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Quelques outils pour le chercheur & l'amateur : les bibliographies de petites revues

Par Spiritus
On commence à connaître mon goût pour les bibliographies. Le visiteur fidèle en a rencontré quelques menues sur ce blog. Citons, pour mémoire, celle des titres de Saint-Pol-Roux parus aux éditions Rougerie, et celle des oeuvres de Jean Royère, à laquelle je viens d'ajouter deux titres. On connaît aussi mon goût pour les "petites revues" tant sont rares les billets qui n'en citent pas une ou deux, ou trois. Il est vrai qu'elles jouèrent un rôle considérable dans l'époque qui nous occupe et qu'elles se multiplièrent plus vite que la bonne parole du bonhomme aux paraboles. Ce qui rend la progression du chercheur emmi cette jungle de feuilles éphémères et de papiers fragiles bien ardue. Heureusement, de rares vaillants ont entrepris - ô double joie ! - de les répertorier dans d'indispensables volumes. Il m'a semblé qu'il serait juste et bon de leur rendre hommage en rappelant ici leurs travaux, qui, si souvent, ont facilité et facilitent les nôtres.
Le premier d'entre eux, le pionnier, n'est pas inconnu, puisqu'il s'agit de Remy de Gourmont, qui donna d'abord son "essai de bibliograhie" des petites revues dans quatre livraisons d'une... petite revue : la Revue biblio-iconographique, de mars à juin 1899. Elle parut l'année suivante en plaquette, au Mercure de France.
Quelques outils pour le chercheur & l'amateur : les bibliographies de petites revues
Les premières revues - en dehors de quelques titres précurseurs, comme cette Revue des Lettres et des Arts de Villiers de l'Isle-Adam - que Remy de Gourmont retient coïncident avec la naissance ou les premières manifestations du Symbolisme. On ne s'en étonnera guère. Et l'auteur, dans sa préface, en rappelle l'importance, exemples à l'appui : "jamais, à aucun moment de leur carrière, ni Villiers, ni Verlaine, ni Mallarmé, ni Laforgue ne publièrent leurs oeuvres que dans des revues dont quelques-unes furent si petites que leur nom est devenu une énigme." Et, au cas où ces quatre noms ne suffiraient pas à prouver que l'essentiel s'est joué dans ces audacieuses publications périodiques, Gourmont compare, pour les années 1886-1887, les collaborateurs de l'imposante et sur-officielle Revue des Deux-Mondes et ceux de la jeune Revue indépendante :
"Du côté petite revue, on trouve : Tolstoï, Bourget, Barbey d'Aurevilly, Huysmans, Wyzewa, Laforgue, Mallarmé, Anatole France, Villiers de l'Isle-Adam, Mirbeau, E. de Goncourt, H. Lavedan, L. Descaves, Th. de Banville, G. Rodenbach, E. Verhaeren, Paul Hervieu ; - et de l'autre, du côté grande revue : Rabusson, Broglie, Charmes, Lavisse, Bellaigue, Theuriet, Rousset, Jusserand, Bentzon, Du Camp, André Lemoyne, Delard, Cherbuliez, Georges Duruy, Georges Lafenestre, Vogüé, Brunetière, Ganderax, Moireau, Frédéric Houssay, Victor du Bled. Cela donne à réfléchir."
La plaquette recense près de 130 titres classés par ordre alphabétique. Pour chacun, sont précisés : le titre, le directeur et/ou le rédacteur en chef, l'adresse, la fréquence de parution, le nombre de pages, le format, la date du premier numéro, et pour certains les principaux collaborateurs. Le nom de Saint-Pol-Roux apparaît ainsi dans les notices consacrées à L'Art Littéraire de Louis Lormel, Le Livre d'Art de Paul Fort, Le Moderniste de G.-Albert Aurier, La Pléiade de Darzens. Il aurait dû figurer dans quelques autres, citées. "Il faut espérer, disait Gourmont de son essai, qu'il sera complété et continué". Il n'y eut rien avant longtemps. Il faut noter tout de même quelques tentatives de catalogue utiles : celle d'Ernest Raynaud qui, en fin de ses volumes de La mêlée symboliste, dressa des "éphémérides poétiques" répertoriant chronologiquement, avec plus ou moins de justesse et d'exhaustivité, les apparitions de revues entre 1870 et 1910. ; celle, aussi, de la revue Belles-Lettres de décembre 1924, qui, à la suite de l'intéressante enquête consacrée aux "revues littéraires d'avant-garde" en donna une liste chronologique de 1872 à 1914. Bien que ces deux essais, moindres, se contentassent de préciser directeur du périodique et année de parution, ils permettaient néanmoins de compléter un peu le travail de Remy de Gourmont. Mentionnons également la thèse de Noël Richard, Louis Le Cardonnel et les revues symbolistes (Privat, Toulouse, 1946), qui présente une vingtaine de publications rhodaniennes et parisiennes auxquelles l'abbé-poète collabora.
