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Juan Asensio, Antonin Artaud, et autres héros au culte impossible, par Paméla Ramos

Par Juan Asensio @JAsensio
Juan Asensio, Antonin Artaud, et autres héros au culte impossible, par Paméla Ramos
À propos de : La Littérature à contre-nuit, Juan Asensio, Sulliver, 2007 (nouvelle édition) et Histoire vécue d’Artaud-Mômo, Antonin Artaud, Fata Morgana, 2009.
Le contexte des citations indique je crois suffisamment duquel de ces deux livres les citations sont extraites pour que je ne les attribue point systématiquement à l'un ou l'autre [NdJA].
Rappel
La Littérature à contre-nuit : liste des textes publiés sur ce blog.
Revue de presse.
8.1 Bouton Commandez 100-30
«Si je ne suis pas mort, c’est que j’ai la vie dure.»
Antonin Artaud, Histoire vécue d’Artaud-Mômo, op. cit., p. 43.

Je termine, sans apparente cohérence que celle que je veux bien leur prêter, La Littérature à contre-nuit, de Juan Asensio, et Histoire vécue d’Artaud-Mômo, d’Antonin Artaud, donc. Je lis par paire, par douzaine, ou exclusivement, mais je ne termine que rarement, dans une régularité et symétrie parfaites, plusieurs ouvrages en même temps, et si rapidement, avec cette certitude d’avoir été touchée de plein fouet par deux proses détestables car absolument dénuées de tout compromis. Ce détestable, dernière douceur improbable, d’une pure délectation difficilement défendable. Il se trame en ces lignes croisées quelque chose d’important, flux impalpable qui navigue de l’immense dedans à l’immense dehors, n’oubliant aucun détail. Peut-être enfin, un aperçu de l’étendue du désastre, tel qu’il me plait à le cartographier.
Exemplaire exercice, toujours étant, que celui d’oser proférer non pas une vérité, mais La Vérité, qui sommeille dans les entrailles anesthésiées de notre vie moderne. Celle qui nous sépare brutalement de tout groupe, car il n’est aucun isolement doux – isolement, et non pas solitude – qui nous arrache nos yeux défaillants pour en mettre de perçants. Ils furent nombreux, presque entièrement morts, à joncher le fleuve tranquille d’embûches au confortable. Leur rage sinistre, leurs stupéfiants – qui portent bien leur nom, leur insondable lac noir de pensées suicidaires, leurs humeurs ombrageuses balayant les mouches, leur salvatrice paranoïa montaient en murmures menaçants autour des murs porteurs de la citadelle des gras et torpides parvenus, des secs, vides et vains hommes sans Dieu. Hommes sans rien.
Ils y allèrent par quatre chemins interdits, rebroussant, descendant, contournant, franchissant. Ayant recours aux forêts pour les plus lâches, ou les découragés, à l’attentat spectaculaire en plein salon littéraire pour les plus déterminés, les plus féroces, nourrissant une haine toujours encouragée par la démonstration quotidienne de la puissance enveloppante des mous. Puis, lassés de la multitude, ils lui ont tous tourné leur dos pour affronter le seul Mal, païen ou chrétien, intime et persistant sur toutes nos rétines. Avec une difficulté insurmontable pour l’homme croyant dont la foi semble bien avoir basculé sous les outrages répétés du malin, asséné de vertiges mais luttant pour découvrir la face hideuse qui s’incarne en chacun, et jusque dans la prose gangrenée des maudits.
Avec une difficulté insurmontable pour l’incroyant à cerner l’ennemi exact, difficulté qui lui fit englober alors la foule pour la détruire toute, et que surgissent enfin les visages précis des hommes restés debout.
«J’ai 2 ou 3 dents contre la société actuelle, gronde Antonin Artaud.
Je vais les sortir une fois pour toutes afin qu’il n’y ait plus d’erreur ni de recours possible de moi contre qui que ce soit et de qui que ce soit contre moi et dans aucun sens.
Bien qu’absolument lucide et sain d’esprit, je viens de passer 9 ans interné dans les asiles d’aliénés, et c’est une chose que je ne pardonnerai jamais à cette société de castrats imbéciles et sans pensée, qui depuis X ans qu’elle tourne sa langue dans son giron sale n’a jamais pu à travers je ne sais combien de penseurs, de poètes, de philosophes, de scribes, de rois, de boudhas, de bonzes, de fétiches, de soviets, de parlements, de dictateurs, n’a jamais su proposer à personne une raison valable d’exister.
