiquement incorrect» se porte comme un charme : les commissaires jadis les plus agités du «politiquement correct», les zoïles les plus zélés de la déviance, les plus atroces sectateurs du Bien, enfourchent désormais la rossinante de l’anti-politiquement correct. La politique se félicite de se trouver ainsi sous le feu nourri de l’incorrection. Les hommes politiques eux-mêmes l’encouragent : «Veaux, soyez incorrects !», intiment les successeurs de De Gaulle. Les «incorrects» sont partout, ils dansent une farandole de tous les diables autour de leurs bûchers voraces. Puis ils vont se coucher, rassurés, fiers du travail bien fait, persuadés de se tenir aux avant-postes de l’anticonformisme… On s’étonnera qu’à côté, malgré les coups de boutoir de l’ «insolence», subsistent encore les antiennes du «rien ne change»… En réalité, l’insolence, momifiée, inerte autant qu’adulée, idole creuse, règne, précisément pour que tout subsiste, c’est-à-dire pour que la «critique» serve le monde tel qu’il va.
La pauvreté infinie des «débats» qu’on nous ressert sans cesse tient sans aucun doute à ces tranchées que creuse vainement, superficiellement, la non-pensée journalistique entre le «politiquement correct» et le «politiquement incorrect». Plus un «débat» sans qu’on se jette ces mots vides à la figure. Nicolás Gómez Dávila avait cette parole exquise : «Il y a deux sortes de niais : ceux qui «veulent être comme les autres» et ceux qui «ne veulent pas être comme les autres»». Notre époque, dans un sublime effort de synthèse, a tenu cette gageure de produire le Niais nouveau, doublement niais, désireux d’être à la fois «comme les autres» et «pas comme les autres», l’homme correctement «politiquement incorrect», l’homme servilement rebelle, fièrement soumis, le marginal centrifuge, l’anticonformiste plébiscité, le subversif subventionné, le factieux institutionnel, ce virtuose des marges vaporeuses et indolores que Philippe Muray, le taxidermiste d’Homo Festivus, a ramassé dans une expression définitive : le «mutin de Panurge». Ne soyons cependant pas trop présomptueux : ce Niais nouveau, c’est aussi, et avant tout, nous-mêmes…
L’hypnose fonctionnerait sans accroc si, au-dessus de la mêlée, ne planaient quelques condors qui nous invitent à délaisser ces oppositions factices, mortellement binaires, seigneurs altiers qui, par leurs appels discrets, furtifs, nous rappellent qu’il est des airs plus respirables, des atmosphères vivifiantes. L’imbécile toujours veut «choquer», mais ses puériles provocations ne bousculent en réalité que les quelques particules d’air vicié qui gravitent autour de son nombril. L’écrivain réellement original souffle au contraire des ouragans véritables dans le crâne des ahuris les plus grassement rémunérés du «politiquement incorrect» et de la marginalité standardisée. Par mégarde, presque. Il bat des ailes pour prendre de l’altitude, sans même s’apercevoir que mille mètres plus bas, le paquet d’air déplacé fait perdre leur frisure à des hordes de caniches déguisés en pitbulls…
Gabriel Matzneff, un pamphlétaire ? La violence hautaine, la dureté de certains articles le confirmeraient. On ne le nommera cependant pas un «entrepreneur de démolitions» comme Léon Bloy; il n’est pas un vociférateur comme ce dernier, encore moins un chantre de l’Absolu; notre écrivain ne serait peut-être pas plus convaincu par cette maxime bernanosienne que l’ordre temporel du monde ne peut sans risque être délaissé pour son seul ordre spirituel. Matzneff n’a pas écrit «J’ai juré de vous émouvoir»; il écrirait peut-être : «J’ai juré d’être vrai : tant mieux si quelques-uns sont émus.» Nous ne sommes en présence ni d’un prosélyte, ni d’un homme qui voudrait «changer la société». «Labourer la mer» est ce mot qu’il prend à Simon Bolivar pour titrer une de ses chroniques. Il offre en revanche, c’est certain, un «livre vivant», pour reprendre de nouveau Bernanos. Les textes rassemblés dans Vous avez dit métèque ? , articles, chroniques, considérations actuelles ou inactuelles, sont les coups d’épée d’un épéiste de haut vol, certes, mais «dilettante». Ne nous méprenons pas : Matzneff n’est pas un drôle, un superficiel, un amuseur; seulement, «La vérité est qu’un artiste, qui est une âme multiple, se situe aux antipodes d’un homme de parti, qui est un esprit court. Si engagé qu’il paraisse, un artiste n’attache qu’un maigre poids à ses idées politiques : l’essentiel pour lui ailleurs.» (9) Et il jouit, on l’a dit, de la supériorité – horripilante pour les partisans – des sceptiques, soucieux de ne jamais se croire les gardiens inamovibles de la vérité.
