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"Comment je me suis fait publier" par Lucien Cerise

Par Lise Marie Jaillant

Rastignac2 Lucien Cerise est un pilier de ce blog, mais je vais quand même le représenter: après son premier livre "Photographies d'un hamburger" (sorti en septembre 2006 chez Scali), il a galéré pour publier son deuxième roman. Une embellie est en perspective, mais je n'en dirais pas plus pour le moment.

Dans le cadre de ma rubrique "Confessions d'un ex-wannabe", Lucien Cerise nous livre ses débuts de jeune Rastignac à Paris. J'adhère totalement à la thèse de Lucien: quand on accorde encore un peu d'importance à la méritocratie, le milieu de l'édition est une sacrée déception...

Episode 1:
C’est à la fin de l’année 1996, alors que j’étais étudiant en DEA de Philosophie à Nanterre, que je rencontre pendant le cours de François Laruelle les camarades qui sont en train de créer la revue « Le Philosophoire ».
Le travail est déjà bien avancé et le premier numéro sort en janvier 1997, dans un format un peu fanzine. Pour ma part, sans être à l’origine du projet, je participe dès le début aux articles, puis à la mise en pages ou aux interviews de « célébrités » que nous avons eues au fil du temps, notamment Alain Badiou, Julia Kristeva, Paul Ricoeur, Michel Onfray, Jean Baudrillard, Alain Finkielkraut ou Edgar Morin, pour ne citer que les plus connus. À la faveur de cette expérience enrichissante de travail collectif, moi qui viens de province, je comprends progressivement l’avantage, et même la nécessité, d’être à Paris pour percer dans le milieu des lettres françaises. Tout d’abord, une bonne raison :
on rencontre dans cette ville une émulation réelle et très stimulante qui pousse à donner le meilleur de soi car tout le monde veut réussir. Toutes proportions gardées, on doit éprouver le même genre de sentiment à Los Angeles, quand on veut faire son chemin dans le milieu du cinéma. Mais surtout, et là c’est une mauvaise raison, pour réussir dans un milieu quelconque, le travail ne suffit pas : il faut impérativement le parrainage de quelqu’un qui soit déjà introduit dans le milieu. Or, en France c’est à Paris que sont rassemblés au moins 90% des parrains potentiels ! Ce parrainage peut prendre plusieurs formes, par exemple, des interviews de célébrités, comme celles ci-dessus, qu’il faut « draguer » un peu, je veux dire attendre à la fin d’un cours, d’une conférence, d’une signature, ou contacter chez l’éditeur pour leur proposer un entretien dans un café ou ailleurs.

Au cours des années, mis à part Derrida et Lévi-Strauss, ils ont tous dit « oui ». Le caractère central de Paris pour ce qui concerne la chose écrite vient justement de ce que le travail des idées et des textes ne suffit pas pour réussir en France (et probablement nulle part) : il faut soutenir ces idées et ces textes par sa présence physique si l’on souhaite que notre production trouve le moyen d’être médiatisée un minimum, puis lue et reconnue. La présence physique, qui permet de rencontrer les gens en position d’assurer la médiatisation, les fameux « parrains », et ainsi de prendre l’avantage sur quelqu’un qui n’est pas là, n’a évidemment rien à voir avec la qualité intellectuelle proprement dite. Un imbécile parisien, du simple fait qu’il vit à Paris, possède déjà un avantage sur un génie qui a le malheur d’habiter dans un village de la Creuse.

Quand on réside en province, voire à l’étranger, la prise de contact et la rencontre des personnes clés devient tout de suite très compliquée ; du moins les possibilités sont inversement proportionnelles au nombre de kilomètres qui nous séparent de la capitale. Certes, les petits éditeurs régionaux ou Internet permettent de transgresser relativement ces contraintes, mais encore insuffisamment et pour une diffusion le plus souvent assez limitée.

Bref, cette expérience au Philosophoire m’a fait prendre conscience du « milieu parisien », et à travers lui, des règles de tout milieu fermé : plus on connaît de gens bien placés, mieux on s’en sort, même si ce n’est que pour les interviewer et profiter ainsi de leur renommée en affichant leur nom sur la couverture d’une revue. De tout cela, j’ai tiré la maxime suivante : « Pour diffuser un texte, le travail du carnet d’adresses est plus important que le travail du texte. » La découverte de la médiologie, discipline fondée par Régis Debray, m’a permis d’approfondir ces intuitions. On lira aussi sur ce sujet « Les intellocrates », de Hervé Hamon et Patrick Rotman. Quand on est un peu idéaliste et sincèrement « méritocrate », que l’on croit que la pertinence du texte et des idées est suffisante pour réussir, on tombe évidemment de haut. Mais une fois cette croyance en l’autonomie des idées totalement déconstruite, on peut alors prendre la pleine mesure du fait que les idées possèdent une infrastructure matérielle et physique, que ceux qui contrôlent cette infrastructure contrôlent les idées, que tout autre discours est du bla-bla, et qu’il faut donc s’y adapter car c’est comme ça et pas autrement. On comprendra aisément que « s’y adapter » ne veuille pas dire « écrire de bons textes », ni même « adaptés à l’esprit du temps », mais plutôt « s’adapter personnellement aux éditeurs ».

Ces quelques vérités, déjà perceptibles dans le milieu quand même assez régulé, rationnel et honnête des Sciences humaines et sociales, n’ont été que confirmées au centuple par la suite, quand j’ai tenté d’infiltrer le milieu totalement dérégulé et pour ainsi dire complètement « libéral » et irrationnel de la littérature, où le texte n’a plus aucune importance et où le physique joue un rôle envahissant.


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