Mon corps est à moi, et je ne veux pas qu’on en dispose. Dans mon esprit circulent bien des choses, dans mon corps ne circule rien que moi. C’est tout ce qui me reste de tout ce que j’avais» (p. 12).
Tout ceci est d’une banalité rabâchée pour les grands cyniques qui n’ont plus rien même du chien que voulait leur montrer Rimbaud, mais les bases posées, nous pourrons discuter. Qu’il soit à jamais clair que je ne m’intéresse qu’à ces hommes et femmes-là. Ceux qui révèlent, ceux qui furent révélés, par ou sans Dieu. Et cette assemblée disparate qu’on aurait tort de ne croire que consanguine, offre une diversité de monstres autrement plus admirables que nos castrats poudrés qui entretiennent les salles combles d’où s’élèvent les rires forcés, lors des fulgurantes apparitions d’un poète enflammé.
Et je le dis, étant pur produit de ces salles. Ne me sentant pas à proprement parler paria ou incomprise, moche ou mal aimée. Étant femme sans complexe trop encombrant ni difficulté particulière, du moins pour le moment, à soulever les cœurs, et autres appendices aussitôt consommés, aussitôt disparus. Femme longtemps dispersée, incapable de constance ni de concentration. Mais femme attachante parce que toujours joyeuse, malgré toute sa colère, au cœur à jamais brisé, en recherche perpétuelle du grand Remplaçant, depuis cette malédiction d’il y a dix ans maintenant. Échouant trop de fois pour m’habituer au fracas. «Résigne-toi, et reste avec le tiède», me soufflent les grands perdus. Mais je ne veux les entendre, et provoque les ruptures. Je suppose que je devrais ici me confesser, mais encore, à qui donc ? Ils ont tous disparu, à nouveau, dans le flot entraînant. Leurs visages sont lavés de mes larmes, mes souvenirs protestent un temps pour enfin se retirer, tristes et mal soignés. Voici donc comme Artaud parle à cette femme, qui assiste par ailleurs, fascinée, à la dissection des textes que pratique sans relâche Asensio : «Le mensonge est celui de cette honnêteté de façade qui, pour combien de temps encore, recouvre les rapports humains, alors que la grande obsession de la conscience c’est le mal, l’assouvissement sans barrière de je ne sais quel abject désir, entre l’érotisme et la charogne, qui chaque nuit passe sur tout le monde. […] Je sais qu’au fond de son lit Mr un tel tout le monde fait homme n’est plus un homme mais une auge à pourceau – Ce qui de la conscience échappe dans les rapports journaliers, dans les livres et les écrits, n’est rien à côté de la monstrueuse bassine où l’être recuit – et qu’il soir riche ou roi des truands Mr tout le monde n’est plus là-dedans qu’une espèce de capitaliste obscène qui ne connaît plus qu’un seul sentiment : engouffrer jusqu’à satiété extrême tout ce qui sur un corps se prend» (pp. 10-11).
Femme grande au corps massif, au-dessus de tout soupçon de fragilité, intérieurement consumée, à la vie si remplie déjà, tumultueuse et démodée, aux aspirations maritimes et enneigées, dans un silence intense balayé par mes rires gargantuesques lorsque l’Autre se fait spirituel, par accident. Et qui ne craint pas d’assumer la banalité de ses haut-le-cœur.
Mais femme entièrement trempée dans un univers mâle, aux lectures étranges, déplacées. Femme désarçonnée un jour par l’homme, qu’elle a voulu mieux comprendre, quitte à renoncer à ses perles et ses fleurs. Quelle femme, vraiment, pour lire Bloy, Montherlant, Weininger ou Huysmans ? Il en fallait, de cette féminité à n’en jamais douter, pour s’immiscer dans les lignes d’un Caraco, d’un Jünger, d’un Dantec – oserais-je, secrètement ravie de n’avoir pas le droit d’accéder à ces esprits et de pourtant doucement m’introduire, m’inviter quitte à les offenser de ma présence. Il est parfaitement évident, mais je le précise pour les adorateurs d’analyse, que n’ayant pas de Dieu je fais de chacun de ces puissants précités mon Sauveur, que n’ayant pas de maître, je les convoque, les assigne à comparaître pour leur prouver que si je ne les crains pas – dernière bravade pas toujours très honnête, je les respecte et me place sous leur protection. Laissez-moi vous aimer, idiots d’écorchés, si j’avais après tout la pommade, et qu’importe que je ne suffise pas?