Bien sûr, il ne s’agit pas de partager toutes les vues de Matzneff, et s’il insiste souvent sur ses talents divinatoires qui transparaîtraient a posteriori de ses anciens articles, se décernant même le nom de Nostradamus Jr, on sourit de notre côté en lisant, par exemple, tel article où Matzneff chante les louanges de Kadhafi… On tombe aussi des nues à la lecture, dans l’introduction de Matzneff à son recueil (introduction qui veut expliquer le titre du recueil et lui donner un thème), le passage suivant (p. 6) : «Diable, diable, «cosmopolite», voilà un adjectif qui n’est guère en cour à une époque où chaque minuscule peuplade rêve d’indépendance, de frontières, de douaniers, de gendarmes, de drapeaux, d’hymne national et d’un ambassadeur à l’O.N.U.». Là, on se demande sur quelle planète Matzneff a vécu ces dernières années ! Certes, les désirs d’indépendance, du Kosovo à l’Ossétie du Sud, sont un fait. Mais comment Matzneff peut-il ne pas voir que, bien qu’en effet il soit difficile de nier un retour en faveur des idées à tonalité nationaliste en France, le premier chanteur, écrivain, artiste venu se déclare invariablement «cosmopolite», «nomade», «sans frontières», «apatride», «d’ici et d’ailleurs» ? Par quel prodige ne sent-il pas que le métissage et la haine des frontières ne sont rien moins que les dogmes de l’époque ? Mystère… En France, au cours des vingt dernières années, rien n’a été évidemment plus respectable et branché que de n’être surtout pas Français mais «citoyen du monde», prétention vite oubliée lorsqu’à l’étranger, il s’agit pour le franchouillard cosmopolite de vanter les mérites universels du camembert et du pinard, la beauté de Paris ou les vertus rayonnantes de l’exception culturelle. Le «citoyen du monde» lambda se métamorphose alors sous nos yeux ébahis en un avatar sourcilleux et survitaminé de Super Dupont… Matzneff ne voit-il pas que la France reste le seul pays au monde où le souhait de délimiter et préciser l’identité de son propre pays, puis de s’en réclamer, fait bondir ceux-là même qui prônent avec ferveur «la défense de la culture tibétaine» et déroulent le tapis rouge à l’expression des fiertés nationales ouzbek, turkmène, péruvienne, sénégalaise, tunisienne ou birmane ? Ne voit-il pas que ceux que ravit toute mise en valeur de l’identité algérienne, croate, ou africaine verdissent de colère et d’horreur à l’évocation de l’«identité française» ? Reste que Matzneff ne laisse pas d’être Matzneff, et pour preuve : quelques pages après nous avoir déroulé un discours tout de même fort convenu (une fois n’est pas coutume) sur la xénophobie, il évoque avec la plus savoureuse des innocences certains jours où il arrivait que Jean-Marie Le Pen et lui «sirot[assent] des scotchs en compagnie de Roland Laudenbach (10) et d’Antoine Blondin au bar de Port Royal» (p. 15). Voilà qui est exquisément matznévien. Les kapos de la très sainte Tolérance s’étrangleront, n’en doutons pas, devant tant de tolérance.