Il faudra attendre 1956 et le répertoire descriptif de Roméo Arbour, Les Revues Littéraires éphémères paraissant à Paris entre 1900 et 1914, pour que le chercheur entre enfin en possession d'une suite digne de la bibliographie gourmontine. On peut déplorer le double arbitraire qui a présidé à la constitution de ce répertoire : arbitraire géographique qui limite la sélection à Paris, alors que l'époque est justement à la décentralisation littéraire ; arbitraire de durée de vie qui limite la sélection aux revues n'ayant pas vécu plus de quatre ans (pourquoi quatre ans, et pas trois ou cinq ?). Mais il fallait bien que l'auteur se fixât quelques contraintes, tant la tâche qui consisterait à réaliser une bibliographie exhaustive de toutes les petites revues nationales à dominante littéraire ayant paru entre 1870 et 1940 semble herculéenne. Aussi peut-on simplement regretter, après réflexion, que Roméo Arbour n'ait pas donné à son répertoire deux autres tomes complémentaires qui se seraient intitulés : Les Revues Littéraires éphémères paraissant en Province entre 1900 et 1914 et Les Revues Littéraires durables paraissant à Paris et en Province entre 1900 et 1914.
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Reste que l'auteur a répertorié 185 titres et qu'il a eu la bonne idée d'adopter la méthodologie de Remy de Gourmont et de la développer. Ainsi, en plus des précisions données précédemment, figurent date du dernier numéro, changements de rédaction et fusions s'il y a lieu, résumé générique du contenu, cotes de bibliothèque ; et la liste des collaborateurs devient plus systématique et mieux détaillée. Prenons, pour illustration, une notice au hasard - ou presque -, celle des Marches du Sud-Ouest :
79. LES MARCHES DU SUD-OUEST. Revue régionaliste d'action d'art. In-Fol. Mai 1911 (n°1) - déc. 1911. Dir. : Olivier Bag, 6, rue d'Ulm, Paris (5e). En fév. 1912, fusionne avec d'autres revues pour former LA REVUE DE FRANCE ET DES PAYS FRANCAIS.
CONTENU : Poèmes, études littéraires, artistiques et critiques, récits, chroniques. Juin 1911 : enquête sur Vielé-Griffin. Illustrations de Le Fauconnier, Albert Gleizes, Fernand Léger, Delaunay.
PRINC. COLLAB. : Roger Allard, Olivier Bag (Hourcade), Jean-Marc Bernard, Léon Deubel, Carlos Larronde, Louis Mandin, Louis Pergaud, Onésime Reclus, Han Ryner, Léon Vérane, T. de Visan.
[BN : Jo. 60140 (juin 1911)]
Et pour suivre notre fil rouge, signalons que Saint-Pol-Roux est mentionné à deux reprises, seulement : aux sommaires du Montjoie de Canudo et de La Vogue de Tristan Klingsor.
Quatorze ans plus tard, Richard L. Admussen décida de donner une suite au travail de ses prédécesseurs, dont il signale l'importance dans sa préface, en publiant, chez Nizet, son "répertoire descriptif" des Petites Revues Littéraires (1914-1939). S'il ne change rien à la méthodologie développée par Arbour, il ouvre légèrement son champ d'investigation, évaluant l'éphémérité d'une revue à cinq ans et non plus à quatre, et y intégrant "les revues de la province et de l'étranger les plus importantes".
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Dès lors, ce sont 269 titres qui sont répertoriés, sur vingt-cinq ans. L'index est intéressant à observer ; on y voit clairement se dessiner un changement de génération et le bouleversement du champ littéraire avec l'entrée en force des dadaïstes et des surréalistes dans la petite république des lettres. Leurs collaborations y sont, en effet, nombreuses, qu'elles concernent leurs propres publications - car ces jeunes révolutionnaires avaient le génie de la petite revue - ou d'autres. Comptons par exemple les apparitions de : Pierre Albert-Birot, 18 ; Louis Aragon, 21 ; Céline Arnauld, 18 ; Hans Arp, 15 ; André Breton, 27 ; Robert Desnos, 14 ; Paul Eluard, 25 ; Ivan Goll, 17 ; Max Jacob, 38 ; Benjamin Péret, 13 ; Francis Picabia, 15 ; Pablo Picasso, 13 ; Pierre Reverdy, 27 ; Georges Ribemont-Dessaignes, 29 ; André Salmon, 31 ; Philippe Soupault, 29 ; Jules Supervielle, 33 ; Tristan Tzara, 28. Une nouvelle génération, qu'accompagnent quelques grands frères en poésie, et qui chasse la précédente, qu'on qualifiera par commodité de symboliste. Les Gustave Kahn, Vielé-Griffin, René Ghil, Mauclair sont bien moins sollicités par les revuistes de l'avant-garde littéraire, quand Verhaeren et Moréas disparaissent des oublieuses mémoires de la jeunesse dans le même temps que, posthumément, Apollinaire continue de collaborer suractivement aux feuilles nouvelles. Des aînés, ne surnagent plus que Han Ryner (avec 14 collaborations), dont la pensée libertaire trouva une caisse de résonnance dans la France de l'après-guerre, Paul Valéry (avec 21 collaborations), au-dessus des mêlées, et Saint-Pol-Roux (avec 11 collaborations), qui bénéficia de la percée surréaliste et put, dans les années 1920, apparaître comme l'éternel précurseur des tendances nouvelles. Ainsi, son nom se retrouve aux sommaires de : Aguedal d'Henri Bosco et alii, Le Grand Jeu de Gilbert-Lecomte, Daumal, Vaillant et Sima, Intentions de Pierre-André May, Les Lettres parisiennes de Georges Pillement, La Ligne de Coeur de Julien Lanoë, Le Mail de Marcel Abraham, Le Pain blanc de Michel Manoll, La Phalange de Jean Royère et Armand Godoy, Le Pont Mirabeau de Marcel Castay, La Revue de l'Epoque de Marcello-Fabri, Yggdrasill de Guy Lavaud.
