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Quand Saint-Pol-Roux, président de l'Académie Mallarmé, célébra Villiers de l'Isle-Adam

Par Spiritus
Quand Saint-Pol-Roux, président de l'Académie Mallarmé, célébra Villiers de l'Isle-AdamIl est à peu près certain que Saint-Pol-Roux, lors qu'il ne s'intitulait encore que Paul Roux, rencontra Villiers de l'Isle-Adam. La légende veut que ce dernier fût tellement impressionné par les vers de "Golgotha" (1884) qu'il les retint par coeur. Le jeune poète, incontestablement, admirait l'auteur des Contes cruels ; son théâtre en porte des témoignages diffus. En 1886, il lui dédia "Lazare", qui parut d'abord dans La Pléiade, où officiaient également les camarades Darzens, Quillard, Ajalbert, Mikhaël, qui fréquentèrent aussi Villiers, avant de paraître en plaquette, imprimée à compte d'auteur, la même année. Villiers de L'Isle-Adam fut un des premiers maîtres du Magnifique, avant même Mallarmé sans doute.
A ce titre, celui de disciple, Saint-Pol-Roux ne pouvait faire autrement que de figurer parmi les principaux animateurs de la célébration, durant l'été 1938, du centenaire de la naissance du poète d'Axël, à Saint-Brieuc. Sa présence, par ailleurs, était doublement officielle et légitime, puisque membre de l'Académie de Bretagne et tout jeune président de la non moins jeune Académie Mallarmé. Le Figaro nous apprend que c'est Théophile Briant, directeur du Goéland, qui prit l'initiative des festivités.
Le Figaro - 6 juillet 1938
Pour le centenaire de la naissance de Villiers de l'Isle-Adam
Le journal littéraire Le Goéland vient de constituer un comité destiné à commémorer, au cours de l'année 1938, le centenaire de la naissance, à Saint-Brieuc, de Villiers de l'Isle-Adam. Ce comité d'honneur, sous la présidence de Mme Rachilde, a reçu, notamment, les adhésions de Mmes Segond-Weber, Gabrielle Réval, Perdriel-Vaissière, comtesse du Pontavice de Heussey ; MM. J.-H. Rosny aîné, Maurice Maeterlinck, Jean Ajalbert, Grégoire Le Roy, Georges Duhamel, Saint-Pol Roux, Maurice Beaubourg, Paul Fort, Fernand Gregh, Gustave Cohen, le statuaire Jean Boucher, le musicien Ricardo Vinès, Fernand Vandérem, André Billy, Léon Deffoux, Edouard de Rougemont, André Fontainas, Louis Mandin, René Martineau, J. Van Melle, Léon Bocquet, Jacques Dyssord, Guy-Charles Cros, Julien Cain, Jean de la Varende, H.-D. Davray, Jean Paulhan, J.-H. Aubry, Jean des Cognets, Marcel Millet, l'acteur Larochelle, qui met Axël à la scène, Jacques Bernard, Georges L. Garnier, Florian Le Roy, directeur de Bretagne, etc...
Comité d'organisation : MM. Marcel Longuet, Roger Vercel, Théophile Briant, directeur du Goéland à Paramé (Ille-et-Vilaine). Secrétariat : M. Marc Loliée, 40, rue des Saints-Pères, à Paris.
Le Journal des débats politiques et littéraires du 10 juillet complète la liste des membres du comité d'honneur, citant, en plus des sus-mentionnés : Jacques Bernard, Alexis de Kraemer, E. Drougard, Jean Renbell-Laporte, Yves Bescou, André Lebois ; et développe :
"Un comité de patronage, dont M. Roger Vercel a accepté la présidence, a pris l'initiative des fêtes qui seront célébrées à Saint-Brieuc, sous les auspices et sous l'autorité de l'Académie de Bretagne. Une plaque sera posée sur la maison natale du grand écrivain. Des manifestations théâtrales et radiophoniques sont envisagées.
