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Torrents d'amour - Montmartre en hiver

Publié le 11 avril 2009 par Amaury Watremez @AmauryWat

place_abbesses_1.jpgQuand je suis sur un quai de gare, c'est tout de suite à la place des Abbesses que je songe, je m'y retrouve en rêvassant somnolant devant le mouvement des arbre derrière la vitre du wagon quand je suis en train. Ou quand le crépuscule commence à devenir plus long et que je me sens poussé un mettre un disque de Gainsbourg, "l'Anamour" ou "Dieu, fumeur de havanes".

Quand je me rappelle de Montmartre, j'imagine surtout le quartier en hiver. Et ça me vient vraiment au printemps, vers Pâques, à chaque fois. A chaque fois, j'ai toujours l'impression que je vais sentir la pression de sa petite main délicate de féline de salon, moi je suis plutôt un fauve incurablement sauvage, sur mon dos et avoir sur ma joue la douceur de ses lèvres pour un petit baiser presque volé. Tout de suite, j'étais en paix avec le monde et les autres. J'étais moins cynique, elle me rendait meilleur. Ou plus heureux de vivre. J'aurais voulu que le monde soit jaloux de nous deux.

Bien entendu, elle est terriblement en retard, et elle arrive enfin, regardant droit devant elle et souriant déjà, comme la Joconde, une joconde post-industrielle, du genre société des loisirs, capable de claquer une fortune en habits divers ou en disques de pop sur les pochettes desquels les musiciens ont tous l'air de s'emmerder sec, quand elle s'inquiète, elle m'aperçoit, elle sourit. Elle me demande : "Tu n'est pas fâché ?" comme une gosse prise en faute mais ne regrettant pas une seconde d'avoir fait une bêtise. Je grogne un peu, je suis un ours, comme dans les romans de plage pour étudiants de John Irving, je me prend un sourire.

Je lui prend le bras, je lève un doigt sentencieux et réprobateur, le genre de posture ridicule des couples, j'y pense et ça m'embête un peu. Je lui dis :

- J'ai envie de prendre le chemin des écoliers, de passer par la rue Drevet.

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Bien sûr, elle me trouve ridicule quand je lui montre la statue de Marcel Aymé en "passe-murailles" rue de Norvins, elle connaît bien, elle aime passionnément ce quartier aussi. Elle y passait toutes les heures sêchées quand elle était au lycée en bas à Jules Ferry, place Clichy. Elle me parle de "Diabolo menthe" et puis des "400 coups", je n'aime pas trop les deux films, mais je sais ce qu'elle y voit, car je le vois aussi. Nous n'avons déjà plus besoin de combler les silences gênés et pourtant je la connais seulement depuis trois semaines ce jour-là.

Un soir, un ami, après avoir vainement tenté de me ramener à la raison, me dira qu'il est jaloux de ce que nous vivons, comme tous ceux qui parlent de choix, de regard de la société, d'apparence, et de milieux. Il me dit que c'est là la seule subversion et qu'un jour nous le paierons.

"Payer comment ?" lui dis-je.

Il avait pourtant raison, ceux qui veulent faire le bonheur des autres parfois contre leur gré haïssent les petits gestes tout simples d'un couple d'amoureux passionnés.

Je crois la connaitre depuis bien plus longtemps. Elle est la petite fille qui a couru un jour avec moi sur le tapis du métro, à la station Opéra, un jour de grande foule. Elle est toutes les autres femmes.

A la "Maison Rose", le petit restaurant comme une bombonnière où nous nous arrêtons, nous buvons un peu trop. En sortant, elle me lâche la main et se prend à marcher en équilibre sur le bord du trottoir, elle dit : " de plus en plus fort" et elle monte sur un petit muret qui surplombe les vignes du quartier, trois mètres plus bas. J'ai peur et ça me plaît d'avoir un peu peur, je monte aussi sur le muret. Elle rit aux éclats, de son rire en cascades, car je suis plutôt gauche. Elle dit : "Non, tu n'est pas obligé". Elle dit aussi : "Ainsi sont les ours, forts et indépendants, mais il suffit de leur mettre un anneau dans le nez, pour les mener comme on veut, et leur faire faire des bêtises qu'ils ne trouvent pas sérieuses du tout, mais qu'ils font en ronchonnant".

Je descend du muret et je boude un peu, je presse un peu le pas, devant elle. Elle rit encore : "Tu es vraiment fâché ?".  Je me retourne, et je ne peux pas lui en vouloir. Nous allons prendre un café au Wepler, j'ai peur de me confier de trop, et je l'abreuve de paroles, je la noie sous un flots de grandes phrases. Dehors, un acteur de seconde zone serre la main de tous les loufiats, il rit grassement. Je lui fais part de mes constatations, elle me dit que je suis vraiment trop cynique, elle rit quand même. Elle me demande ce qui me fait si peur. Elle dit que je me prends pour Des Esseintes, mais que nous n'avons rien à voir, après tout, dit-elle, ce n'était qu'un petit fonctionnaire mal dans sa peau, ce Des Esseintes.

Je lui dis que j'ai peur que tout ça s'arrête, ce trop-plein de bonheur, banal et extraordinaire, presque irréel.

à suivre...


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