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Se savoir soi-même

Publié le 19 février 2009 par Vanillette
Le message précédent faisait référence à une scène qui m'a profondément marqué, il y a quelques jours de cela. Quelque chose qui est venu faire éclater la bulle professionnelle dans laquelle je me suis gentiment glissée en devenant une éducatrice spécialisée (en formation pour l'instant, ça va sans dire). Je viens à peine de comprendre.
J'ai pris le parti de l'écrire sur ce blog parce que celui-ci se veut un lieu de parole avant tout. Lieu de réflexion également mais là, tout de suite il s'agit plus de moi, de la personne que je suis, d'où ma volonté de publier cet article dans la rubrique Écrits (journal intime, pourrait-on dire, en ces temps d'introspection). Ainsi, je vais largement parler de moi et de mon histoire, sans pour autant insister sur les détails.
Je ne suis pas là par hasard, comme tout un chacun je pense. Pour ma part, pleins de raisons sont venues motiver ma volonté d'accompagner l'autre. Mais principalement, je le formulerais de la manière suivante :
Parfois, le contexte socio-culturel dans lequel évolue une personne peut déterminer certaines conduites. Seul le savoir peut permettre de sortir de son milieu initial et de devenir celui que l'on choisit d'être. Le savoir, dans son sens le plus large ; l'esprit critique, la curiosité vis-à-vis du monde qui nous entoure, etc... Le savoir rend libre de penser. Et libre d'être. Voilà mon idéologie première qui, je ne saurais dire le contraire, est le résultat d'un parcours personnel épique. Voilà également pourquoi je m'intéresse depuis fort longtemps à la délinquance des mineurs et à la réinsertion par la culture. Voilà enfin pourquoi j'ai souhaité devenir éducatrice spécialisée (pourquoi pas dans la Protection Judiciaire de la Jeunesse si je venais à confirmer ce choix).
Chose à part, il faut savoir que les choses n'ont pas toujours été simples pour moi. Avant de m'engager plus longuement dans cet écrit, je tiens à préciser qu'il n'y a pas de tragédie dans ce que je m'apprête à dire. Je ne cherche ni la complaisance ni la compassion puisque je suis plutôt au clair avec mon histoire, je cherche simplement à expliquer des sentiments difficiles à assumer lors de mon stage.
Comment dire cela sans faire dans le "sensationnel" ? Soyons simples et concis ; j'ai évolué dans un milieu carencé où j'ai pu subir un certain nombre de violences. Je ne m'étendrais pas sur le sujet et je préciserais même qu'un gros travail a été fait de mon côté pour régler cet aspect-là de mon passé. Sachez également que je différencie bien "contexte socio-culturel très modeste" et "violences subies". Je m'explique : qui évolue dans un milieu modeste n'est pas forcément soumis à des violences. J'ai donc réglé ces deux problèmes de manière différenciée.
  • Je me suis ouvert à la culture et au monde en m'éloignant de mon milieu, en rencontrant des personnes qui m'ont beaucoup appris et je ne m'apparente plus aujourd'hui à mon milieu initial.
  • J'ai commencé un vrai travail sur la violence accumulée pendant ces années, travail qui n'est pas terminé. Cela dit, j'ai éclairci beaucoup d'éléments, notamment grâce à une psychothérapie et à un travail constant d'écriture personnelle.
Concernant ce dernier point et de manière tout à fait personnelle, j'ai donc longuement réfléchi à mon futur (éventuel) rôle de maman puisque je ressens une très forte envie de le devenir. Ayant conscience de mon passé carencé, je me suis interrogée sur cette immense volonté, ce désir caché de fusion avec un autre que moi et je me suis beaucoup documentée sur le développement de l'enfant pour éviter des erreurs futures. En effet, je sentais bien en moi quelque chose de bien trop passionnel dans cette envie de donner la vie ; je sais bien le mal que ça peut faire à un enfant et je sais bien le poids que peut avoir ce désir de réparation sur un autre. J'ai donc aujourd'hui bien conscience du défi qui m'incombe si je décide un jour de mettre au monde un enfant. Je tiens en effet à ne pas "trop aimer" et à la fois à ne pas reproduire ce que j'ai pu vivre. Je suis plutôt au clair avec ça aujourd'hui.
