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Nostromo de Joseph Conrad

Par Juan Asensio @JAsensio
Photographie de Sam Shere.
«It's crashing. It's crashing terrible. It's burst into flames... get this, Scotty, get this, Scotty... Get out of the way, please, oh, my, this is terrible, oh, my, get out of the way, please !
It is burning, burst into flames and is falling on the mooring mast and all the folks we... this is one of the worst catastrophes in the world !... Oh, the flames, it's four or five hundred feet into the sky, it's a terrific crash, ladies and gentlemen... The smoke and the flames now and the frame is crashing to the ground, not quite to the mooring mast. Oh, the humanity and all the passengers.»
Herb Morrisson, Lakehurst dans le New Jersey, décrivant le Hindenburg en flammes, le 6 mai 1937.
«The Hindenburg has gone. Her tragedy will not halt the march of progress. From her ashes will arise the knowledge, from her fate, the lesson, that will lead to a greater and a better means of mastering the air. If so, her dead will not have died in vain.
The Hindenburg has gone. She was the largest thing that ever flew. She represented man’s latest attempt to conquer the Atlantic by air. Her tragedy will not halt the march of progress.
From her ashes will arise the knowledge
Paroles extraites de la scène IV (intitulée I couldn’t understand it) de Three Tales (1998-2002) de Steve Reich.

Ce qui frappe dans Nostromo, l'un des plus grands romans de Joseph Conrad avec Lord Jim, Victoire et bien sûr Cœur des ténèbres qui est une longue nouvelle, ce n'est pas la complexité de la trame narrative, les libertés fulgurantes prises avec la chronologie des aventures façonnant l'imaginaire république sud-américaine du Costaguana, la fluidité de l'écriture ni même la facilité déconcertante avec laquelle l'écrivain, usant pourtant d'une focalisation toute simple (pour ne point avoir à utiliser le commode charabia de Gérard Genette qui écrirait : une focalisation zéro ou narrateur omniscient), paraît nous donner l'illusion qu'une multitude de narrateurs travaillent pour un seul et lui font leur rapport, alors que celui-ci, qui passe d'une scène à l'autre, d'un jour à l'autre, d'une époque à l'autre avec la même légèreté que le vent soufflant sur l'abîme des premiers âges, compose, pour ainsi dire sous nos yeux, le texte que nous lisons comme s'il s'agissait de fabriquer un seul tapis à partir d'une multitude de motifs, de fils et même de tissus hétérogènes.
D'accord avec Franck Lessay : Nostromo, roman post-classique «si le classicisme du roman européen s'incarne en Balzac ou Tolstoï» (1), surclasse toutes les mièvres inventions procédurières du Nouveau Roman, ce rapport de préfecture consignant les audaces paralysées et les trouvailles percluses, qui porte de plus en plus mal son titre pompeux, ainsi que les «œuvres engagées du demi-siècle qui suit la Première Guerre mondiale». Autant dire que le roman de Conrad est intemporel, sans doute parce qu'il ne cherche d'aucune façon à révolutionner le genre romanesque et, ainsi animé d'intentions modestes et génialement monstrueuses, dépasse de dix mille coudées les claironnants jeunes premiers du genre.
Ce qui frappe encore dans Nostromo, ce n'est même pas la beauté, époustouflante, de quelques pages parmi, sans doutes, les plus mémorables de la littérature mondiale (comme celles qui ouvrent notre roman par une immense description de l'histoire et de la géographie du Costaguana, celles encore qui décrivent le capataz de cargadores, ce personnage qui ne peut que hanter les esprits des lecteurs longtemps après qu'ils ont refermé le roman, réfléchissant au sens de son action après avoir abandonné Martin Ducoud auprès du trésor (2), celles, justement, qui décrivent les raisons intimes qu'éprouve ce dernier de se suicider, etc.), mais la facilité remarquable, une fois de plus, avec laquelle Joseph Conrad, très certainement au prix d'immenses difficultés comme l'atteste sa correspondance et même la note qu'il a cru bon de rédiger pour présenter son livre, se déplace au milieu des paysages, comme planant au-dessus d'eux, s'infiltre dans les consciences par leurs fissures les plus secrètes, de nouveau s'éloigne d'un unique battement ample de ses personnages qui, pourtant abandonnés par la main toute-puissante du romancier, ne paraissent point devoir être réduits à de risibles marionnettes mais continuent, dans l'ombre, de chuchoter et de s'animer d'inquiétante façon. Nostromo vit d'une vie inquiète qui ne dépend pas de notre lecture, ni peut-être même du fait que nous ayons plusieurs fois ouvert ce livre sans jamais oser en commencer la lecture. J'ai éprouvé cette étrange impression m'ayant conforté dans la certitude que, loin des grotesques analyses moliniesques, la littérature possédait des pouvoirs occultes, avant même de les avoir lus, devant Monsieur Ouine, Auto-da-fé ou encore Le Tentateur.