A Paris, des manifestations sont également prévues pour l'automne, notamment une exposition de souvenirs, biographiques et iconographiques, manuscrits, autographes. Les organisateurs seraient reconnaissants de toute communication à cet égard au secrétariat, 40, rue des Saints-Pères, Paris."
La principale manifestation eut lieu moins d'un mois plus tard, le 7 août 1938. La presse s'en fit l'écho ; je ne reproduirai ici que deux comptes rendus, pour éviter les répétitions et être toutefois le plus complet possible.
L'Ouest-Eclair - 8 août 1938
LE CENTENAIRE DE VILLIERS DE L'ISLE-ADAMA ETE CELEBRE HIER A SAINT-BRIEUC
***
De nombreuses personnalités littéraires assistaientà cet hommage au grand écrivain breton
SAINT-BRIEUC, 7 août (de notre rédaction). - Saint-Brieuc a célébré comme il se devait le centenaire de Mathias de Villiers de l'Isle-Adam. A ces fêtes organisées par l'Académie de Bretagne, la municipalité et le Syndicat d'initiative de Saint-Brieuc, assistait toute une élite littéraire, dont nous relevons les principaux noms : le poète Saint-Pol Roux, président de l'Académie Mallarmé, qui présidait les fêtes (M. André Chevrillon, de l'Académie française, avait dû s'excuser, étant souffrant, ainsi que M. Rosny aîné), MM. Roger Vercel, président de l'Académie de Bretagne ; Jean des Cognets, vice-président ; Jérôme et Jean Tharaud, représentant la Société des Gens de Lettres, le maître compositeur Guy Ropartz et de nombreux écrivains de la région, dont notre confrère Florian Le Roy, secrétaire de l'Académie de Bretagne.
Le gala littéraire donné au théâtre municipal et auquel assistaient M. le préfet des Côtes-du-Nord et M. le maire de Saint-Brieuc fut un véritable régal. On entendit des chants bretons par le Cercle Celtique de Perros-Guirec et de Saint-Nicolas de Pélem, une audition de lag-pipe et une remarquable conférence par M. Jean de la Varende, grand prix du roman de l'Académie française de 1938, sur la vie de Villiers de l'Isle-Adam. La séance se termina par une pièce de Villiers : l'Evasion, jouée par la troupe du Scarabée.
Ce matin, vers 10 heures, le cortège officiel accompagné de la famille de Villiers de l'Isle-Adam, arrivait devant la maison natale du grand écrivain breton, 2, rue Saint-Benoist, où fut inaugurée une plaque commémorative. De là, les officiels se rendirent aux Grandes Promenades devant la statue de Villiers de l'Isle-Adam, inaugurée en 1914 par Viviani. Pendant que la musique du 71e d'infanterie jouait des airs de Wagner devant la stèle, les personnalités présentes se recueillaient.
Puis M. Briant déposa une gerbe de fleurs au nom de Mme Rachilde. On entendit ensuite les discours de M. Briant, directeur du Goéland ; Longuet, au nom des amis de Villiers de l'Isle-Adam ; Roger Vercel, au nom de l'Académie de Bretagne ; Jean Tharaud, au nom de la Société des Gens de Lettres et Saint-Pol-Roux.
Après cette cérémonie, eut lieu un grand banquet à l'Hôtel d'Angleterre, réunissant toutes les personnalités déjà nommées, M. le chanoine Rose, vicaire général, représentant Mgr Serrand, évêque de Saint-Brieuc, et M. Mauléon, secrétaire général, représentant M. le préfet es Côtes-du-Nord.
Dans l'après-midi, la foule se porta vers le port de Légué Saint-Brieuc, où se tenait une grande fête de la mer avec diverses épreuves nautiques, défilé de bateaux fleuris, etc...
Le soir, une fête de nuit eut lieu avec bal, illuminations, et feu d'artifice.
Journal des débats politiques et littéraires - 8 août 1938
A Saint-Brieuc, pendant la commémorationde Villiers de l'Isle-Adam

(Par dépêche de notre envoyé spécial)

Saint-Brieuc, le 7 août.
