Magazine

Sudiste à fleur de peau - "Pour tuer l'oiseau moqueur"

Publié le 07 avril 2009 par Amaury Watremez @AmauryWat

« Pour tuer l'oiseau moqueur » - Harper Lee

tkm.jpg
Tout comme les premiers livres de Truman Capote, ou les pièces de Tenessee Williams, ce roman est une histoire sudiste, là où le soleil est au zénith presque toute la journée, l'air sec et étouffant et les tensions entre êtres humains au diapason. On y croise des personnages excentriques et alanguis comme dans « la Conjuration des imbéciles » ou « la Bible de Néon ». La différence est que l'on voit tout cela du point de vue d'une petite gosse un peu garçon manqué, Scout, fille d'Atticus Finch, avocat à l'esprit ouvert, ferme et presque dur avec ses enfants, sévère mais enclin à une bonté naturelle rare, aimant profondément la justice et l'équité, et haïssant autant la sottise que la haine et la violence vivant dans une petite ville d'Alabama où parfois d'« étranges fruits » se retrouvent pendus aux arbres. Les enfants, quand il n'y a pas école, sont livrés à eux-mêmes et le grand jeu de Scout avec son frère Jem est de chercher à faire sortir et de voir Boo Radley, un adolescent mystérieux cloîtré dans la maison d'à-côté depuis des années. La vie se déroule sans trop de douleurs et coule sans à-coups, et on suit les petits évènements qui rythment la vie de Scout et ses camarades pendant toute la première partie du roman. Les enfants y sont plus des enfants réels, à la différence de « Tom Sawyer » où ce sont plus des archétypes enfantins décrits par un vieux monsieur déjà bien mûr, même si c'est avec tout l'humour et le talent de Mark Twain. Mais comme dans « La Nuit du Chasseur », roman et film, le mal rôde sous un soleil trompeur.

tkm2.jpg
Un jour, Atticus décide de prendre sincèrement fait et cause pour Robinson, jeune ouvrier noir accusé d'avoir violé une blanche et risquant la peine de mort pour cette raison, dont il est l'avocat commis d'office. Pour le reste de la ville, il n'est pas sincère et joue la comédie pour se faire passer pour un esprit libre et courageux. Petit à petit il devient le bouc-émissaire de la lâcheté de ceux qui ont peur d'aller contre le troupeau haineux et de ceux qui s'y laissent aller sans remords ni culpabilité. Toute la famille en paiera les conséquences, Scout devra se défendre la première, et Jem sera également malmené. Ils seront protégés par l'étrange Boo (un genre de personnage que l'on trouve aussi chez Truman Capote dans « la Harpe d'herbes ») et découvriront que leur père est capable d'héroïsme la nuit où il devra aller devant la prison empêcher la foule populacière de lyncher son client, et qu'il était le tireur d'élite du comté. Comme dans « Baby Doll », autre monument de la littérature et du cinéma sudistes américains que j'aime beaucoup, loin des clichés, les petites villes prises dans la gangue de la chaleur omniprésente sont le théâtre de tragédies qui naissent des préjugés, des ragots et de la bêtise ordinaire, qui est la pire. Les enfants et Atticus, malgré toute sa complexité et son passé, qui a gardé cet esprit d'enfance, sont les seuls dans leur famille à être capables de générosité et d'altérité, les autres étant marqués par le puritanisme et la pudibonderie. Et comme dans la plupart des petits villages de campagne, loin des lieux communs champêtres, l'étranger, vienne-t-il du village voisin, y est d'abord considéré avec méfiance, avant de devenir vecteur de déséquilibre et des haines recuites.

tkm3.jpg
Ce que j'aime dans ce roman, c'est son côté émotif, sensible, à fleur de peau, à fleur d'intelligence et d'humanité. Les personnages n'y sont pas des blocs monolithiques, ils ont des travers, des petits défauts, ils souffrent et rient, sont capables de se dépasser quitte à perdre leurs rêves et abandonner leurs illusions sur l'humaine espèce, souvent pitoyable, il faut bien le dire ; Scout y perd son enfance à la fin, mais dans laquelle on essaie toujours de trouver un peu d'espérance. Tant qu'il restera des auteurs, des créateurs ou des musiciens, capables de rechercher la beauté même infime autour d'eux telle Harper Lee, il demeurera néanmoins le léger espoir que l'humanité survive à ses insuffisances.


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Amaury Watremez 23220 partages Voir son profil
Voir son blog