Revenons-en à l'aspect professionnel de la chose. Il y a quelques jours, j'ai eu des soucis avec une enfant que nous nommerons Noémie. Une enfant difficile et à la fois très attachante. Atteinte de trisomie 21, elle a de suite fait résonner quelque chose en moi de particulier. Pourtant, rien qui n'ait de lien avec mon histoire. Enfant joueuse, dans le plaisir immédiat et la toute-puissance, pleine d'une affection sans limites... forcément, beaucoup de travail éducatif est à effectuer avec elle. Elle aussi s'est beaucoup rapprochée de moi au départ et il est arrivé ce que nous appelons "transfert" en psychanalyse et dans le travail social. Ce transfert, je m'en suis servi pour tenter de lui transmettre des conduites sociales acceptables et pour mettre en place un travail éducatif. Ainsi, lorsque je suis arrivée, il lui arrivait de vouloir m'absorber toute entière, me dévorer et fusionner avec moi. Ça se caractérisait par une affection parfois trop envahissante mais aussi par des conduites violentes, non-conscientes pour elle. En effet, elle me donnait des ordres, voulait me traiter comme sa poupée favorite, m'appelait à longueur de journée... tout ça avec une grande violence dans les gestes et les paroles. Ainsi, j'ai vite cerné la nécessité du cadre et des explications à lui donner. J'ai pris beaucoup de temps pour lui faire comprendre que je ne pouvais pas être son objet, qu'elle ne pouvait pas pénétrer mon intimité de la manière dont elle le faisait, que personne ne pouvait non plus pénétrer son intimité à elle. Sur l'autorité, il a fallu un gros travail aussi. Pendant longtemps, elle a testé mes limites, me désobéissant constamment... J'ai utilisé la sanction comme moyen de réparation, lui expliquant chaque fois le pourquoi de la sanction et en lui demandant son avis, sa participation. Je me suis parfois senti dépassée mais tout doucement, les choses sont rentrées dans l'ordre avec parfois des rappels à l'ordre mais globalement, elle a fini par comprendre que certaines choses n'étaient pas acceptables. Je me souviens également avoir eu envie de partager cette affection avec elle, de la prendre dans mes bras et d'accepter ses bisous constants... Je ne l'ai pas fait, malgré la frustration que je pouvais ressentir, parce que je savais que ça n'était pas pour elle. En fait, comme je l'ai déjà dit dans ce blog précédemment, je me pose constamment la question suivante : "Est-ce que ce que je fais/dis est bon pour l'enfant ?". Dans la situation présente, il s'agit plutôt de "Est-ce que je fais/dis ça pour l'enfant ?". Ligne de conduite oblige, je me suis toujours interdit de répondre aux choses qui pouvaient me servir à moi. J'ai choisi d'agir de la sorte afin de ne pas toucher la limite de mon affectivité personnelle. Pour autant, je nuance cette ligne de conduite pour ne pas non plus tomber dans une froide distance et un rejet de l'enfant. Difficile à expliquer comme ça en quelques mots mais c'est surtout là pour expliquer ma ligne de conduite en fonction de ce que je suis.
Il y a quelques jours, Noémie n'en faisait qu'à sa tête. J'étais fatiguée, elle l'était peut-être aussi et dès le matin, elle désobéissait, me narguait ouvertement et se montrait têtue. Comme lorsque j'avais débuté mon stage, elle testait mes limites. Malgré la fatigue, il s'agissait pour moi de conserver une attitude constante et de ne pas agir selon mon affectivité (chose que je dénonce assez dans ce blog). J'ai donc repris mon attitude de départ en lui expliquant fermement que son comportement n'était pas acceptable au sein du groupe (je ne m'étendrais pas sur la situation pour ne pas briser l'anonymat). C'était difficile ; malgré ma fermeté, elle ne démordait pas et continuait de me narguer. Ça se passait sur la durée, ça devenait lourd. Après une série de désobéissances de sa part, j'ai pris la décision de l'isoler quelque temps. Je lui ai expliqué que personne ici n'acceptait de tels comportements et que je souhaitais qu'elle réfléchisse à ses agissements un petit moment. A cet instant, j'étais déjà bien remontée mais je pensais agir en professionnelle ; finalement en réfléchissant maintenant, je me rends bien compte que grandissait en moi quelque chose proche de l'émotion. Sur le coup, je ne le sentais pas.
Commençait également à germer en moi l'idée que j'étais incompétente, que je ne parvenais pas à asseoir mon autorité face à une enfant en bas-âge et je faisais état d'un échec cuisant. Je suis revenue la voir quelques instants plus tard en lui demandant si elle avait réfléchi à son comportement ; elle m'a répondu par la négative. Je lui ai alors proposé de réfléchir davantage en lui disant que je reviendrais plus tard.