Je n'étais pas revenu à Saint-Brieuc depuis l'inauguration du monument érigé en 1030 à Anatole Le Braz. La vieille cité bretonne était aujourd'hui en fête pour un de ses fils non moins célèbres, Jean-Maris-Mathias-Philippe-Auguste Villiers de l'Isle-Adam. La personnalité de l'auteur des Contes cruels n'est pas particulièrement indiquée pour les hommages de la foule, mais on ne s'en serait pas douté à voir la multitude empressée qu'avait fait accourir la cérémonie commémorative de la naissance de l'écrivain.
L'immeuble où naquit Villiers présente une large façade qui la fait comparer souvent à une caserne provinciale et l'analogie vient en effet facilement sous la plume. Cet immeuble, en retrait, est actuellement le "Grand Hôtel moderne". Le voilà maintenant adorné d'une plaque qui rappelle que là, le 7 novembre 1938, naquit l'un des esprits les plus originaux du 19e siècle.
Ce n'est d'ailleurs pas le premier hommage que Saint-Brieuc rend à Villiers puisque, en 1913, René Viviani, qui était alors ministre de l'instruction publique, inaugura un buste dû à Le Goff père.
Les fêtes avaient commencé hier soir par une conférence faite au Théâtre municipal sur l'oeuvre de Villiers de l'Isle-Adam, par M. Jean de la Varende, l'auteur de Pays d'Ouche. Une pièce de Villiers fut interprétée ensuite : l'Evasion. Enfin des artistes bretons chantèrent de vieux airs choisis avec beaucoup de goût dans le répertoire du folklore.
Ce matin, il y eut quelque déception car la manifestation du souvenir était placée sous la présidence effective de M. André Chevrillon, de même qu'elle était placée sous la présidence d'honneur de M. Paul Valéry et de M. Maeterlinck, M. Chevrillon, empêché au dernier moment, fut remplacé par M. Saint-Pol Roux, président de l'Académie Mallarmé et doyen de l'Académie de Bretagne.
Après une messe célébrée à la cathédrale Saint-Guillaume, la plaque de marbre a été dévoilée ; les personnalités se rendirent en cortège sur les grandes promenades où se dresse le buste de l'auteur d'Isis. Cinq discours furent prononcés, l'un par M. Longuet, chef du service de la presse au ministère de l'Intérieur, par M. Théophile Briant, directeur du Goéland et qui vient de publier avec beaucoup de succès Les Amazones de la Chouannerie, par M. Jean Tharaud, qui loua en termes très heureux celui "dont la vie n'a été qu'un long conte cruel déçu par la disproportion qu'il y avait entre le monde imaginaire avec lequel il vivait et la plate misère dont il était environné" ; par M. Roger Vercel, qui obtint le prix Goncourt en 1936, et enfin par M. Saint-Pol Roux qui, bien que né sous le soleil de Provence, sut apporter à l'un des plus prestigieux écrivains bretons le tribut d'une gratitude somptueusement compréhensive. La figure de Villiers de l'Isle-Adam apparut au long de ces éloges dans une lumière de vérité.
Un banquet suivit sous la présidence de M. Saint-Pol-Roux qui avait à ses côtés le préfet des Côtes-du-Nord, le maire de Saint-Brieuc, plusieurs parlementaires du département et diverses notabilités du monde des lettres et des arts notamment - outre celles déjà citées - le compositeur Guy Ropartz, M. Jean des Cognets (le grand lamartinien), M. Auguste Dupouy, M. Pierre Guéguen, MM. Jérôme et Jean Tharaud, etc. On remarquait la présence du comte de Mazières, descendant de la famille Villiers de l'Isle-Adam, venu spécialement de Bruxelles, et d'autres descendants des Villiers par les Nepvon de Carfort ; MM. Marjot des Clos, Léon Severt, Léon de Villermay et Christian Hervé de la Héraudière. Des discours furent prononcés à l'issue du banquet. On entendit MM. Brilleaud, Saint-Pol-Roux, Marjot des Clos, Meunier, et Mme Perdriel-Vaissière, puis chacun prit la direction des fêtes de la mer qui se déroulaient au Légué, entre ses deux rangs de collines élevées et doté d'un bassin à flot. Toute la baie sera illuminée ce soir.
