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La fonction paternelle

Publié le 10 janvier 2009 par Vanillette
Le nourrisson vit une relation fusionnelle avec sa mère jusqu'à quelques mois après sa naissance. Va s'opérer ensuite une séparation-individuation, notamment par l'accès au langage et au symbolique. Après l'état de complétude, l'enfant se dégage de son statut d'objet de jouissance pour construire ses propres objets. Nombre d'auteurs ont démontré l'importance de ce mécanisme dans la première construction de l'enfant.
Après la relation symbiotique avec la mère pendant la période de grossesse, l'enfant ne se distingue pas aussitôt comme un être à part entière. Sa mère est une continuité de lui-même, preuve en est lorsque le sein apparaît après quelques pleurs plaintifs. Ce n'est que progressivement que tous les besoins ne sont plus systématiquement comblés. Par l'apparition de la frustration et du manque, l'enfant devient un "être désirant". Le langage intervient notamment dans ce rôle de désir et de demandes et contribue au développement de l'enfant, en ce sens où il se sépare de l'objet-mère et devient un être à part entière.
J'ai vulgairement résumé ce que j'ai compris et lu depuis pas mal de temps où je m'intéresse au développement de l'enfant. En ce moment, je lis J'ai mal à ma mère de Michel Lemay dont la quatrième de couverture débute comme suit : "La privation du milieu familial, notamment celle d'une image maternelle satisfaisante, entraîne [...] des conséquences qui peuvent être fort dommageables pour le développement d'un être humain (...)". Ce n'est pas le premier à mettre en avant cette notion de mère manquante, de béance originelle et il est fort intéressant de se pencher sur cette notion de symbiose pour comprendre l'impossible de notre métier et l'impossible de la tout-puissance.
Personnellement, j'accroche bien à cette vision développée par les sciences sociales en général mais je commence à me lasser de la redondance de ces propos. Non pas que je remette en cause cette théorie mais il me manque quelque chose de primordial selon moi ; la place du père qui, à mon très humble avis, mérite d'être étudié et pris en compte dans les travaux sur les carences et autres manifestations de "brisure". Bien sûr, je suis convaincue de l'importance de la mère, en ce sens où la vie prénatale se passe "en" elle, si je peux me permettre. Il est évident que les traumatismes de l'enfant sont parfois liés à une fusion trop entretenue ou au contraire à une séparation maladroitement effectuée.
Le présent article dénonce moins la théorie mère-enfant que l'acharnement à tout expliquer par cette béance originelle. Certes, je pense qu'on peut toujours faire le lien avec cette période qui a pu être traumatisante pour certains mais la prise en compte de la fonction paternelle me semble également incontournable.
L'ouvrage de Michel Lemay est très intéressant, si ce n'est quelques descriptions que je trouve raccourcies. Il aborde en fait les problématiques des enfants carencés, et plus particulièrement des enfants abandonniques[1]. J'en suis à une partie qui traite de l'évolution possible du syndrome carentiel en abordant brièvement des thèmes comme la délinquance, la prostitution ou encore la toxicomanie. Bien entendu, son discours n'est pas généralisable et provient d'observations faites auprès d'enfants abandonniques. En revanche, ce rapport permanent à la mère me gêne un peu. Lorsqu'il parle de l'homosexualité féminine par exemple, il stipule que "la recherche d'une mère-amante devient évidente dans ce type d'échanges" en s'appuyant notamment sur l'observation d'une jeune fille qui disait "son plaisir d'appeler sa partenaire "maman" dans la période d'intimité physique" (p. 234). Cet exemple que je cite n'est en rien uniquement ciblé sur l'ouvrage de Michel Lemay que je ne saurais critiquer qu'au nom d'une maladroite et novice réflexion personnelle. Il me permet simplement de nommer quelque chose qui me gêne dans plusieurs ouvrages, et notamment dans celui que j'ai en main en ce moment. En effet, prendre une phrase "hors-contexte" est bien aisé pour celui qui veut critiquer le travail d'un auteur ; j'insiste donc bien, au risque de me répéter, sur la prudence avec laquelle je m'aventure dans cet écrit.
Bref. Ceci étant posé, je souhaiterais revenir à cette sensible fonction paternelle que je trouve bien manquante. Certains auteurs l'abordent, bien entendu, ce n'est pas un sujet laissé sans voix, heureusement.