A cet instant-là, j'ai ressenti en moi la force du pouvoir que je pouvais avoir sur une enfant et je n'ai pas du tout aimé ce sentiment. Je me sentais tyrannique. J'avais l'impression de faire de l'acharnement. D'un autre côté, je sentais qu'il était important pour moi de sortir et de différer l'instant du dialogue pour me remettre au clair avec mes propres idées. Aujourd'hui, j'analyse un peu mieux cette situation qui, à première vue, peut paraître banale. Heureusement, je ne pense pas que ça ait pu avoir un impact sur l'enfant puisque je suis revenue quelques instants plus tard pour dialoguer plus posément avec elle en lui expliquant à nouveau les raisons de cet isolement et en "levant la sanction". Cela dit, je sais que ce qui évoluait en moi était violent et résidait dans le constat de mon échec (réel ou imaginé, là n'est pas la question). Je crois qu'en moi, la culpabilité de ne pas y arriver était tellement forte que j'avais l'impression de devenir violente. Et je suis tellement exigeante envers moi-même vis-à-vis de cela que c'était insupportable pour moi.
Puis, il y a cet aspect personnel dont je parlais plus haut. J'avais réfléchi en terme personnel ; quelle mère serais-je ? Mais concrètement, je ne m'étais pas interrogée sur l'aspect professionnel. J'ai tellement peur que la violence soit ancrée en moi de manière définitive que je me refuse à tout ressenti violent, en tout cas sur le moment. Je refuse ces sentiments destructeurs qui finalement sont communs à tous mais qui incluent beaucoup trop d'affects pour moi. J'accepte de ressentir des choses le soir en rentrant chez moi, lorsque les enfants ne sont plus là et que je suis seule face à mon cahier de bord. Mais pas sur le terrain. En tout cas, pas de cette manière.
J'ai eu l'impression de ne pas être moi. D'ordinaire, je garde mon sang-froid et j'agis en professionnelle, en pensant faire ce qui mieux pour l'autre. Je me trompe peut-être parfois mais lorsque j'élève la voix par exemple, il s'agit pour moi d'une instrumentalisation pour que l'enfant ait des repères dans mon attitude. Que selon mon attitude, il sache reconnaître que l'acte posé n'a pas été accepté. Je ne sais pas si j'arrive à me faire bien comprendre mais je veux dire en fait que je n'élève pas la voix si c'est parce que ma personne, moi, en a envie. Dans la situation énoncée, j'ai senti l'imminence de ma personne. Je ne pense pas que ça se soit produit puisque j'ai su, je crois, faire rupture au bon moment. Cela dit, la simple prise de conscience que mon affectivité aurait pu prendre le dessus m'a retourné. Bouleversé. J'ai tellement peur de lui ressembler...
Bref. J'ai flippé parce que j'ai senti gonfler en moi une colère qui m'a fait peur. Colère transmise par mon passé. J'ai peur de ne pouvoir m'en dépêtrer, comme si la violence était inéluctable chez moi, une fatalité. J'ai beaucoup relativisé depuis. Je me rends bien compte que j'ai peur de moi-même et que ça en devient fantasmatique.
En effet, j'ai pu être en colère parce que j'étais fatiguée. Parce que je suis un être humain. Et non pas à cause de mon histoire. On ne peut pas tout expliquer par ça, je crois. Je suppose que des personnes, ayant eu un passé moins carencé, sont amenées à la colère également et n'en sont pas plus alarmés que ça. Je suis simplement aux aguets. De moi-même.
Par cette expérience, je me suis quand même rendue compte que je ne tomberais pas dans la violence perverse. J'en suis convaincue aujourd'hui. Autre débat donc je ne m'étendrais pas mais j'ai compris que j'étais au clair avec mon histoire et avec moi-même. Ça peut paraître fou pour une personne qui est extérieure à ça mais ça m'a profondément bouleversé, cette conscience de mes sentiments. Je réitère donc la base de mon idéologie professionnelle et finalement, je m'aperçois que la conclusion est la même (je changerais simplement quelques termes).
Le contexte familial dans lequel évolue une personne peut déterminer certaines conduites. Seul le savoir peut permettre de sortir de son milieu initial et de devenir celui que l'on choisit d'être. Le savoir vis-à-vis de soi-même et des autres. Le savoir rend libre de penser. Et libre d'être.

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