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Elections à l'Académie Mallarmé : de onze à dix & de dix à treize

Par Spiritus
J'entoile aujourd'hui la série d'entrefilets, de brèves et d'articles parus, du 10 avril au 8 mai 1937, dans Le Figaro, qui enregistra scrupuleusement - et malicieusement parfois - les moindres faits et gestes de la jeune Académie. Le premier acte important de cette dernière fut d'élire les trois nouveaux membres qui devaient porter son quorum à 14 - mais l'un des fondateurs, un mois à peine après avoir donné son accord, avait démissionné. Décidément, cette Académie Mallarmé, tout entière, constituée de septuagénaires, ne tenait pas en place...
10 avril 1937
Petits malheurs
A qui le laurier mallarméen ? Les déjà glorieux rejetons de l'Académie Mallarmé sont rentrés de vacances pour la plupart. L'on prépare des élections, à la bonne franquette, au café, en attendant les fastes du scrutin qui aura lieu à son siège, rue de Richelieu, à la Bibliothèque nationale. Sans doute un jour de mai.
Les académiciens nouveau-nés se réuniront dans une semaine pour fixer la date et circonscrire leur choix.
Léon-Paul Fargue, Jean Cocteau et André Spire sont, parmi les poètes, ceux que les recruteurs de l'Académie de poésie désirent s'adjoindre.
On verra à l'automne pour le reste, c'est-à-dire, pour les deux chaises disponibles. Et la quinzaine atteinte, en route pour la grande destinée !
*
L'Académie Mallarmé a eu, au berceau, ses malheurs, ses contempteurs et même ses dédaigneux.
Tel poète, chargé d'honneurs officiels, engagé sans succès dans la poursuite de l'habit vert et de l'épée, méprise la petite compagnie de la rue de Richelieu, crainte d'être méprisé par celle du quai de Conti. Ce n'est qu'un pari, et les paris parfois se perdent.
M. André Gide est jusqu'à présent le seul démissionnaire. Il a dit oui d'abord, peut-être le lendemain de l'assemblée constitutive et il dit non aujourd'hui où l'Académie Mallarmé a pris vie.
- Gide nous traite comme une simple U.R.S.S., remarqua avec humeur un poète déçu.
Petits malheurs qui n'empêcheront pas l'Académie Mallarmé de grandir et de s'imposer.
1er-2 mai 1937
Les urnes de l'Académie Mallarmé
Première solennité, mercredi prochain, midi sonnant, à l'Académie Mallarmé : la naissante Académie de poésie élira trois membres, ce qui portera son effectif à treize. Les deux autres sièges, puisqu'elle en comporte quinze, seront pourvus à l'automne : qui va doucement va sagement.
Selon un noble exemple, l'Académie Mallarmé votera place Gaillon, chez Drouant.
Les candidatures n'étant pas reçues, le débat des électeurs sera circonscrit sans doute entre MM. Léon-Paul Fargue, Jean Cocteau, Valery Larbaud, André Spire et Charles Vildrac.
*
Les premiers pas sont difficiles... La constitution de l'Académie Mallarmé a suscité, dans le monde des poètes, ces passions violentes que l'on constate plus souvent dans les campagnes électorales d'arrondissement. On veut déjà la mort du nouveau-né.
6 mai 1937
A L'ENSEIGNE DU NOMBRE 13
L'ACADEMEMALLARMEA VOTE
Je ne jurerais pas que l'Académie Mallarmé - qui sera dans quelques lustres, il faut l'espérer, une prestigieuse Académie de la Poésie française - ne soit née du désespoir.
Une épée, un habit brodé : c'est une tentation que peu de poètes sans doute sauraient repousser d'une âme sereine. Mais MM. les Quarante ont la toise si sévère ! On les a vus ajuster leurs lorgnons, l'autre année, sur M. Paul Claudel et le réformer pour insuffisance.
Tous les poètes ont compris, ce jour-là, l'humble rang de la poésie.
L'Académie Mallarmé est fondée sur cette humilité. Elle vote au restaurant, sans épée ni habit brodé. Faute d'illustrations, peut-être arrivera-t-elle, après les premiers pas chancelants, à réunir les poètes marqués de cette véritable gloire dont parle Paul Valéry à propos de Mallarmé - "qui est chose cachée et non point rayonnante".
La jeune Académie a fort bien ouvert la voie hier. Elle a désigné trois membres nouveaux : avec M. Charles Vildrac, déjà célèbre au théâtre, M. Léon-Paul Fargue, M. Valery Larbaud, un père de la littérature moderne, un homme important.
Ainsi a-t-elle atteint le nombre de treize membres. Un bon chiffre, une occasion de bonheur. Il pourrait lui venir toutes sortes de bonheurs. Le ministre de l'éducation nationale, M. Jean Zay, songerait, par exemple, à accorder à la poésie l'esprit qu'il a montré pour le Théâtre-Français ; il songerait à lui déléguer une part des soins de protection en faveur des poètes. Ces soins aujourd'hui s'égarent un peu dans les bureaux sous la poussée des recommandations d'arrondissement.