Ce qui frappe enfin dans Nostromo, c'est l'évidence de la leçon littéraire, purement littéraire et non point politique : le monde ne change pas vraiment, le progrès n'est qu'un mensonge (3) qui nous a arrachés à la jungle où Kurtz, mais peut-être aussi le docteur Monygham et le Père Corbelan, ont reçu leur sombre révélation. Le cœur de l'homme, encore moins que la société, n'est pas soumis au changement, quel que soit le rythme effréné des modifications liées à l'exploitation d'une mine d'argent que la volonté de modernisation et (donc) de profits imprime à la vie de la désormais riche ville de Sulaco, quelles que soient les tentations souveraines qui pèsent sur les foules lamentables ou au contraire les hommes d'exception comme l'est le capitaine d'origine italienne Fidanza surnommé Nostromo qui, bien sûr, connaîtra une fin peu digne de son immense carrière, de son prodigieux charisme, de son incorruptible intégrité et fidélité à ses maîtres capables de le désigner, simplement, par un mot exprimant l'absolue certitude qu'il leur appartient corps et peut-être même âme. Encore ce dernier personnage parvient-il à se taire et à ne point livrer le secret qui le brûle. Il reste grand même si le trésor l'obsède et, littéralement, finit par le posséder. Il ne dira rien de ce qui le ronge patiemment et a fait sa fortune surprenante et inexplicable. Il ne se confiera à personne, qu'il s'agisse de sa fiancée, de sa bienfaitrice et épouse de son maître Charles Gould, du docteur Monygham ou de ce ténébreux et torve personnage de révolutionnaire implacable qui n'apparaît dans notre roman que deux fois, décrit par Conrad comme un ennemi juré des capitalistes : le lieu où lui et Martin Decoud ont enterré la cargaison de lingots d'argent demeurera secret, hanté peut-être par de nouvelles ombres s'ajoutant à celles qui, dans les premières pages de Nostromo, essaient de percer les secrets des flancs rocheux gravides et échouent. Autre indice de ce perpétuel retour de l'histoire sur ses propres orbes, dont il s'agira de refaire, presque à l'identique, le parcours : Giorgio Viola, exaltant la révolution à l'ancienne, celle qu'il a cru accomplir auprès de Garibaldi, cèdera sa place glorieuse et nostalgique au comploteur malfaisant dont nous ne savons rien si ce n'est qu'il est photographe et trahit la fascination de Joseph Conrad pour les mutations d'une époque dont il pressent, génialement, l'horreur prodigieuse, comme Franck Lessay a parfaitement raison de le rappeler dans son introduction. Même les révolutions, à l'aube de ce siècle atroce dont Conrad a radiographié comme nulle autre la volonté de puissance, ne sont plus ce qu'elles étaient : à l'âge d'or de l'héroïsme et de la bravoure va succéder l'âge de fer des corridors interminables où c'est le bétail humain qui est patiemment, rationnellement, sans haine ni dégoût mais avec beaucoup de confiante et méthodique application, mené aux fours et aux abattoirs industriels.
