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Le départ du bel ennui

Publié le 16 mars 2009 par Vanillette
Je ne suis pas vraiment une professionnelle encore, je ne connais que très peu de choses au sujet du métier auquel je me destine mais aujourd'hui, je crois que je peux affirmer que c'est un beau métier. Difficile mais beau. Difficile comme je pouvais le constater , lorsque je disais "n'en plus pouvoir", "avoir hâte de terminer", etc... Mais beau comme une rencontre des derniers jours. Beau comme la confiance qui ne se vend pas. Beau parce que eux le composent.
Les choses se sont calmées. Les vacances ayant apaisé les consciences et allongé la patience, le quotidien a repris son cours, les enfants ont continué à faire des bêtises et à rire, les adultes ont repris leurs préoccupations professionnelles, le soleil s'en est revenu de son séjour d'on ne sait où et les sourires ont barré les visages déformés par ce que l'on nomme folie dehors.
Moi, j'ai repris mon stage, plus calme que jamais, accueillant la fin avec une certaine distance. Avec une distance telle que j'ai laissé Vincent m'approcher et m'emporter dans son monde fait de pirates et de petites filles découpées en morceaux. Avec une distance telle que j'ai fini par rencontrer Martial, enfant fuyant les adultes comme on échappe aux curieux...
Si je n'avais pas été distante, si je n'avais pas accepté le quotidien, peut-être qu'ils ne seraient pas venus à moi, ces deux-là. Comme il y a des enfants en recherche frénétique de contact humain, il y en a d'autres pour qui le toucher est angoissant, la parole dangereuse ou le contact trop étouffant. Dès le début de mon stage, j'ai tenté d'entrer en relation avec tous les enfants, sans exception ; avec les premiers, a pu s'engager une série de situations éducatives. Avec les autres, non. Clairement, non, malgré ce que je pensais.
Et c'est dans ma lassitude et mon ennui que je les ai rencontré. Dans leur ennui à eux aussi, peut-être. Parce que l'ennui laisse la place à une parole désengagée, le danger est moindre. On a discuté, alors. De tout et de rien. Peu à peu, le quotidien est devenu éducatif. Puis est venue la confiance. La confiance qui ne se vend pas. Celle qui s'accorde selon des conditions établies par les deux personnes. Pas seulement par l'éducateur, celui qui pourrait croire qu'il sait ce qui est bon pour l'autre. Parfois il ne sait pas et il se doit de se taire, l'éducateur. Et d'écouter. Ou de voir. L'autre, dans toute sa splendeur. Avec tout ce qui le compose, et même ce qui paraît être fou comme des fantasmes assassins ou des croyances morbides. J'ai rencontré Vincent, enfant fou comme on dit. Psychotique, comme on dit dans les dossiers et les bureaux bien propres. J'ai rencontré la folie de Vincent, son intelligence structurée à sa manière. Je l'ai laissé me la raconter. Il a fini par accepter ma présence et son angoisse s'est apaisée un peu lorsque j'étais là. Avant, il n'était pas rassuré lorsqu'un adulte référent n'était pas présent. Aujourd'hui, il me considère comme une référente alors que je n'ai rien fait. C'est lui qui m'a montré un chemin de la relation éducative que je ne connaissais pas : celui de l'ennui. Aujourd'hui, il me demande si on a le droit d'avoir le choix. Aujourd'hui, il me dit que c'est dommage que je termine mon stage, qu'on a bien vécu. Il me dit Adieu avant l'heure. Je pourrais rire de ces mots maladroits. Parce que dans le monde des vivants, en dehors des murs, on ne parle pas comme ça, on ne pose pas ce genre de questions. Mais je ne ris pas parce que je parle le langage de Vincent et que ce qu'il me dit a du sens pour moi, tout à coup.
C'est juste dommage parce que je viens de le rencontrer et qu'il va bientôt falloir partir. Déjà. Alors que ça commence à peine. Je dois avouer ma tristesse même si ça n'est pas vraiment grave dans le fond. Pourtant, je pars avec le poids de leur histoire à tous, quelque part dans le secret de mon cerveau. Je pars avec la question de leur avenir. Que seront-ils, où seront-ils plus tard ? Je pars avec le bruit des divers tocs dans la tête ; le grincement nerveux des dents, les coups portés à soi-même, le bégaiement intempestif qui égaye les journées, les délires des uns et des autres qui font de l'IME le théâtre d'un spectacle émouvant. Je pars avec tout ça.
Parce qu'il y a tous les autres aussi. Celle-là qui rêve de faire l'amour en riant bêtement, celui-là qui pète avec sa bouche à longueur de journée, celui-là qui de sa voix criarde fait craquer tous les adultes, celle-là qui débite un discours incohérent face auquel j'ouvre grand les yeux de tant d'incompréhension. Pour toutes ces bêtises qui me font rire à l'intérieur. Parce qu'arroser un pigeon, je trouve ça rigolo au fond de moi. Parce que quand elle me dit, très sérieusement, avec des larmes dans les yeux, "qu'on partira en bateau et qu'on ira manger au Quick", ça me donne envie de pleurer. Parce que c'est un rêve de fou. Un rêve finalement que je partagerais bien. Oui, partir sur un bateau et aller manger au Quick, ça peut bien être mon rêve aussi. Simplement, quoi.

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