Je fus, n’en doutez pas, à nombreuses reprises suspectée de maux absolument irrecevables chez nos bien nés, tels la frigidité, l’homosexualité, la soumission, le féminisme (parfois dans un même temps, qu’on m’explique…), la névrose (bien entendu), voire la bipolarité, l’hystérie ou encore la rébellion (moi, dangereuse anarchiste – ceux qui me connaissent riront). Et tout ceci pour avoir osé porter des paillettes en classe, rire, jurer et boire avec les garçons, vibrer et pleurer avec mes chères, irremplaçables amies, complices des tempêtes lorsque les hommes ont déjà quitté le navire, blêmes et trop douillets, aimer à perdre la raison, rompre lorsque la raison l’emportait sur l’amour, critiquer les leaders, m’épiler et me parfumer dans un camp de romanichels, bouffons dignes représentants de leur espèce : les artistes de rue (mais qu’ils y restent), préférer bien souvent les feulements et mugissements des animaux aux bavardages empoisonnés de mon espèce. Parce que j’ai fait la manche puis gagné des millions, testé le froid et le chaud, revendiquant la seule chose dont j’étais certaine : celle d’être seule, et incorruptible au milieu des autres. Puis enfin, seule, sans les autres. Corruptible pour survivre.
Mon nombril, voyez-vous, je le connais très bien, d’autant plus que tous me disent toujours ce qu’ils en pensent avant même que je ne le leur demande. Je ne me fais pas l’injure de m’en désintéresser, hypocrite et fausse modeste. Il faut bien que je me colle à la biographie romancée de cette inconnue, si je sens que personne ne le fera. Je ne crains pas de le montrer, ce nombril dont j’essaye d’être fière et de me montrer digne, alors qu’il faut tous se terrer derrière des apparences simples et branchées, amicales jusqu’à la nausée de n’avoir plus voix à aucun chapitre si cette voix n’est pas gentille, ni calme. Derrière mes aspérités, dont je ne me faisais aucune joie, pour lesquelles je n’improvisais aucun combat, simplement désolée d’avoir chuté du Royaume du Léger et de l’Insouciance, je me vois bien plus gentille que tous ces admirateurs du rien, aigres et méchants, fondamentalement, de ne jamais arriver totalement à masquer leurs prodigieux vides, incapables vraiment de considérer l’autre comme, finalement, un autre, avec ses droits et ses devoirs, ses incohérences et ses souffrances, un autre à prendre, réellement, en pitié, s’il demande tendresse et compassion. Je me vois, dans le sens premier, sympathique avec l’autre, bien que presque toujours déçue, car toujours corsetée à terre dans mes élans par une sincère connaissance de l’enfer, et tant pis si c’est un trop insupportable emprunt au champ sémantique des plus grands. Je pourrais fournir des preuves, ouvrir le coffre où se trouvent entassés, encombrantes reliques, les cercles que j’ai traversés avant de revenir de cette impensable catabase. Je pourrais, mais ne le ferai pas. Il est des regards ici-bas qui souilleraient mes dessous.
On m’oppose alors la nécessité du mystère. J’entends qu’il faut combattre la transparence, et j’en suis, paradoxalement, assurée moi aussi. L’opacité comme remède, car ne doutez pas qu’à mesure que je me révèle dans une dite transparence que vous pouvez bien juger obscène puisqu’elle l’est par définition, je n’en demeure pas moins encore parfaitement protégée par l’opacité de tout ce qui ne sera pas dit. Opacité et non hermétisme, car tout ce qui doit se dire, doit pouvoir se dire sans difficulté ou se taire, me dit-on encore. Je ne suis ici pas encore assez avancée, mais je crois que qui ne tente pas de dépasser la difficulté ne peut comprendre le simple, et ne suis donc jamais opposée par principe à un peu d’infranchissable. Il reste ainsi encore à s’exercer, à travailler pour y parvenir. Raccourci hâtif car déjà trop de mots se déroulent pour entraver mon arrivée au but. Qu’on me laisse alors cette formulation, sur laquelle je promets de revenir un jour.
