Magazine Culture

L'ANARCHIE, par Elisée Reclus, le géographe anarchiste (éd. Mille et une nuits, avec une postface de Jérôme Solal)

Par Spiritus
L'ANARCHIE, par Elisée Reclus, le géographe anarchiste (éd. Mille et une nuits, avec une postface de Jérôme Solal)

"L'homme qui roule dans un char ne sera jamais l'ami de l'homme qui marche à pied !"


Anarchie. C'est, avant une belle idée, un beau mot. Il m'a toujours évoqué une rose, noire, au parfum d'une sélective subtilité que seuls les nez les plus fins savent sentir et goûter. Bien sûr, il n'en pousse qu'une sur chaque rosier, fragile, et ne vivant qu'une vie brève ; car les plantes voisines, fort gloutonnes, ne lui laissent guère de quoi s'alimenter et se développer. Toutefois, malgré cette hostile promiscuité, il n'est pas rare de la voir poursuivre, contre la nature elle-même, sa course au soleil. L'anarchie est une belle fleur.
Les fragrances en traversent les siècles historiques et poétiques ; mais c'est, sans doute, à la fin du XIXe siècle qu'on les perçut le mieux, en leur raffinée agressivité, le museau empâté du bourgeois étant peu accoutumé à renifler autre chose que sa propre sueur. Je ne reviendrai pas sur les liens étroits qui unirent les meilleurs poètes symbolistes aux milieux anarchistes. J'eus l'occasion déjà de les rappeler dans un ancien billet. Mais il convient de dire un mot rapide d'Elisée Reclus, le grand géographe, une de ces roses noires qui embauma le siècle. Ce fut un homme en perpétuel mouvement, en raison de son activité scientifique, certes, mais du fait aussi de son activisme politique. Un mouvement physique, car moralement, une seule idée l'anima très tôt et toujours, l'anarchie. Contraint à l'exil en Angleterre, après le coup d'état du petit napoléon, il revient en France, vingt ans plus tard, pour participer au rêve communard et résister, armes à la main, au siège versaillais. On l'arrête. On le condamne à un bannissement de dix ans. En 1894, les lois scélérates le poussent à se réfugier à Bruxelles. C'est en Belgique désormais qu'il vivra puis mourra le 4 juillet 1905.
C'est à l'occasion de son séjour à Bruxelles, en 1894, qu'Elisée Reclus donna, devant une loge maçonnique, la conférence que Jérôme Solal a eu l'excellente idée de faire paraître, postfacée et anotée, aux éditions Mille et une nuits, où, depuis quelques années, on trouve de beaux textes devenus introuvables - Marinetti, Valentine de Saint-Point, Fernand Divoire n'y furent-ils par récemment réédités ? Reclus fut un penseur et un théoricien ; il parle ici simplement, mêlant aperçu historique général et anecdote personnelle symbolique. Il dit même des évidences, mais des évidences qui ne le sont vraiment que pour qui sait l'absurdité du discours religieux :
"chaque individualité nous paraît être le centre de l'univers, et chacune a les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d'un pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie."
et l'affaisement de tout discours politique dans l'exercice du pouvoir :
"La conquête du pouvoir fut presque toujours la grande préoccupation des révolutionnaires, même des mieux intentionnés. L'éducation reçue ne leur permettait pas de s'imaginer une société libre fonctionnant sans un gouvernement régulier, et, dès qu'ils avaient renversé des maîtres haïs, ils s'empressaient de les remplacer par d'autres maîtres, destinés, suivant la formule consacrée, à faire le bonheur de leur peuple."
C'est l'escalier shakespearien, toujours fondamentalement descendu, toujours précipitamment gravi. L'analyse d'Elisée Reclus s'avère intéressante, parce que le constat sur lequel elle s'appuie nous est étrangement familier : exploitation des plus pauvres par une poignée de puissants, répression des voix marginales, cynisme des dirigeants. "Mais défendez donc notre société !" demanda, un jour, le géographe à un haut fonctionnaire. "Comment voulez-vous que je la défende, elle n'est pas défendable !", lui rétorqua ce dernier. Bref, rien de nouveau sous les nuages du monde. Et ce constat inchangé ne nous laisse pas sans une amère tendresse en l'esprit lorsque nous lisons avec quelle confiance Elisée Reclus croyait, en 1894, dans un bouleversement social imminent, à portée d'existence :
"Notre monde nouveau point autour de nous, comme germerait une flore nouvelle sous le détritus des âges. Non seulement il n'est pas chimérique, comme on le répète sans cesse, mais il se montre déjà sous mille formes : aveugle est l'homme qui ne sait pas l'observer."
Sans doute oubliait-il qu'il n'est de possible transformation sociale qu'à la condition que chaque individu ait fait sienne la formule définitive de Stirner : "Rien n'est, pour Moi, au-dessus de Moi !" Et au début du XXIe, comme à la fin du XIXe siècle, nous en sommes formidablement loin. La lecture de la conférence d'Elisée Reclus nous en rapprochera tout de même, peut-être, un peu. Et l'exemple de l'auteur dont Jérôme Solal brosse un beau portrait, "Reclus à l'air libre", peut-être, plus encore.

