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Quelles pistes de dialogue avec l'Iran ?

Publié le 22 septembre 2009 par Jeromebondu

Quelles pistes de dialogue avec l'Iran ? François Nicoullaud, ancien Ambassadeur de France en Iran et membre du groupe de travail Europe-Moyen Orient du Club des Vigilants, est intervenu au Club des Vigilants, mercredi 16 septembre sur le thème : « Où nous mène l’Iran ? ».

Voici un compte rendu informel rédigé par Jérôme Bondu.

Ce texte n’engage que son auteur.

A- Le système

On ne peut pas appréhender parfaitement l’Iran si on ne comprend pas que ce pays a connu une vraie révolution. Aux yeux des Iraniens, cette révolution a une double légitimité. Elle vient d’une part de Dieu, et d’autre part du peuple (légitimité démocratique). D’ailleurs, à l’instar de « notre » révolution française, la révolution iranienne a ses symboles, telle la prise de l’ambassade des Etats-Unis qui au niveau symbolique iranien peut se rapprocher de la prise de la Bastille.

L’Iran est une démocratie à part entière. Pour preuve, pratiquement toutes les élections ont apporté leurs lots de surprises. Les gagnants n'ont pas toujours été les favoris du régime.

Dans tous les cas on ne peut pas parler d’un système totalitaire.

Le système a quatre caractéristiques fortes :

- Il y a d’abord le rôle de l’Islam.

- On y retrouve aussi -il est vrai- un vieux fond de « despotisme asiatique ».

- Le processus démocratique est à la périphérie du système.

- Les décisions sont longues à prendre, mais aussi longues à défaire.

B- Les forces en jeux

La société iranienne est traversée par des clivages.

Il y a d’abord un clivage générationnel, qui va opposer :

- Les anciens, qui sont peu sortis du pays, et ont peu de références extérieures.

- La « génération du feu », qui a connu la guerre Iran-Irak. Ils sont plus éduqués que les anciens. Ils ont surtout été très marqués par la guerre. Ce sont généralement des gens au « caractère bien trempé ».

- Enfin, il y a les jeunes, ceux-là même qui sont descendus dans la rue. Cette génération a connue l’université et est éduquée.

Il y a ensuite un clivage de conviction, qui recouvre partiellement le clivage générationnel :

- Les théocrates, qui sont des conservateurs classiques, bourgeois installés.

- Les ultras, qui sont plus plébéiens, et qui sont révulsés par le retour de la corruption.

- Les réformateurs, qui veulent faire évoluer le régime mais sans aller jusqu’à la rupture.

- Les radicaux, qui ne croient plus au régime.

 - Notons enfin les « indifférents », qui étaient très nombreux, mais dont le nombre s’est réduit récemment en parallèle d’un regain d’intérêt pour le politique.

C- L’impact de l’élection

Ces « forces » se sont exprimées en sens contraire lors de la dernière élection.

Un mot pour commencer sur les soupçons de trucage. Il est probable qu’il y ait eu trucage. Ahmadinejad était certainement en tête au premier tour, en dessous des 50%. Par contre, l’issue du second tour était loin de lui être acquise. La coalisation des opposants pouvant tout à fait se reporter contre son adversaire au second tour. Et c’est cela que les caciques du régime ont voulu éviter.

Les manifestations de mécontentement qui ont suivies ont eu un impact fort :

- D’abord le guide Khamenei est affaibli.

- Ahmadinejad est lui aussi affaibli. Au sein du régime, il n’a plus dans son entourage de « gens de qualité ». Le Parlement le soutient tout juste, sur la demande du guide, et uniquement pour ne pas créer une crise de régime.

- Les seuls qui se sont trouvés renforcés sont les pasdarans. Par contre, ils se sont positionnés dans un camp, et ils ne bénéficient plus de la légitimité transversale qu’ils avaient avant.

Le cœur du pouvoir est donc affaibli. A ce titre, cette élection peut être considérée comme une « victoire à la Pyrrhus ».

Va-t-on vers une dictature militaire ?

Cette question est difficile à répondre.

-Il est clair que le peuple a peur du retour au cycle de violence qu’il a connu par le passé. Il préférera toutes solutions plutôt que revivre cela.

-Un bon indicateur pour anticiper l’avènement d’une dictature militaire sera la position du régime vis-à-vis des leaders de l'opposition. S’ils sont emprisonnés, ce serait un signe très négatif.

D- Les perspectives

Dans un avenir proche, il y a trois grandes échéances à suivre :

- D’abord la fin de ramadan, et la rentrée universitaire,

- Le voyage d’Ahmadinejad à New-York.

- Enfin, le verdict des procès contre les manifestants.

Le régime étant affaibli, il va se chercher une nouvelle légitimité. Mais sa marge de manœuvre est réduite.

- Sur le plan intérieur, les problèmes économiques ne vont pas lui donner les leviers nécessaires.