C’est que Matzneff, à l’inverse de l’époque, n’a jamais confondu adversaire et ennemi. Ses ennemis se trouvent rarement parmi ceux qui professent des idées opposées aux siennes : le «cul de plomb», voilà l’ennemi ! Peut importe qu’il soit de gauche ou de droite, d’extrême gauche ou d’extrême droite. Ce qui compte, c’est le style : «[à L’Idiot International,] nous n’étions pas des doctrinaires, nous étions des artistes, et ce que nous pensions avait à nos yeux moins d’importance que la manière dont nous le formulions» (p. 267). Nous entendons ici comme un écho des paroles du Péguy de Notre jeunesse (Gallimard, 1957) : «Ne me parlez pas de ce que vous dites. Je ne vous demande pas ce que vous dites. Je vous demande comment vous le dites. Cela seul est intéressant. Cela seul m’intéresse. Parlez-moi de comment vous le dites. Cela seul prouve. Cela seul apporte et peut apporter une preuve. Tout le monde peut dire ceci ou cela.» Matzneff redonne vigueur et attrait, par ses textes et sa vie, à la tolérance originelle, véritable, qui n’est pas celle, prostituée, défigurée, de la meute des alguazils de la vertu, des maquereaux du Bien et des sycophantes, mais bien celle qui ne traite pas l’adversaire en ennemi, celle qui se fait un point d’honneur à regarder moins aux opinions qu’au style, au tempérament, à la force, à la probité, à l’honnêteté, bref cette tolérance qui manque cruellement à une société qui prétend pourtant en organiser le culte.
Matzneff, en ce jetant dans ce qu’on nomme pompeusement aujourd’hui la «bataille des idées», se fait fort de rappeler, avec un malin plaisir, que les «convictions» sont peu de choses, qu’elles ne sont jamais que les scories du feu qui doit les produire. De même que l’idiot regarde le doigt et non la lune, le cuistre «citoyen» louche sur les «convictions» : l’obsession ridicule de chacun à avoir une «opinion»,transforme le médiocre en un roquet satisfait et bouffi de narcissisme, toujours prêt à aboyer, fier d’oublier qu’énoncer son opinion ne ressemble la plupart du temps à rien de plus qu’une vulgaire promotion de soi, que tout cela n’est rien sans la soif, que la dénonciation et l’indignation ont pour corollaire l’idolâtrie s’ils ne sont contrebalancés, justifiés par de profondes admirations. Qui admire encore ? On critique, et ce qu’on ne critique pas, on le «respecte», c’est-à-dire qu’on l’évacue loin de notre regard, qu’on le fuit, qu’on s’en voile la singularité, et la part d’ombre… Qu’on observe d’un œil froid le spectacle désolant de ces «citoyens» morts-vivants, ventrus de logique et si pauvres de chair, si chargés de «convictions» et si pauvres de soif… À quel point est effrayante cette prétention de chacun à avoir des «idées» sur le moindre sujet, cette prétention à l’omniscience… À cette inflation, à cette enflure écoeurante de «l’opinion personnelle» (désormais encouragée dès la maternelle) répond le culte béat et mortifère de la culture, déesse obèse et flasque à qui l’on ne demande jamais rien d’autre que de fournir des arguments et de l’ornement. Les cochons jouent des épaules autour de l’auge que leur a remplie l’hyperdémocratie complaisante, auge où trempe un jus d’«idées» préfabriquées, en réalité slogans standardisés, numérotés, ornés des lambeaux d’une «culture» devenue strict réservoir de munitions d’une rationalité ravie de ne jamais décoller du plancher des vaches, rationalité mise au service d’une volonté d’exister pathétique et névrosée.