L'évocation de Villiers de l'Isle-Adam dans Saint-Brieuc, malheureusement amputé (surtout depuis 1928) de nombreuses maisons anciennes et fort pittoresques eut lieu dans un cadre encore imprégné de majesté et de douceur du passé. L'admirable prosateur auquel on doit quelques-unes des pages les plus pénétrantes de notre langue aurait certainement goûté, par delà l'ingratitude de ses contemporains, ce suffrage équitable de la postérité. Ajoutons d'ailleurs que, par sa nature et par la forme de sa pensée, Villiers n'a guère paru souffrir de l'incompréhension de son temps.
G. S.
Le visiteur débonnaire pourra s'amuser à relever les différences entre les deux comptes rendus et chercher à rétablir la vérité vraie. Mais disons-lui, dès à présent, que contrairement à ce que laisse entendre le dernier échotier, Saint-Pol-Roux ne prononça pas deux discours, l'un devant le buste de Villiers, l'autre au cours du banquet, mais un seul, qui fut d'ailleurs moins discours que poème. C'est, qu'au moment où le Magnifique s'apprêtait à lire son "invocation" sous le regard marmoréen de son maître, il chut, sur l'élite littéraire venue rendre hommage au centenaire écrivain, une pluie torrentielle qui la poussa sans ménagement dans la salle banquetière. Il me semblait bien avoir quelque part une photographie de Saint-Pol-Roux, indifférent aux éléments, célébrant Villiers aux pieds de sa statue, mais je n'ai pu remettre le nez ou la main dessus. O.-L. Aubert & Florian Le Roy consacrèrent un numéro spécial de BRETAGNE aux célébrations de Saint-Brieuc ; il s'agit du n°163 d'août 1938, auquel je renvoie ceux qui voudraient revivre, moment fort après moment fort, cette commémoration, entendre la conférence de Jean de la Varende, les extraits essentiels des discours, ou l'admirable poème de Saint-Pol-Roux, que reproduiront aussi les Nouvelles littéraires, et dont je ne peux m'empêcher de citer le final :
Ah ! vous l'avez terriblement sculpté l'âpre Tueur de cygnes qui, serrant dans sa patte d'acier votre cou de poète sacré, brûlait de recueillir le cri divin de votre désespoir, ténébreux Voyageur du magique Intersigne !
Vous les avez cloués au pilori vengeur de l'immortalité, Maître natif du pays des calvaires, tous ces bourreaux qui vous tendaient le fiel, le vinaigre et le fer sur votre croix égale au sycomore défendu par vos aïeux.
A jamais ils vivront à côté de vos héros fameux dont les yeux d'or allument sur nos fronts des étoiles nouvelles, leur Beauté triomphant désormais entre les Bonhomets, de même que le Christ entre ses sacripants.
Regardez. La Science présente affirme votre rythme et vos forces occultes, clair prophète, c'est pourquoi notre foi peut lire au firmament vos oeuvres affichées sur l'oriflamme allant du soleil Baudelaire au soleil Mallarmé.
Va, ce jour est le jour de résurrection, Lazare aux doigts crispés, sur ta lyre en réveil ! Lève-toi, lève-toi dans ton suaire d'hôpital, tel un manteau de Malte la croix rouge au coeur !
Céans vous naissiez pour vivre un demi-siècle voilà cent ans, céans vous renaissez en ce matin pour survivre toujours, Jean-Marie-Mathias-Auguste, marquis de Villiers de l'Isle-Adam, cependant que les cloches natales de la cathédrale enfin vous rebaptisent dans la gloire de l'éternité !
(à suivre...)

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