L'homme débarrassé de Dieu, puisque Joseph Conrad paraît réaliser le prodige que demandait George Steiner : la surrection d'une œuvre d'art entièrement athée, n'en finit pourtant apparemment jamais de devoir lutter contre les puissances qui se livrent une lutte aussi acharnée que mortelle dans son âme. D'où nous vient cette impression, tenace, que les grands romans de Conrad poursuivent par d'autres voies les mystères du Moyen Âge où l'âme était le théâtre somptueux de l'affrontement des puissances célestes et infernales ? Dans Nostromo, l'argent, qui assujettit les âmes, est, symboliquement, une puissance démoniaque et l'on serait prêt à parier que Joseph Conrad n'a construit, avec un don de vision inégalé, la fresque immense qu'est ce magnifique roman qu'à seule fin de tendre un piège à l'incorruptible Nostromo, afin de le voir se débattre dans le piège sans autre issue que la mort que l'argent et, peut-être, le goût de la renommée qui, pour le magnifique capataz de cargadores, est le plus grand des trésors, ont patiemment ourdi.
Ainsi la leçon du romancier peut-elle, à bon droit, nous paraître d'un pessimisme absolu : non seulement les idéaux, confrontés aux dures réalités d'un monde en pleine expansion capitalistique dont le centre, dans notre roman, est une Amérique du Nord jamais décrite directement mais ourdissant ses trames derrière le rideau, se trouvent-ils rapidement réduits à leur plus simple apparat (4); non seulement l'amour le plus riche, celui de Madame Gould pour son mari vampirisé par la mine de San Tomé qu'il a héritée de son père éreinté par le cauchemar de cette mine, est ignoré par celui qui se tient à ses côtés et ne vit que pour assurer la prospérité de sa fabuleuse possession, mais encore l'histoire n'imprime à sa flèche qu'un simulacre de vitesse et de sens (5), puisque, comme les gyres décrites par le faucon du poète, elle répète les mêmes motifs (6) qui ne donneront qu'aux niais ou aux simples d'esprit l'illusion d'une liberté, d'une marche triomphale du progrès, partout cernés par la menace irrésistible de ruine. Ainsi, les destinées de Decoud et de Nostromo, les deux seuls hommes à savoir que le trésor n'a pas été coulé mais qu'il contaminera au contraire la terre du Costaguana pour des années ou des siècles, ne feront-elles que répéter celles de ces deux marins américains en rupture de ban qui paieront de leur vie la quête du métal précieux et, finalement, erreront comme des âmes en peine dans les montagnes entourant Sulaco.
Cet intime repli du temps sur lui-même apparente cette sombre histoire à la tragédie de Shakespeare la plus noire, Macbeth : d'une certaine façon, Nostromo pourrait être décrit comme la longue variation autour d'une scène centrale, unique, ne durant, réellement, que le temps d'un clignement de paupière. C'est la scène de la tentation ou plutôt, puisqu'il n'y a pas dans le roman de Conrad de sorcières (à moins que la femme de Giorgio Viola, maudissant celui qu'elle considère comme son propre fils, Nostromo, ne soit un écho de la pièce de Shakespeare), celle où le Mal se rue tout entier dans la conscience puis les actes d'un homme aussi magnifique que libre, le capataz de cargadores : «Beau, souple et robuste, il rejeta la tête en arrière, ouvrit tout grands les bras, s’étira en tournant sans hâte le buste et d »couvrit lentement ses dents blanches en bâillant dans un grognement, aussi naturel et pur de tout mal au moment du réveil qu’une bête sauvage superbe et inconsciente. Puis, dans le regard qui, soudain raffermi sous un front pensif, se mit à fixer le néant, l’homme se révéla» (p. 908). Cette révélation va désormais diriger les pensées et gestes du marin altier et hanter sa cervelle jusqu'à sa dernière seconde de vie (7), sans qu'il nous soit possible que, de sa vie illustre et splendide comme la trajectoire d'une balle, Nostromo ait pu laisser une impression aussi juste que merveilleuse (8).
Notes
(1) Franck Lessay, introduction à Nostromo (Flammarion, coll. GF, 2007), p. 49. Cette édition (ainsi que la traduction de notre roman, par Philippe Neel), tout comme celle donnée par Paul Le Moal pour Folio (qui ne fait que reprendre celle du deuxième volume des Œuvres de Conrad dirigées par Sylvère Monod dans la Bibliothèque de la Pléiade), est excellente. Je n'ai pas pu lire la traduction d'Odette Lamolle chez Autrement mais celle qu'elle avait réalisée de Lord Jim était superbe. Dans cette note, les pages indiquées sans autre précision renvoient toutes au tome 2 de l'édition de la Bibliothèque de la Pléiade paru en 1985.