Dans ces chroniques, Matzneff nous montre ou nous rappelle que la capacité à être soi-même est bien autre chose que le «soi-mêmisme» (11) tautologique et l’«authenticité» avariée qui étendent partout leur immonde – et violente – emprise; ensuite, qu’en ce qui regarde la chose publique, la subjectivité conserve sa pertinence et sa valeur face à l’objectivité, cette chimère après quoi courent les journalistes, souvent étrangement incapables de voir qu’une subjectivité déclarée recèle souvent plus de force qu’une objectivité illusoire, indéfinissable, le moindre mot tracé étant nécessairement subjectif puisque choisi, pour ainsi dire, toujours en lieu et place d’un autre, d’une ribambelle d’autres.
Pour Matzneff, le risque d’errer est au fond de peu d’importance au regard de cette expérience existentielle qu’est l’incarnation par l’écriture, don ultime de soi : c’est de ce don même, selon Matzneff, plus que d’une vision, d’un combat politique, de vulgaires opinions, que peut provenir une étincelle de vérité; à condition que l’on s’impose le refus de tout gommage des contradictions, mieux, si l’on en fait la source de toute fécondité, le terreau d’une éclosion certes chaotique, mais nourrie de sève bouillonnante, aspirant à la vie des hauteurs.
Matzneff le condor a des griffes, n’en doutons pas : mais les griffes ne sont qu’un jouet à qui sait planer.
Notes
(1) On pense ici plus particulièrement à un article en deux actes paru en 1964 dans Combat, et reproduit non dans Vous avez dit métèque ? mais dans Le sabre de Didi (pp. 62-70) et La caracole, intitulé Le chancre mou : l’obscur radical de gauche Michel Soulié s’y fait exécuter par un Matzneff transformé pour l’occasion en machine de guerre impitoyable, déployant des batteries de faits, de dates, d’arguments, avec une confiance en sa victoire qui fait presque froid dans le dos… Matzneff raconte dans L’archange aux pieds fourchus que d’après Tesson, le Soulié en question fondit en larmes à la lecture du deuxième volet du Chancre mou.
(2) Cf. Maîtres et complices, Gabriel Matzneff (La Table Ronde, 1999. Première édition parue chez Jean-Claude Lattès, 1994).
(3) «Hors de la page», pour ainsi dire : on est surpris, à la lecture du journal de Matzneff, de constater à quel point ses chroniques dans la presse, leur réception, leur succès, ne le préoccupent que médiocrement.
(4) Abbé Galiani, Lettres à Madame d’Épinay, exergue du Sabre de Didi, Gabriel Matzneff (La Table Ronde, 1986).
(5) La confiance précoce en leur destin de certains grands artistes est frappante : ainsi chez Matzneff, ou chez un Huguenin (Journal, Seuil, 1964) ou un Rilke (Journaux de jeunesse, Seuil, 1989). On peut l’expliquer par le rejet de la fausse modestie par les artistes véritables, fruit acide de leur froide lucidité et de leur force.
(6) Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe (Le Livre de poche, 1973), tome 2, p. 606.
(7) Les guillemets ont ici leur importance en ce qu’ils tentent d’encadrer cette nouvelle corporation auto-consacrée. Notre époque n’estime rien tant que la destruction illimitée des «tabous». On ne compte plus les tabous qui gisent, éventrés, dans les dépotoirs de l’industrie florissante du «politiquement incorrect».
(8) Jean-Louis Fournier a obtenu depuis le prix Femina pour le livre en question. Le «politiquement incorrect» remporte ici une de ses innombrables victoires.
(9) Introduction à La caracole, Gabriel Matzneff (La Table Ronde, 1969), p. 17.
(10) Écrivain et journaliste, fondateur des Éditions de la Table Ronde.
(11) L’expression est de Renaud Camus.

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