"Le père est le fondement de la loi qui, de l'interdit de l'inceste aux lois sociales, régule la jouissance des humains soumis à la vie collective" peut-on lire dans l'ouvrage de Joseph Rouzel Le travail d'éducateur spécialisé, Éthique et pratique[2]. En effet, si l'on reprend le développement de l'enfant, le père ou quiconque en mesure de jouer son rôle (famille, entourage, voisins...) est l'outil, si je puis dire, de la séparation entre le nourrisson et la mère et a la fonction symbolique de faire exister l'enfant en tant qu'être désirant puisqu'il vient à la fois poser des limites dans la complétude et la toute-puissance du nourrisson et en même temps, s'interposer entre la mère et l'enfant par sa simple présence.
On parle beaucoup de castration en psychanalyse, et cela désigne en fait cette confrontation aux interdits qui permet, généralement, l'accès au désir par des outils tels que le langage. La fonction paternelle intervient ici de manière primordiale et c'est pourquoi je trouve dommage de minimiser son importance dès que l'on s'attaque à l'étude du développement de l'enfant.
Bien entendu, lorsqu'on observe un peu les enfants carencés, on s'aperçoit assez rapidement que l'absence de père est fréquente et qu'il manque souvent la projection de cette personne masculine dans l'esprit de l'enfant. En effet, s'il n'existe pas de fonction paternelle, les difficultés de séparation et d'individuation risquent de se faire sentir ; cela dit, je n'ose croire que toutes les familles sans père soient en difficulté. L'intérêt ici n'est pas tant qu'il y ait un père physiquement au sein de la famille (même si c'est mieux, bien sûr) mais plutôt qu'il puisse être représenté, imaginé, incarné. Comme je le disais plus tôt, on parle de "fonction paternelle" et non pas de "père" à proprement dit. Il s'agit simplement de celui ou ceux qui existent en dehors de la mère, qui font que le nourrisson va vouloir tourner la tête pour observer les mouvements de ces autres inconnus, qui vont éveiller la curiosité de l'enfant, etc...
Il y a aussi autre chose dont je voudrais parler qui concerne davantage l'enfant pendant sa période œdipienne. Nul besoin de rappeler les fondements de cette théorie freudienne dont on a maintes fois entendu parler. Là aussi, je pense qu'il est important de s'y pencher pour comprendre certains comportements adolescents et/ou adultes que l'on retrouve parfois. Là où le père vient poser la loi de l'inceste, plus particulièrement dans la relation avec sa fille, il me semble que des éléments de réponse sont à trouver dans cette incarnation primordiale de la loi. Dans les déviances liées à la sexualité par exemple (prostitution, fétichisme ou simplement attitudes sexuelles extrêmes), j'espère un jour trouver une étude ou un travail fait à ce sujet pour éclairer un peu ce manque de l'image paternelle qui constitue, à mon avis, un élément de réponse.
Dans le traitement de la délinquance également, je suis certaine que certains sociologues ou autres auteurs ont abordé le sujet du manque de l'image paternelle. Je m'appuie juste sur un avis subjectif en disant cela mais je pense que l'on retrouve dans ces cas-là beaucoup de familles monoparentales où le père est absent mais également des familles où le père est présent physiquement mais n'a pas pu ou pas su poser les limites nécessaires à la castration de l'enfant, futur adolescent soumis aux lois sociales. Dans ces cas-là, il est bien évident que la relation à la mère doit être mise en avant pour comprendre cette problématique de la toute-puissance mais se cantonner à cette dimension me semble erroné.
Ce ne sont que des réflexions posées bout à bout qui s'appuient réellement sur des pensées personnelles et je n'ai certainement pas assez de lectures à mon actif pour faire une vraie étude de tout ça. Ce sont des questionnements que j'ai pu avoir récemment, face à cette omniprésence maternelle. Encore une fois, il ne s'agit pas là de la remettre en cause mais de montrer à quel point ce père est manquant dans certaines études.
[1] Le caractère abandonnique se caractérise par une exigence affective, parfois agressive, survenant même sans raison. Cette forte revendication affective peut avoir pour origine un traumatisme infantile rappelant un abandon ou être d'origine constitutionnelle (fragilité nerveuse par exemple).
[Source : http://www.dicopsy.com/abandonnique.htm]
[2] J. ROUZEL, Le travail d'éducateur spécialisé - Ethique et pratique, Editions Dunod, 2007 (p. 173)

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