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

  • Jérôme Garcin, visiteur littéraire

    Jérôme Garcin aussi mélange souvenirs et portraits d’écrivains, notamment ceux qu’il a rencontré. Comme lui j’aime les textes intimes, ceux qui « offrent... Lire la suite

    Par  Joseph Vebret
    CULTURE, LIVRES
  • Gilles Cohen-Solal privé de sortie!

    Gilles Cohen-Solal privé sortie!

    L’année dernière, Gilles Cohen-Solal (voir photo) était présent à la remise du Prix Clara, prix organisé par sa propre maison pour récompenser un auteur ado. Lire la suite

    Par  Lise Marie Jaillant
    CULTURE, LIVRES
  • Gilles Cohen-Solal pourfend le Goncourt et Saint-Germain

    Gilles Cohen-Solal pourfend Goncourt Saint-Germain

    Il ne manque pas de franc-parler, le père Gilles, qui vient de faire trois petits tours dans la foire aux prix littéraires. Alors que seul le Fémina manque... Lire la suite

    Par  Actualitté
    CULTURE, LIVRES
  • Mille brumes

    Il n'y a rien, rien ki ne vient,  dans cette nuit sans lune,  cette vie , mille brumes,  le crachin de l'hiver, aux portes du désert! Lire la suite

    Par  Plouf
    CULTURE, EN FRANCE , LIVRES, TALENTS
  • Poèmes modernes, par Pierre Mille

    Poèmes modernes, Pierre Mille

    Misère de misère ! Nous sommes déjà le 28, et j'ai failli manquer de placer ici un texte du mois. Pour rester dans l'atmosphère du moment (voir les billets... Lire la suite

    Par  Nibelheim
    LIVRES, POÉSIE
  • Mille e tre

    Mille

    Le Louvre invite cette année l’écrivain Umberto Eco à poser son regard sur les collections du musée. Parmi les différents évènements organisés à cette occasion... Lire la suite

    Par  Louvre-Passion
    CULTURE, EXPOS & MUSÉES, LIVRES, SORTIR
  • Mikaël Dan – Une nouvelle vie pour vos bijoux !

    Mikaël nouvelle pour bijoux

    On a tous des bijoux qui traînent à la maison, dans un placard ou dans la salle de bains. Le genre de pièces auxquelles on tient sans vraiment savoir pourquoi... Lire la suite

    Il y a 3 heures, 38 minutes par   Quentin
    CULTURE, HIGH TECH, MODE FEMME, MODE HOMME

A propos de l’auteur


Spiritus 452 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Dossier Paperblog

Magazines