«- Ils vous envoûtent, ils disent que vous y voyez trop clair, que ce monde est faux, que les choses ne sont pas ce qu’elles apparaissent, que vous le savez, que vous êtes seul à vouloir le dire, que tout ce qu’on voit n’est qu’une façade, que la conscience déborde sur la conscience, que ce que font les gens ouvertement n’est rien à côté de ce qu’ils font en se cachant, ect., etc.» (p. 34).
Il fallait bien planter un décor, je ne me sentais pas légitime sans ce drap peint derrière moi, que je déchirerai un jour pour évoluer dans d’autres dimensions, ainsi que le souhaita jadis Appia scénographe de Wagner, qui, sans pour autant prôner le four, le pur ou le sec - car je vous vois venir avec vos bottes, s’érigeait contre l’ergonomie complaisante des fauteuils moelleux, opposant à un corps rendu plus dynamique, les arêtes dures de constructions gigantesques, colossales, effrayantes. Mais au moins avions-nous une chance d’y exister.
Je laisse ici ce portrait grossier et retourne à mon ouvrage, espérant que si Ulysse revenait, je saurais le reconnaître et ne pas lui envoyer mes chiens. C’est alors que je glisse du nombril d’Artaud pour tenter l’expérience de l’univers Asensio.
Il se trouve alors encore, heureusement, des vivants pour dénombrer les morts. Pour recoudre patiemment la vérité que les hordes sauvages ont déchirée. Pour nous souffler les mots que nous n’avions qu’une vie pour trouver, avant de refermer nos paupières d’un geste ferme et dépité, et de nous mettre, tous, sur la barque de Charron. Pour lui, dont je tairai le nom ironiquement, fidèle à mon principe de déification exposé ci-dessus, la critique n’est pas facile et la douleur souvent déplorée comme grande absente d’innombrables textes plats. Pour lui, excédé et incapable de plaire, la virilité s’incarne en se faisant force, et non violence. Il joint le geste à la parole : dans nos estomacs anorexiques, il régurgite une lame de fond de brou bilieux. Le réflexe est de vomir ou de se tourner, pour éviter l’éclaboussure suspecte. Enfin, soyons sérieux, il ne fabrique qu’une prose puissante, comme l’indiquait De Quincey. Il ne s’agit jamais que du style vertigineux de celui qui observe des hauteurs ou des abysses. Les lecteurs de Conrad n’ont plus peur depuis longtemps des avalanches d’épithètes, ni de la surenchère verbeuse d’un homme qui écrit avec sa voix de ténor. Il se trouve encore trop, je le sais, de défenseurs de la langue plate, qui trouvent dans le terme «épuré» un allié bien commode. Oui, il en faut, de l’estomac, pour contenir les phrases chargées à l’exemple de celle-ci, presque prise au hasard, s’il en existait : «Alors, pas d’ample respiration dans le travail de Goya mais le halètement du peintre devant le cadavre torturé, la fébrilité de celui qui sait qu’il arrivera toujours trop tard, lorsque le silence merveilleux qui entoure la ruine des cadavres scelle sur leur mutisme l’avarice du secret plutôt qu’il ne consacre la certitude du mystère reposant, et l’âme qui va se cracher comme une gerbe d’angoisse sur le fumet qui s’élève du tas de corps jusqu’au ciel, afin d’émouvoir peut-être, par cet hydromel distillé dans les cuves de Charron, une hypothétique narine de dieu» (p. 108).
Je vois déjà ricaner les derniers rangs, attentifs à décrocher leur diplôme sans suer ni comprendre. J’entends les barbons de la langue, condescendants, toussoter et légèrement rougir avant d’énoncer la sentence : «Voyons mon cher, vous vous égarez dans de sordides travers syntaxiques, la jeunesse n’excuse pas tout. Un seul mot : É-pu-rez !».