(2) «Le dixième jour, après une nuit passée sans qu’il [Martin Decoud] s’assoupît une seule fois, la solitude lui sembla un vide immense, et le silence du golfe une corde raide et mince à laquelle il était suspendu des deux mains, sans crainte, sans surprise, sans aucune espèce d’émotion. Ce n’est que vers le soir, dont la fraîcheur lui apportait un soulagement relatif, qu’il se mit à souhaiter que cette corde cassât. Il se l’imagina cassant avec un bruit net et sec, comme la détonation d’un pistolet. Et ce serait pour lui la fin. Il imaginait avec plaisir cette éventualité, car il redoutait les nuits sans sommeil où le silence, restant ininterrompu sous la forme d’une corde à laquelle il s’accrochait des deux mains, vibrait de phrases dépourvues de sens, toujours les mêmes mais totalement incompréhensibles, sur Nostromo, Antonia, Barrios, et de proclamations qui s’entremêlaient dans un bourdonnement ironique et absurde», p. 983.
(3) «La rangée de poteaux télégraphiques espacés s'éloignait en oblique de la ville, portant un simple fil, presque invisible, jusque dans le grand Campo au loin, comme une antenne fragile et vibrante de ce progrès qui attendait au-dehors un moment de paix pour entrer et enserrer le cœur fatigué du pays», p. 699.
(4) «Il y avait dans les exigences mêmes d’une action couronnée de succès quelque chose qui entraînait la dégradation morale de l’idée», p. 1002.
(5) Se souvenant certainement des mots de Macbeth enfoncé dans le sang du crime et incapable de revenir en arrière, Conrad peut ainsi faire dire à Charles Gould : «Il n’y a rien à dire maintenant. Il y avait des choses à faire. Nous les avons faites; nous avons continué à les faire. Il n’est plus possible de reculer désormais. Et je ne crois pas que, même au début, il y ait réellement eu moyen de revenir en arrière. Et qui plus est, nous ne pouvons même pas nous permettre de rester sur place», p. 735. Pourtant, cette fuite en avant est elle-même trompeuse et Charles Gould le vertueux, pas plus que n'importe quel autre des principaux personnages de notre roman, ne résistera longtemps à la corruption partout présente au Costaguana, corruption qu'il est même obligé d'entretenir à seule fin que sa mine soit respectée et puisse ainsi devenir une affaire prospère.
(6) Par exemple avec cette superbe image : «Les maisons de la vaste Plaza étaient perdues dans la nuit. Très haut, comme une étoile, une petite lueur brillait dans une des tours de la cathédrale; et la statue équestre luisait, toute pâle, sur le fond noir des arbres de l’Alameda, comme le fantôme de la royauté hantant le théâtre de la révolution», p. 862.
(7) «Notromo s’était tu; puis il reprit sur un ton de voix différent, se parlant à lui-même comme s’il avait oublié l’existence du docteur.
«Il y a dans un trésor quelque chose qui s’attache à l’esprit d’un homme. Il prie et blasphème et persévère cependant; il maudit le jour où il en a entendu parler pour la première fois, et laisse arriver sa dernière heure sans s’en apercevoir, croyant toujours qu’il ne l’a manqué que d’un cheveu. Il le voit chaque fois qu’il ferme les yeux. Il ne l’oublie qu’à sa mort – et même alors… docteur, avez-vous jamais entendu parler des misérables gringos de l’Azuera, qui ne peuvent pas mourir ? Ah ! ah ! Ce sont des marins comme moi. On ne peut pas échapper à un trésor une fois qu’il s’est attaché à votre esprit», pp. 949-50.
(8) «Dans le cœur le plus sceptique se cache en de pareils moments, où sont en jeu les chances de survie, un désir de laisser une juste impression de ses sentiments, sorte de lumière qui éclairera l’action quand la personnalité aura disparu pour aller là où la lumière d’aucune recherche ne pourra jamais atteindre la vérité que toute mort soustrait au monde», p. 754.

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