J'ignore si la Bibliographie des Revues et Journaux littéraires des XIXe et XXe siècles, par Jean-Michel Place et André Vasseur (Editions de la Chronique des Lettres françaises, 1973-1977), ne devait comporter que les trois volumes qui ont finalement été publiés et qui couvrent les années 1840 à 1930. "Qui couvrent" n'est sans doute pas la formulation idoine, puisque les auteurs ne sont guère parvenus à l'exhaustivité qu'ils s'étaient fixés :
"Le besoin d'une bibliographie des revues se fait de plus en plus sentir, au moment où l'on prend conscience de l'importance littéraire de ces ouvrages, et de l'anarchie qui, ayant longtemps régné dans leur recensement et leur conservation, suscite aujourd'hui de très importants travaux de classement méthodique et de dépouillements systématiques.
Nous publierons, titre par titre, l'histoire, la description matérielle, la collaboration et les sommaires de chacune des revues petites et grandes que le temps a dispersées au fil des ans. Ces études constitueront, nous l'espérons, une source de documentation unique pour tous ceux qui s'intéressent à la vie littéraire."
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Un ambitieux et merveilleux programme, qui, s'il ne fut pleinement réalisé, donna naissance à trois beaux volumes dont je ne possède que le premier. Ce n'est pas comme les ouvrages précédents un répertoire, mais une bibliographie descriptive scrupuleusement détaillée. On y trouve à peine quinze revues, choisies dans une période de soixante ans (1840-1898), mais analysées sur près de 350 pages, quand la plus épaisse des précédentes bibliographies ne dépassait pas les 160. Ici, point de question d'éphémère : La Jeune France vécut une bonne dizaine d'années ; ou de centralisation géographique : La Syrinx issait d'Aix-en-Provence et La Coupe de Montpellier. En plus de relever la moindre particularité, les auteurs (car c'est un travail collaboratif) ont reproduit l'intégralité des sommaires et indexé tous les collaborateurs. C'est, absolument, la voie bibliographique à suivre pour tout aventurier chercheur ou autre fol éditeur qui se risquerait à poursuivre ce titanesque labeur. Signalons en passant à nos rubéofilistes que Saint-Pol-Roux figura aux sommaires de La Jeune France de Paul Demeny (sous son nom de baptême) et du Courrier Social Illustré d'André Ibels (sous son nom canonisé).
Ce n'est pas la voie que choisirent de suivre Paul Aron et Pierre-Yves Soucy dans leur ouvrage sur Les Revues littéraires belges de langue française de 1830 à nos jours (Ed. Labor, Bruxelles, 1998). Il s'agit une nouvelle fois d'un répertoire, et une nouvelle fois de haute utilité. Considérant l'ampleur de tel recensement, je serais bien insolent de réclamer qu'on donnât dans une lointaine réédition les noms des principaux collaborateurs de chacun des 1066 titres répertoriés. Il est vrai que les auteurs ne se sont pas embarrassés de contraintes chronologiques, ce qui est louable ; mais d'autres contraintes, plus matérielles, les auront conduits à produire des notices moins détaillées. Je suis néanmoins bienheureux de posséder cet ouvrage et je veux signaler la préface qui fait un nécessaire rappel historique du revuisme belge.
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Comme les collaborateurs ne sont pas mentionnés, je dois, pour tirer un peu plus loin notre saint-pol-roussin fil rouge, faire appel à ma mémoire et annoncer que le Magnifique donna de sa plume dans Le Coq Rouge de Georges Eekhoud, La Société Nouvelle de Fernand Brouez, et, plus méconnue, Flamberge.
Ce ne sont là, bien entendu, que quelques outils bibliographiques. Il y en a d'autres, et d'importance, que je me contenterai de signaler en passant :
  • Sur Les Commémorages de Tybalt, le site de Gilles Picq dédié à Laurent Tailhade, on trouve le dépouillement de 212 petites revues et une base de données téléchargeable recensant 368 revues littéraires parisiennes et plus de 2000 collaborateurs.