Je tente une expérience. Je lis à brûle-pourpoint une de ces phrases à une jeune personne de 15 ans ma cadette, donc, et sans conteste, très jeune, bien que déjà équipée d’un cerveau. La réaction ne se fait point attendre, la mâchoire se décroche, l’œil se retourne dans sa peau et se vitre, comme le requin qui se sent menacé. «Nan, mais sérieux quoi….» Cette rupture brutale de registre ne manque pas de me déconcerter, et au final, de me faire incroyablement rire. La surprise, probablement, de n’être pas surprise. « On dirait qu’il cherche à noyer son message en en rajoutant toujours plus», finit-elle par expliciter. Avant de retourner à son manga. Elle n’aura donné aucune chance à la difficulté. C’est somme toute assez dramatique.
Mais il y a pire menace. Il y a, tout autour, une caste plus dangereuse car elle masque parfaitement son visage. En se prononçant fortement contre la conventionnelle littérature de divertissement, aux ennemis bien ciblés : Beigbeder, Nothomb, Werber, Levy ou autre Musso dans le peloton de tête, elle se fait toute conventionnelle dans son indignation. J’enfonce des portes béantes, mais regardez-y vraiment de près : il n’y a jamais eu autant de défenseurs du n’importe quoi comme grande caution de qualité littéraire. Je parle du « n’importe quoi », faux frère du « difficile ».
Pour être branché, il faut lire des tordus, tout heureux de n’y strictement rien comprendre et pour cause, il n’y a rien à comprendre. À l’instar du plus grand imposteur des grands écrans, j’ai nommé l’indétrônable David Lynch, qui pourtant vous aura prévenu que fonctionnant par flash, à moins d’être lui, vous ne pouviez rien saisir de son « art », et qui pourtant continue à traîner dans ses effluves perverses un nombre incalculable d’exégètes, les auteurs du n’importe quoi continuent à trouver de plus en plus d’adeptes. Ces adeptes, à l’inverse des tristes sires du premier groupe qui fustigent et s’offusquent de la pensée crypto-fasciste de notre auteur, l’enveloppent d’un silence craintif aussi mortifère et pour cause : on ne peut pas calquer sa libido, ses immanquables accès de lyrisme raté, son imagination pauvre et sèche aux écrits d’Asensio. On ne peut pas lui faire dire n’importe quoi et fournir un commentaire magistral et brillant, dépassant de loin le délire non relu d’un auteur de l’absurde usurpé. On ne peut entrer sur son terrain qu’avec l’humilité première d’accepter de travailler pour cela. D’accepter que si l’on se tient de prime abord à distance de ses textes, ce n’est pas parce qu’il dit n’importe quoi, c’est parce qu’on ne comprend rien.
Enfin, pour la plupart. Et c’est donc un travail, de sa part, incroyablement généreux. Il ne nous dit jamais « vous ne m’atteindrez pas, pauvres mortels », il nous commande de transpirer un peu pour le faire, et nous attend de pied ferme. Mais il faut voir alors les contrées hallucinantes qu’il ouvre avec méfiance, et pour certains seulement, dont je ne suis toujours pas assurée à ce jour de faire entièrement partie, tant il me reste de ce travail à abattre. S’il nous parle ici majoritairement du diabolique, du maléfique, du crépusculaire et du creux pour reprendre deux termes fort répandus dans son œuvre, c’est qu’il n’existe rien à cette mesure, capable de rivaliser et d’élever une pensée au-delà des rangs moites de notre monde décidemment pitoyable.
« Je crois en effet pouvoir caractériser une partie des œuvres romanesques modernes en affirmant qu’elles ont tenté de sonder les cœurs et les reins vides des hommes creux, des hommes sans âme et sans bouche ou plutôt, ayant la bouche pleine des paroles intarissables de ces pitoyables héros que chérissait Beckett » (p. 58).
Et de continuer, un peu plus loin :
«Car c’est à l’homme, bien évidemment, qu’on a retiré la parole, à l’homme qui, comme un mort-vivant, «continue à remuer les lèvres» [l’auteur citant Armand Robin, et sa Fausse parole, édition augmentée récemment du Temps qu’il fait]. Cette subtilisation est l’œuvre de ce que Robin nomme succulemment les « éperviers mentaux», de «redoutables êtres psychiques assiégeant la planète, obsédant l’humanité, cherchant des peuples entiers d’esprits à subjuguer» (p. 41 de l’ouvrage de Robin), qui «se sustentent de toutes nos inattentions à penser, s’engraissent de tous nos manquements à ce naturel génie de vivre que nous avons tous reçu» (42)» (p. 60).