Les élections ont eu lieu chez Drouant qui, pour aimer le roman, ne boude pourtant pas les vers. Les académiciens se sont penchés sans dégoût sur le blanc de blanc et sur un foie gras qu'illuminait le pommard de 33. Le malheureux Gilbert, traqué par la faim, a avalé sa clef et en est mort. On a vu hier que Vigny eut grand tort de le donner pour symbole du destin poétique. - M. N. [Maurice Noël]
COURRIER DES LETTRES
Léon-Paul Fargue
M. Léon-Paul Fargue est connu de nos lecteurs. Le Figaro a le plaisir de le compter parmi ses chroniqueurs. Voilà qui évite d'expliquer tout au long que s'il existe une académie de Poésie, il est bien évident que privée d'un tel poète elle accuserait un manque.Nous avons trouvé hier M. Fargue satisfait des suffrages de ses pairs :
- Sous le nom de Mallarmé, dit-il, que ce soit une académie, une société, un club, le plaisir est grand de se réunir chaque mois avec des poètes comme Paul Valéry, Paul Fort, Herold, Fontainas, Saint-Pol-Roux, tous des amis que j'ai connus au Mercure, au cher vieux Mercure, en 1893... Et l'Académie Mallarmé a du bon : elle va rappeler de temps en temps au public que la poésie existe et les poètes aussi, ces malheureux poètes que l'on considère volontiers comme des êtres nébuleux, distraits, en somme des grotesques, comme si écrire juste impliquait obligatoirement du désordre dans la vie...
L'oeuvre poétique de M. Léon-Paul Fargue est un peu dispersée. Il a semé à tous vents comme les riches. Mais deux volumes, en particulier, la représentent avec honneur : Espaces et Sous la lampe, édités à la N.R.F.
Valery Larbaud
M. Valery Larbaud est un être de mystère. Peut-être a-t-il atteint aujourd'hui l'âge de cinquante-cinq ans, mais personne ne le sait très sûrement. Sans doute a-t-il mis plus de poésie dans sa vie de voyage, que dans Barnabooth même : l'avenir donnera assez de loisirs pour fouiller et retracer l'existence d'un homme curieux qui a été un véritable centre moteur de la littérature d'après-guerre.
"Larbaud, a écrit dans des pages critiques M. Benjamin Crémieux, est le premier écrivain français de ce temps qui ait eu le sens de l'Europe. Europe pour lui synonyme d'Empire. Il n'y discerne pas de frontières." Il sait douze langues et connaît bien vingt nations. Le lecteur français lui doit de connaître Samuel Butler et James Joyce. Il a fait aimer Walt Whitman, et Chesterton, et Conrad, et Francis Thompson, et Gomes de la Cerna [sic], et combien d'autres.
M. Valery Larbaud poète est dans son volume, les poésies de Barnabooth, mais il est difficile de ne pas le trouver dans les célèbres oeuvres en prose Amants, heureux amants ; Beauté, mon beau souci ; Ce Vice impuni, la Lecture.
Le nouvel académicien-poète vit dans la solitude, rue Cardinal-Lemoine ou dans son domaine de Valbois, dans l'Allier.
Charles Vildrac
M. Charles Vildrac est un auteur dramatique célèbre : le Paquebot Tenacity, Madame Béliard ont eu des centaines de représentations.
Mais c'est un poète venu au théâtre, un poète né qui, dans sa jeunesse, fut du phalanstère de l'Abbaye et a gardé fidèlement l'esprit de ce temps : la compassion pour les hommes, l'espoir d'une libération telle que l'a fait briller notre socialisme de 1848. M. Vildrac rattache, de son mieux, ses inspirations à la politique d'extrême gauche.
Ses premiers poèmes ont paru en 1905 aux éditions du Beffroi. Son premier recueil Images et mirages est de 1908. Il a depuis publié à la N.R.F. le Livre d'amour (1910), Découvertes (1913), Chants du désespéré (1920). - M. N. [Maurice Noël]
8 mai 1937
Le scrutin Mallarmé
Etaient-ils six ? Etaient-ils sept ? Il y aura là quelque mystère pour l'historiographe des premiers scrutins de l'Académie Mallarmé.
Les académiciens nouveau-nés votaient mercredi pour la première fois. Saint-Pol-Roux n'a pu venir de Bretagne et Maurice Maeterlinck ne s'est pas décidé à rompre sa solitude de Villennes.
Quant à Paul Fort, on le vit arriver à midi et demi et bien surpris d'apprendre que les élections étaient faites.
- Après tout, on connaissait mon vote...
Et le poète se consola. Il faut du sérieux pour fonder un foyer, surtout celui de la poésie.
*
Le sérieux a du moins inspiré les choix : Léon-Paul Fargue, Charles Vildrac et cet homme curieux qu'est Valery Larbaud.
Les couloirs de Drouant offraient un criant contraste de paix idyllique avec le tohu-bohu du déjeuner du Prix Goncourt. L'Académie Mallarmé n'a pas encore droit aux opérateurs de cinéma et au micro. Il faut qu'elle conquière ses grades - et les grades de la poésie ne peuvent être, hélas ! aussi populaires que ceux du roman !
(A suivre...)

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