- Le régime va dont se tourner vers l’international. Un formidable moyen de redorer son blason serait de réussir une réconciliation avec les Américains. Contrairement à ce que les images peuvent laisser paraitre, la population n’y serait pas hostile, bien au contraire.

Ce rapprochement passera nécessairement par les progrès dans trois dossiers, Israël, Irak et le nucléaire :

- Israël : L’Iran se positionne traditionnellement dans le monde musulman comme le défenseur des opprimés, et en premier lieu des Palestiniens. Enfermé dans ce positionnement, il aura du mal à céder sur ce terrain. Mais sa position n’est pas si rigide. Ainsi, il a déjà exprimé l’idée que l’Iran ne s’opposerait pas à une solution acceptée par les Palestiniens eux-mêmes ! Donc la porte est ouverte à ce niveau.

- Irak-Afghanistan : L’Iran ne devrait pas renoncer à sa politique d’influence. D’autant que le pays se considère entouré de forces hostiles. Mais là encore, il y a des possibilités d’entente. L’Iran pourrait par exemple s’engager à « ne pas compliquer la vie des Américains ».

- Nucléaire : Ce troisième dossier se présente comme les deux précédents. Derrière une position apparemment rigide, il y a des portes ouvertes. Le Nucléaire est un élément d’identité fort, une grande fierté pour les Iraniens. Ils ne vont pas renoncer à la technologie de l’enrichissement. Par contre, ils pourraient donner des garanties concrètes de non développement de la bombe. Par exemple en plafonnant le taux d’enrichissement, et en acceptant le renforcement des contrôles de l’AIEA. L’intervenant rappelle qu’aucun pays acceptant les contrôles de cette organisation n’a développé la bombe. Les contrôles sont efficaces. A titre d’exemple, la Corée du Nord a interdit les contrôles quand elle a poursuivi son programme.

En conclusion, on peut dire qu’il y aurait un grand bénéfice pour les Occidentaux à exploiter ces pistes de dialogue. La recherche par le régime d’une légitimité intérieur est une réelle opportunité. Ahmadinejad mène une course de vitesse pour gagner une légitimité vis-à-vis d’une population iranienne, qui a déjà provoqué deux poussées démocratiques. Et qui pourrait en provoquer une troisième.

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Eléments du débat

Je réunis ici les réponses fournies par M. Nicoullaud à différentes questions :

Le président Obama semble très volontaire pour améliorer les relations avec l’Iran, mais il doit compter avec l’inertie de son administration.

Les relations avec les Etats-Unis étaient bonnes avant le coup d’Etat de la CIA contre Mossadegh. Et ce notamment parce que les Etats-Unis ont contenu les appétits de Staline, ce qui n’a pas été oublié par les Iraniens. En outre, il ne faut pas oublier qu’il y a près de 2 à 3 millions d’Américano-Iraniens. L’antiaméricanisme de la population est donc plus apparent que réel. Si l’on proposait à ceux qui crient « mort à l’Amérique » le vendredi soir dans les mosquées, un visa pour le « Grand Satan », il est très probable qu’ils saisiraient sans états d’âme cette opportunité.

Les liens qu’entretient l’Iran avec la Russie sont des liens par défaut. La Russie veut développer son business, notamment dans l’aéronautique et les centrales nucléaires. Mais l’Iran préfère (préfèrerait) avoir plusieurs fournisseurs, et notamment des fournisseurs Occidentaux. La qualité de la flotte d’avions russe est mauvaise, et la proportion d’accidents élevée.

La diplomatie Occidentale mériterait d’être plus claire. Elle agite en permanence la carotte et le bâton. Or n’importe qui, qui voit en même temps une carotte, et juste à côté le bâton, préfère jouer la prudence. Il faudrait cacher « derrière son dos » le bâton plutôt que de l’agiter en permanence.

La question de la bombe crispe peut être un peu trop les positions de part et d’autre.

Objectivement, nous dit M. Nicoullaud, « le Brésil a un programme nucléaire aussi inquiétant que celui de l’Iran ». Les inspecteurs de l'AIEA sont maintenus à distances des installations. Ils peuvent surveiller les éléments qui rentrent et sortent des installations mais ne peuvent y pénétrer. Le Brésil pourrait donc s’attirer les foudres de la communauté internationale, or pour l’instant ce dossier ne fait pas parler de lui.

Néanmoins, il serait selon l’intervenant « dramatique que l’Iran ait la bombe ». La prolifération qui s’en suivrait automatiquement dans la région serait un danger considérable. Si l’Iran l’obtient, c’est à coup sur 4 ou 5 pays au Moyen-Orient qui chercheraient (et réussiraient) à l’obtenir dans les années qui suivent.

Jérôme Bondu

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Sur le même sujet :

- Biographie de François Nicoullaud.

- Compte rendu de la conférence de M. Nicoullaud au Club IES (intelligence économique et stratégique), sur le thème "IRAN : Entre fantasmes et réalités".
- Présentation du livre "Le turban et la rose : Journal d’un ambassadeur en Iran"
- Interview de François Nicoullaud avant sa conférence au Club IES.


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