(Soit dit en passant, autre preuve de sa générosité virulente, si tous nos représentants, libraires et journalistes vendaient aussi véritablement bien leurs auteurs que ne le fait Juan Asensio pour ceux, nombreux, qu’il accueille dans ses pages, le livre et la pensée se porteraient bien, merci.)
Et il n’y a rien ici de la flagellation morbide du porteur de cilice. L’auteur ne se repend pas pour les hommes, ni n’implore que nous soyons punis puisque nous le sommes déjà, condamnés à ramper sous un ciel vide, et nous dévorer par les pieds, incapables de briser les roues libres.
Je respire un moment. Tout ceci est décidemment mobilisant, donc épuisant. Mais il faut reprendre.
Lui, nous arrête d’un geste et nous parle. Il nous demande de reconsidérer ce que nous ne voyons plus, dans les proses oubliées d’un Gadenne (que mon logiciel d’écriture me souligne, non configuré pour le reconnaître) d’un Sábato ou, plus célèbre dans nos dictionnaires, d’un Bernanos dont il n’a pas de mots assez élogieux. Il définit le démoniaque, tente une parole du mal, sonde les fleuves contaminés et y pose, plus ou moins calmement, ses filets. Il fait naître la chaleur tamisée qui siéra à la croissance de ses plantes précieuses.
«À présent, dans la lumière blafarde de notre monde creux, je crois que le mystère, s’il existe bel et bien – car nous ne pouvons pas nous débarrasser de la mélancolie, son épouse ou plutôt sa veuve inconsolable -, ne peut être cherché en dehors de la sphère de l’obscurité, au milieu d’une multitude de signes indécis et de symboles rompus, comme une conque de nacre échouée au milieu de choses immondes et aveugles» (p. 44).
S’il nous parle de la parole tarie, et des dents cariées de ses porteurs, il nous donne aussi le sidérant espoir qu’elle revienne, impeccable et originelle.
Le désespoir, lui, est magnifiquement démontré comme un cancer ayant besoin de son hôte bien vivant pour proliférer en lui et s’en nourrir.
Si je me précipite à finir, c’est parce que je sens que, présomptueuse, je n’arriverai pas pour l’heure à faire mieux que cela, il faudra probablement que j’y revienne, que je persiste. Persister, imaginez un peu, revenir sur mes pas alors que je sens constamment les océans se refermer derrière moi, me ratant de peu, ne manque pas de fortement m’inquiéter.
Il cherche chez les graveurs (Goya, Callot) la plaque qui fut apposée sur la page pour faire naître ces désastres, il trouve chez Trakl le cœur caché d’une douloureuse poésie. Il n’en finit pas de découvrir sous l’abysse, une autre abysse, sous le désert un autre désert et craint parfois de ne pouvoir remonter de ces multiples mises en abîmes, si l’on me permet ce raccourci tranché brutalement dans les parois de granit de notre troglodyte.
Et puis vient l’apothéose, si je puis me permettre, et les notes sur McCarthy, Bernanos et Hello se dévorent sans plus d’hésitation, bien que nous précipitant irrémédiablement dans le silence promis, redouté, reconstructeur, mais bien plus que cela : édifiant.
C’est au tour alors d’Antonin Artaud, de prendre la parole sur les planches usées d’un théâtre vieux comme le monde, pour nous rappeler qu’on peut également déplacer des montagnes sans l’aide de Dieu, ni du Diable, mais avec la féroce volonté de tenir tête, quitte à la perdre un instant, à la société putride qui ne souhaite jamais voir son visage haineux et brise les miroirs tendus par les poètes décharnés. Bouleversant témoignage, et, à l’inverse d’Asensio, partant d’abord de lui et de son très émouvant – crève-cœur, serait plus juste – parcours pour nous attacher à sa voix et qu’on la suive comme celle, amie, qui sait nous toucher là où cela pique un peu lorsque nous ne voulions plus que dormir, après tant de tremblements.

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