  • Sur Livrenblog, de nombreux billets sont d'exhaustives bibliographies de petites revues : Le Beffroi (1 & 2), Le Pierrot (1, 2 & 3), La Revue Palladienne (dix premiers numéros de 1948 à 1949), L'Image, en plus des bibliographies consacrées aux livres de souvenirs ou aux biographies.

  • Sur le site des Amateurs de Remy de Gourmont, elles sont nombreuses aussi, in progress, avec une page essentielle consacrée au Mercure de France, une autre à la Revue des Idées, et de multiples autres qu'il faut feuilleter et butiner ici.

  • Sur le blog Han Ryner, il faut lire le billet bibliographique dédié à la belle revue de Paul Redonnel, Les Partisans.

  • Sur le groupe des amis de Saint-Pol-Roux, on entoila aussi quelques pages bibliographiques, parfois incomplètes : La Pléiade de 1886, Le Livre des Légendes de 1895, L'Hémicycle de Pierre de Querlon, Poèmes de France de Paul Fort, Plume au Vent de Jean Royère, André Mora et Charles Tillac, Le Manuscrit autographe de Royère encore, Les Livrets du Mandarin de René-Louis Doyon.

  • Comment ne pas mentionner l'association ent'revues qui publie une Revue des revues des plus utiles ?

  • Signalons aussi les contributions de M. Victor Martin-Schmets à la revue Le Livre & l'Estampe : il y donna, dans les numéros 136, 138, 140, 142, 146 & 147, une Bibliographie analytique des revues littéraires belges. D'après les tables du périodique toujours, Auguste Grisay y analysa également la revue Antée dans le n°101-102, et le Disque vert dans les n°55 à 60.

  • Signalons enfin l'initiative de l'excellente revue L'OEIL BLEU, qui, depuis sa quatrième livraison, dresse la bibliographie d'une revue dont il a été question dans l'un de ses articles de fond. Ont été analysées ainsi : Le Coup de Feu (1885-1889), L'Art Social (1891-1896), Poème et Drame (1912-1914), La revue anarchiste (1893), Le Livre d'art (1896).
Ce sont là des essais, des audaces, qui mériteraient qu'un naïf intégral ou plusieurs semi-inconscients les rassemblent afin d'achever, peut-être sous une forme numérique, l'oeuvre de Jean-Michel Place et André Vasseur. La tâche, bien que folle encore, n'en est-elle pas déjà un peu plus légère ?

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