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Le Théâtre des vanités – ou « les deux Roger », Planchon et Coggio

Publié le 14 mai 2009 par Amaury Watremez @AmauryWat

citation de « Dom Juan » de Molière :

«L'hypocrisie est un vice privilégié, qui jouit en repos d'une impunité souveraine.»

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Roger Planchon est mort, paix à ses cendres. Comme il a adapté Ionesco et réalisé le film « Louis enfant roi » qui était loin d'être mauvais, ne serait-ce que dans sa vision excellente et très juste du XVIIème siècle, il lui sera beaucoup pardonné mais c'était quand même le parangon du théâtre à vision et visée idéologique type, très scolaire (d'ailleurs fort heureusement pour les deux Roger, les contingents d'élèves de collèges ou d'écoles diligentés par leurs enseignants permettaient de faire rentrer quelques espèces sonnantes et trébuchantes dans leur cassette). Me rappeler de Roger Planchon c'est aussi me rappeler de ce concert de Jazz « progressif » à la fin duquel le pianiste finit par disparaître dans le coffre de son instrument dont il pinçait directement les cordes. C'était complètement abscons, mais comme c'était estampillé intellectuel et tout le tremblement, il fallait absolument applaudir sans retenue ce genre de singeries creuses.

Nous aimions bien les films de Roger Coggio quand nous étions au collège, cela permettait de sécher tel ou tel cours de maths, ou de sciences. Il y avait parfois le voyage en car jusqu'à Évreux (ou Paris), et une séance de cinéma en sus, donc nous ne nous plaignions pas trop. Et ce qui était le mieux chez lui c'était encore Fanny Cottençon. Excepté Coggio de plus, nous avons découvert des films en V.O. (ça se faisait encore à l'époque pour les adolescents) que nous n'aurions pas eu l'idée d'aller voir nous-mêmes dont des films allemands ou italiens.

Roger Planchon participait quant à lui d'un préjugé répandu sur Molière qui suggère que jamais cet auteur n'a jamais vraiment compris son théâtre, et que même, comme certains le pensent encore dur comme fer, il n'a pas pu l'écrire, certains attribuant la paternité des pièces à Corneille. Un histrion, qui n'a même pas de doctorat d'état, n'a pas pu imaginer « le Misanthrope » ou « Dom Juan », à leurs yeux. C'est ce que l'on appelle la sottise diplômée. C'est la raison pour laquelle la grande mode était de jouer Molière comme si c'était une tragédie, des pièces à visée éducative pour les masses laborieuses. Surtout elles ne devaient pas faire rire, montrer le grotesque des puissants, le rire étant considéré comme futile. Pourtant, contrairement à ce qu'en pensent ses promoteurs c'est bien sûr un point de vue éminemment bourgeois sur le théâtre et un non-sens, faire rire (et de temps à autre amener à réfléchir) est infiniment plus difficile que de singer la gravité, faire rire avec finesse du moins, il est des clowns qui en ont perdu l'esprit ou la mesure, comme Jacques Tati.

Je me souviens bien sûr de la version de « l'Avare » de Roger Planchon, souvent sinistre, mais aussi de celle de Jean-Paul Roussillon, un peu plus sombre et drôlement socio-économico-concernée tout comme le « Tartuffe » de Gérard Depardieu qui joua dans une adaptation « brechtienne » de « la fortune de Gaspard » d'après la Comtesse de Ségur en 1975 ou 76 je ne sais plus dont je garde encore le souvenir épouvanté au fin fond de ma mémoire. Au début des années 80, il y eut aussi une version de « Georges Dandin » montée comme un film d'épouvante. L'ensemble est dépassé en qualité par l'adaptation télévisuelle de « Dom Juam » par Marcel Bluwal qui préserve à la fois la tragédie du personnage mais aussi le grotesque et le sens de la dérision de certaines des situations, ainsi Sganarelle à genoux demandant encore ses gages car ne pensant qu'à ça finalement alors que la statue du Commandeur vient d'engloutir son maître aux enfers. Heureusement que Planchon avait Michel Serrault comme interprète, car celui-ci a évité à la pièce de sombrer totalement dans l'esprit de sérieux, tout comme pour «Knock ».

En ce moment, il est beaucoup question des listes anti-sionistes de Dieudonné, on se tâte beaucoup, faut-il ou non l'interdire, discuter avec lui, dans tous les cas, on parle toujours de lui. Cette pub autour de sa personne est somme toute curieuse, tout comme celles et ceux qui voudraient somme toute profiter de sa notoriété et se laisse tomber dans son sillage médiatique. Un histrion, justement, a la réponse, plus jeune que Molière, Mel Brooks, mais je suis sûr que le premier eût été d'accord : on ne discute pas avec un fanatique haineux, que ce soit pour une idéologie ou une foi pervertie, il n'y a que la farce à lui opposer, le comique énorme et le grotesque, le burlesque qu'aimait bien Ionesco dont les pièces sont drôles et accessibles, il faut bien sûr les voir sur scène et non se borner à les lire.


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